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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 07:57
Mots de Terre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles… »

 

   Rimbaud nous a introduits auprès des voyelles, de leurs étranges champs colorés. Or, si les voyelles ont une couleur, corrélativement les mots aussi sont polychromes. Écoutez quelqu’un déclamer une poésie, vous trouverez dans sa voix les modulations musicales qui font de tout poème un chant. Ce court préambule avant d’interpréter cette œuvre de Barbara Kroll qui se présente, comme à l’accoutumée, dans sa forme d’énigme. Rien, avec cette Artiste, n’est donné d’avance. Toute investigation de l’œuvre ne se livre qu’à l’aune d’un travail interprétatif. Il n’y a nullement immédiateté du sens mais nécessaire médiation conceptuelle avant que la peinture ne livre ses secrets ou, tout au moins, ne commence à lever son voile. Donc nous avons sous les yeux cette esquisse plastique à laquelle, d’emblée, nous attribuerons un nom : « Captive en sa Demeure ». Sans doute ce nom se révèlera-t-il par la suite, avec sa charge de sens, pour l’instant, innommée. Pour le moment elle est au seuil de l’œuvre, comme son entrée en matière.

   Et puisque j’ai parlé de la couleur des mots, il convient d’en faire un rapide mais nécessaire inventaire. L’idée directrice en ce domaine est que seule cette couleur de Brun pouvait convenir quant au sens crypté de l’esquisse. Ces tons de couleur, je les aborderai dans la perspective des éléments, à savoir, Air, Feu, Eau, Terre en leur rapport essentiel avec le chromatisme des choses que nous rencontrons d’ordinaire. Or c’est bien cette quadruplicité qui vient à notre encontre dans notre connaissance du réel.  

   Le traitement de cette image ne pouvait trouver son lieu dans un ton Bleu Ciel qui eût fait signe en direction de l’Air. L’Air est trop mobile, trop rapide, toujours en mouvement, en un instant, ici et puis ailleurs, alors même que nous n’en avons encore exploré la texture de dentelle et de soie. Le Bleu, l’Air disent des mots légers, des mots qui se dissoudraient presque à même leur profération.

D’être insaisissables,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   La venue au réel de cette image ne pouvait davantage trouver l’espace de son dire dans une déclinaison Bleu-Marine qui eût indiqué l’Eau, les grands fonds marins, les vagues océaniques, les flux et reflux incessants de l’immense mare liquide. Le Bleu-Marine, l’Eau sont constamment agités de mouvements internes que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme des mots en partance pour ailleurs.

 

D’être toujours recommencés,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

  

   L’horizon de cette image ne pouvait s’ouvrir selon une touche Rouge ou bien Jaune Orangé. Ceci se fût relié au Feu, à sa vive combustion, à ses variations infinies, à ses brusques sautes d’humeur, à ses rapides déplacements.  La flamme on la croit ici et elle est déjà là-bas faisant sa gigue éternelle, sautant et bondissant partout ou un espace se donne pour en accueillir l’éternelle suite.  Comme des mots primesautiers ivres d’être au Monde.

 

D’être toujours mobiles,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   Air, Eau, Feu, sont les éléments de la pure mobilité, de la vivacité, du libre parcours des étendues, du survol insondable de l’espace. Ils ne connaissent nulle limite, leur essence est de les conduire au-delà de tous les horizons, là où la vue porte loin, où la Lumière, la belle Lumière étend son royaume, allume, dans les yeux des Existants, les flammes de la joie. Alors, qu’en est-il de la Terre dont encore, il n’a nullement été parlé ? La Terre, par nature, est l’antithèse des présences élémentaires ci-devant citées. Air, Eau, Feu, en leur composante essentielle, sont toujours portés par essence, à la constante mobilité, à l’ouverture permanente, à s’affranchir de tout ce qui circonscrit, clôture et « met aux fers ». Air, Eau, Feu sont les purs indices de la Liberté. Terre en est l’antonyme, la face inversée, le négatif en quelque sorte. Terre, en sa naturelle lourdeur, est lieu de constante aliénation. Nul n’échappe à la pesanteur de la Terre. Terre, en sa symbolique, confine aux Mondes souterrains, Terre s’ouvre sur d’insondables abîmes. « Mettre en terre » est sans doute l’expression la plus tragique, laquelle ne nécessite nulle explication, le sentiment de l’inéluctable est toujours immédiat, nul besoin de quelque propédeutique pour en saisir le sens.

   Ce que je viens d’énoncer en mots à propos de la Terre, Barbara Kroll l’énonce en gestes graphiques, en teintes sombres, en formes qui ne sont que fermetures, connaissance du sol en tant que geôle et il s’en faudrait de peu que l’image ne procède à son propre évanouissement, à son extinction définitive. Ici, rien qui ferait signe en direction d’un Air libérateur, d’une Eau disponible, d’un Feu animé et régénérateur. Tout se donne dans une verticale occlusion. Nul mot qui ferait signe vers un possible dialogue, nul mot auquel s’originerait la beauté d’une poésie, nul mot qui se donnerait en tant que la bannière d’espoir dont les Hommes voudraient se saisir. Ici, tout est fermeture et nul espoir ne se lèvera jamais du symbole de cette peinture rapide, un coup de scalpel du Réel qui vient nous reconduire à l’aporie de notre propre Condition.

   Nous sommes les Mortels doués de Langage, mais lorsque ce Langage est bâillonné, que la bouche se retire derrière un voile de tulle, l’écran d’une gaze, alors se dit l’absurde dont nos existences, par essence, sont tissées. A observer cette esquisse en vis-à-vis, nous ne pouvons manquer de nous identifier, à ce qu’elle évoque, de ressentir en nous, au creux du plus intime, le travail en vortex d’une douleur, l’anfractuosité, l’abîme dont nous sommes tissés mais que nous comblons, chaque jour qui passe, au gré d’une petite gourmandise, d’une lecture captivante, d’un acte d’amour qui, nous portant en l’Autre, obère le souvenir de notre déréliction. Nous sommes construits autour d’un cratère, toujours en nous ces convulsions de lave, ces sifflements de geysers, ces nuées de soufre qui nous rappellent que notre vie n’est que provisoire, que nous sommes, en quelque sorte, des Passagers de l’inutile, des Voyageurs en chemin vers la finitude.

   Et que ces aimables métaphores ne nous abusent point, nous sommes sur le qui-vive, aux aguets, nous n’avons nullement renoncé au scalpel de notre lucidité. Tels d’étranges sauriens au bord d’une mare, nous ne mettons nos paupières en fines meurtrières, non dans le but d’oublier les « choses de la vie », seulement pour que la vive lumière ne nous aveugle, ne nous poste dans l’oubli de nous-mêmes. En réalité, si notre regard parcourt distances après distances, tout autant est-il tourné vers cet intérieur que nous ne pouvons voir, dont seulement, nous percevons la touffeur de cendre, des braises s’y allument qui viennent jusqu’à nous. Parfois faut-il souffler sur leur mutité afin que, ranimées, elles consentent à éclairer notre chemin le temps d’une courte joie. « Captive en sa Demeure », ainsi faut-il en reprendre l’inventaire après que quelques explications en auront éclairé le mystère. « Captive » elle l’est puisque le langage qui est son essence se voit biffé, nulle parole ne s’échappera plus de son massif de chair qui, dès lors, sera matière, pure matière et nullement autre chose qui l’accomplirait. Un Être privé de Langage devient une simple excroissance à la face de la Terre, un morceau de glaise durcie, une pliure de limon dont nul n’apercevra plus quelque trace signifiante que ce soit.

   « En sa demeure », veut dire qu’elle est enclose en soi au motif de son étrange silence. La forêt de cheveux coule de chaque côté du visage dans le genre d’une sombre monotonie. La dalle du front est nue, blanche comme marbre, à la limite d’évoquer un troublant masque mortuaire. Certes, cette peinture n’est guère réjouissante. Aucune complaisance. Aucun trait qui nous gratifierait d’une courte joie. C’est bien là un art sans concession qui dit l’Humain en son apérité, en sa verticale parution que rien de doux, de lénifiant ne viendrait tempérer. Parfois la Vérité est-elle cruelle, levée dans une pierre de silex à la lame tranchante. Doit-on s’en plaindre ? Se plaint-on de la rotondité de la Terre, du bleu de l’Océan ?

   Des signes rouges, on dirait du sang, dessinent sur le visage un étrange Z qui vient renforcer l’impression de biffure du tampon de gaze. Nous sommes bien là à la limite d’une perdition, d’une disparition de l’Humain sous les coups de boutoir d’un pinceau qui ne manie ni l’indulgence, ni n’appelle quelque prévenance que ce soit : le Réel en tant que Réel et nulle autre considération adventice qui en atténuerait le signe. La sombre vêture ressemble à la toge sévère de quelque Juge mythologique qui viendrait peser les âmes. Les ramures des bras descendent le long du corps, se terminant par le double bouclier des mains qui interdit l’accès au domaine du sexe. Comme si un interdit proférait l’impossible genèse, autrement dit l’extinction de l’espèce. Certes le constat est rigoureux mais au moins a-t-il le mérite de correspondre au factuel sans le déborder ou lui attribuer un sens qu’il ne saurait avoir. Seule la jambe gauche est relevée qui dévoile une partie du corps. Mais ce dévoilement n’est rien de moins qu’austère, il ne fait aucunement signe vers une possible chair dont on voudrait rencontrer la nature voluptueuse.

   L’image est strictement limitée à son propre motif qui semble bien être celui d’un définitif retrait en soi dont la biffure de la Bouche-Langage est le signe le plus patent, en même temps que le plus dramatique. C’est bien là une peinture sans espoir que nous livre l’Artiste Allemande, elle qui excelle dans l’art de montrer la fragmentation, l’incomplétude, les failles, les perforations, les décolorations, le surgissement du Néant au beau milieu de la Grande Fratrie Humaine. En ceci son travail s’inscrit dans une évidente lignée de Peintres Métaphysiques dont, ben évidemment, Edvard Munch constituerait le Chef de file, suivi par Carlo Carrà, Giorgio De Chirico. C’est en ceci et pour bien d’autres raisons que cette œuvre est essentielle. Oui, essentielle : aller droit au but sans succomber aux contraintes de la mode et du jugement social, « contre vents et marées ». Ceci est totalement admirable.

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