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14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 07:42
Regard de déshérence

Portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon

Domenico Ghirlandaio

1490

Source : Wikipédia

 

***

 

   Si le Réalisme a pour tâche essentielle de décrire le réel, il le décrit parfois avec tellement d’intensité qu’il nous place immédiatement face au vertige de la facticité humaine. Regardant ce tableau, il nous sera impossible de prendre quelque recul que ce soit, de nous dérober à notre condition de Voyant. Une lucidité est requise qui nous fige sur place et nous intime au silence. Cette toile est interrogation originaire quant à notre Destin, elle nous cloue sans ménagement sur la plaque de liège de l’entomologie humaine. Tels de simples scarabées, ou plutôt tel ce « monstrueux insecte » dont Gregor Samsa fait la plus étrange découverte dans « La Métamorphose » de Kafka. Ayant vu, bien évidemment, la sidération ne nous quittera nullement, ourdissant la toile de fond de notre inconscient. Peu importe que nous y songions ou non, la mémoire des archétypes est redoutable. Rien ne s’efface jamais qui a été connu un jour.

   Mais, maintenant, il faut dire dans l’instant ce qui se donne à voir ici. Un Patricien florentin, vêtu d’un riche vêtement rouge garance, tient sur ses genoux un enfant dont il est présumé qu’il s’agit de son petit-fils. Mais, en réalité, le lien de parenté est indifférent. Ce qui importe, la relation entre deux personnages que l’âge sépare mais réunit aussi en un sentiment réciproque de reconnaissance. L’atmosphère qui règne dans la pièce est toute de quiétude, un genre d’assurance à l’écart du tumulte habituel du réel. La lumière est lente, elle lisse les choses, elle glisse longuement, elle est dépourvue de quelque aspérité que ce soit. On dirait une lumière d’icône, toute empreinte de spiritualité, une certaine manière d’idéalité à l’abri du souci, du danger, de ce qui pourrait contrarier et infléchir le chemin dans une direction qui ne serait souhaitée.

   Ce qui, de prime abord, retient le regard, c’est l’attitude parfaitement immobile des Sujets, ils feraient presque penser à ces personnages de cire que le Musée Grévin a plongés dans un bain d’éternité. Il y a une sorte de réassurance narcissique primaire à observer une telle scène qui pourrait bien être qualifié « d’idyllique » si la vision du sens se limitait à sa simple surface. Seulement, la plupart du temps, bien plutôt que d’être de surface, la signification s’élève des profondeurs. La vue du paysage à l’arrière-plan vient renforcer cette ambiance de vie simple et heureuse, la route n’est que lacets réguliers, les collines douces et rondes comme celles de Toscane, la montagne céleste, le ciel à peine effleuré d’une eau parme.

      Le choix du Peintre en ce qui concerne ses couleurs, le luxe délicat de sa palette, les formes aimables, les contrastes atténués, fondus en une belle unité, ce choix n’est nullement gratuit. Il est le fondement sur lequel vient se poser le drame humain car c’est essentiellement de ceci dont il s’agit, sous des apparences pourtant flatteuses, apaisantes, balsamiques pourrait-on dire. Sous cette manifeste idéalité sommeille un prédateur qu’il nous faut bien consentir à nommer : le Temps en sa texture existentielle la plus abrupte, la plus inflexible. Alors il faut dire le travail de la temporalité selon ses différentes valeurs. Le paysage de douce harmonie est image de l’Éternité, au simple motif que la Nature ne saurait connaître ni ses limites spatiales, ni ses limites temporelles. Au-delà d’une colline, une autre colline et ainsi de suite pour le compte des jours à venir. Naturelle illimitation qui nous fait entrevoir l’essence du Sublime devant la scène à l’ample donation, l’Infini s’y inscrit contre lequel se dresse notre singulière finitude.

      Et puisque la finitude vient tout juste d’être évoquée, donnons-lui de plus sûres assises. Elle n’apparaîtra jamais mieux qu’à sonder l’attitude du Vieillard, laquelle est signe de déshérence, comme évoqué dans le titre de cet article. « Déshérence » car le personnage ne pourra longtemps succéder à lui-même. La disparition est proche, la maladie qui ronge son nez en est le témoin le plus visible. Attitude d’affliction du Vieil Homme qui semble prendre conscience des bornes dernières dont le Destin lui a fait le don. L’abattement est patent, la détresse palpable. Et où le seraient-ils mieux que dans le regard vide du Vieillard ? En réalité il ne regarde pas l’enfant qui est sur ses genoux. Son regard traverse les choses, ne s’y arrête nullement comme s’il s’agissait de vitres ou bien de lames d’air sans consistance. Le comble du désespoir est ceci, ne plus percevoir du réel que des fantômes, de simples spectres, ne plus trouver nul miroir qui vous renvoie votre propre image. Tout fuit dans une manière de méta-temporalité sans consistance, sans contours, sans assises. Le regard creux, lacunaire, du Vieillard trouve son exact contraire dans celui de l’Enfant. L’Enfant regarde vers le haut avec la confiance dont son jeune âge est l’inépuisable source. Le Vieillard regarde vers le bas, là où plus rien ne se lève que désolation, perte. Le regard de l’Enfant est ouvert, celui du Vieillard est à demi-fermé, crépusculaire, bien près de s’éteindre.

     Un regard qui ne voit plus que sa propre peine, comme si les yeux s’étaient retournés sur l’étrave du chiasma optique, ne percevant plus que l’opacité, le ténébreux, l’occlusion d’un corps ne parvenant plus à proférer les signes de son existence. Mais le dénuement est si patent qu’il ne convient guère d’aller plus avant. Et maintenant, si l’on regarde depuis les yeux de l’Enfant, que voit-on ? On voit certes un visage de bonté, mais de bonté accablée. On voit le signe tubéreux de la maladie, ce nez difforme qui dit la triste mesure de la corruption de la chair. On voit le regard qui ne voit pas. On voit le puits sans fond de la Condition Humaine. Enfant, est-on affecté de ceci ou bien est-on seulement étonné, ne comprenant nullement ce que cette sombre épiphanie dit de sa propre hébétude ? Oui, il faut croire que l’innocence enfantine est le plus sûr bouclier dressé contre les atteintes du Temps.

   Le Temps de l’Enfance est temps de jeu, d’insouciance, temps qui papillonne d’une fleur à l’autre, prélève ici la richesse d’un nectar, là la fragrance d’une corolle. La lucidité est encore en sommeil, elle est une simple luciole faisant son point inaperçu dans la fenaison estivale. Et il est heureux qu’il en soit ainsi. Toujours il sera temps de convoquer ses yeux à la fête de la mydriase car voir dans la plus ouverte clarté est pur bonheur. Son propre corps, il faut le livrer sans délai aux flux incessants des photons, ils sont les ondes magiques par lesquelles nous gagnons le monde et y demeurons avec la conviction qu’une parcelle d’éternité nous touchera, qu’elle fera son scintillement intérieur et que, tel un photophore, nous avancerons dans la nuit en perforant ses membranes de suie, en ouvrant des chemins parmi la touffeur des ombres, en dilatant le corps disponible des choses. D’abord l’on sera Enfant, puis Adulte dans la force de l’âge, puis Vieillard penché au bord de l’abîme. Ceci, cette cruelle Vérité, tout le monde en est ensemencé quel que soit son stade d’avancée dans la vie et chacun l’assume à sa manière qui ne peut être que singulière.

   Regardez autour de vous les mouvements diaprés de l’existence. Vous y verrez l’insouciance de l’Enfance qui parait se sustenter à son propre motif. Vous y verrez la belle assurance de l’Adulte. Vous y verrez les premiers signes d’une lassitude lors les inévitables assauts de la vieillesse. Vous y verrez le surgissement de la déshérence comme chez ce Vieillard florentin qui n’a plus pour paysage que la demeure étroite de son corps. C’est tout ceci, et encore plein d’autres choses discrètes, que nous dit ce beau tableau de Domenico Ghirlandaio. Jeune, nous n’y voyons que le naturel cheminement de la vie. Vieux, nous n’y voyons que ce regard de finitude dont nous espérons qu’il ne sera jamais le nôtre. Voir est pure joie. Cette œuvre, évident support du tragique, est belle. Ceci voudrait-il signifier qu’il existe, aussi, une beauté du tragique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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