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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 07:57
De quel visage est-elle la figuration ?

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

   La douce pudeur que nous offre le Modèle de cette toile est une réelle onction pour l’âme. Il y a beaucoup de repos, une infinie sérénité et nous ne pourrons détacher nos yeux de cette scène qu’à l’aune d’un vif regret. Pourquoi tel être nous est-il indifférent, alors que tel autre nous retient, que tel autre nous enchante ? Sans doute les affinités parlent-elles dans l’élection de nos choix dont, au demeurant, nous serions bien en peine de déterminer les causes, d’en situer l’origine et les motifs secrets. Il y a d’étranges magnétismes, des confluences de polarités qui sont d’autant plus troublantes qu’elles sont ourlées de mystère. Cette Inconnue qui vient à moi, je la nomme « Pudique », c’est cette essence même qu’elle offre à celui qui la découvre avec bonheur. Oui, avec bonheur et je n’imagine nul Quidam qui en aurait croisé le chemin, se détournant d’elle avec ennui ou tristesse. Certains Existants diffusent, alentour, une aura qui les nimbe de toute la grâce du Monde. Å peine découverts et déjà ils répandent leur douce fragrance, et déjà ils voilent nos yeux d’une brume de joie. Pour autant, nous ne souhaitons ni les connaître plus avant, ni surgir dans leur intimité, ils sont trop précieux tels qu’en eux-mêmes. Jamais il ne faut altérer une eau de source, la laisser bien plutôt à sa vertu native.

   Avant que je ne découvre cette tempera, je n’avais nulle idée qu’un tel rayonnement pût exister et, cependant, quelque chose me disait, en sourdine, qu’il brillait en quelque endroit, qu’il se manifesterait nécessairement, comme si, du plus loin du temps, une rencontre devait avoir lieu. Pour cette raison mon étonnement est modéré, mesure d’une intuition qui en avait annoncé la venue. Un peu comme un cadeau se révèle à vous, dont vous supputiez la forme. De cette attente presque déjà comblée d’avance nait le sentiment complexe d’une plénitude qui demande que nulle vacuité ne vienne en entamer le multiple don. Curieuse posture qui me place tel le Connaissant que je suis, continûment en quête d’un plus complet accomplissement. Une anticipation avec ses heurs et ses malheurs dont nous demandons au présent qu’il vienne confirmer un versant positif, nullement son contraire. Lecteur, Lectrice, si vous pensez ma complétude en voie d’être atteinte, vous aurez raison bien au-delà de ce que votre imagination peut vous offrir. Mais il me faut cesser de placer au seuil de ma belle découverte des prémisses qui pourraient en atténuer la portée. Qui donc ai-je rencontré ?

   Pudique est enchâssée dans un bel écrin de bois doré aux moulures armoriées. Déjà l’élégance du cadre annonce l’élégance de celle qui y figure sous la lumière d’une belle Vérité. Si j’affirme ceci, l’authentique qui se dégage de cette toile, cette posture n’est guère originale puisque chacun sait, pour l’avoir appris ou simplement éprouvé, que Vérité et Beauté sont synonymes, que l’une ne va nullement sans l’autre. Le surgissement de l’Être est justesse, fidélité, ne le serait-il et l’on n’obtiendrait jamais qu’une imposture, un faux-semblant, une supercherie. Les choses droites n’ont nul besoin de parler, d’émettre des justifications, d’énoncer la logique qui préside à leur parution. Tout coule de source, si l’on peut dire, et ce qui eût pu être étonnement, se métamorphose soudain en certitude.

   Avec Pudique, je n’ai nullement à ruser, à m’annoncer sous le carton d’un masque, à vêtir mon corps de quelque ornement. Tout avec elle se donne immédiatement, sans apprêt, une spontanéité en appelle une autre, une simplicité se reflète en l’autre. M’approchant de Pudique, je ne peux qu’être moi-même et le demeurer aussi longtemps que notre muet dialogue durera. « Sois qui tu es au plus plein », tel est le commentaire que l’Artiste donne à sa toile. Ce qui veut dire : au plus plein de l’œuvre doit correspondre le plus plein du Voyant. Une lumière en appelle une autre. Une conscience se déverse en l’autre. Une sensibilité suppose l’autre. Une coalescence des intentions, une confluence des sentiments. Il n’y que cette manière de liaison dialogique ouverte, naturelle, qui peut créer les conditions d’une situation esthétique exacte, au plus près de ce réel, de cette représentation qui cherche à en rejoindre le visage au point le plus exact de sa nature.

   Nombre de Regardeurs de cette belle œuvre ne manqueront de s’étonner, sinon de s’irriter, au motif qu’un portrait de dos sort des conventions du genre, « paie en monnaie de singe » une attente qui eût souhaité un visage de face avec ses mimiques, ses émotions, tout le contenu d’un sens que la vue d’une simple nuque ne saurait donner, une natte artistique pût-elle y déployer son invention et ses souples arabesques. Certes, ce motif de désenchantement est recevable, légitime et l’on peut comprendre la levée de quelque frustration. Mais ici, il faut reprendre, en une manière de leitmotiv, le sous-titre de l’œuvre :

 

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

   C’est là, je crois, que se situe l’explication de la posture de Pudique, vue de dos et non de face. Je crois que l’on peut faire l’hypothèse suivante, quant à l’intention de l’Artiste. Si le visage, sa belle épiphanie, sont indubitablement le point de déploiement de la dimension humaine et, partant, d’une nécessaire Vérité qui doit en émerger, ce visage est aussi, à la clarté d’une éthique insuffisante, le lieu de tous les dangers les plus extrêmes. La cimaise du front dissimule, parfois, de bien vénéneuses pensées. Parfois, les yeux, bien plutôt que d’être les « fenêtres de l’âme », sont les puits de quelque vice sans fond. Parfois, les lèvres n’articulent-elles que de fausses vérités, si ce ne sont mensonges majuscules. C’est toujours le visage qui est, soit le héraut des plus hauts faits, soit le cénotaphe des perversions et des taches les plus confondantes. Certes, rien n’empêche l’Artiste, au gré de son génie, de rendre un visage aimable ou bien arrogant, antipathique, à la seule hauteur de sa technique. Le parti pris de Dongni Hou est intéressant au prétexte qu’il biffe, d’un seul geste, toute possibilité de tirer d’un visage quelque interprétation morale. Apercevant l’envers du visage, c’est à nous, Voyeurs, qu’incombe la tâche de projeter du visible sur de l’invisible. Par simple déduction, en vertu de notre propre imaginaire, nous attribuerons à Pudique des valeurs dont nous supputerons qu’elle est l’emblème. Au risque, bien évidemment de nous tromper. Mais peut-être alors, nos erreurs nous reviendront-elles en propre. Comme nous sommes des Janus à deux faces, il faut bien que ces deux dimensions de notre être soient signifiantes, sinon nous ne serions que d’étranges incomplétudes, de bizarres symboles qui chercheraient leur partie manquante à défaut de pouvoir la trouver.

   Ce que je vois, immédiatement, sur « l’envers » de Pudique, la dimension heureusement cathartique de sa posture, sa Sagesse, en réalité, l’équanimité de son âme, la justesse de son existence. L’on ne trompe nullement son monde lorsque l’attitude est si altière, sans doute douée des plus belles vertus qui se puissent imaginer. Le platine des cheveux fait son feu très doux que lisse une belle lumière cendrée. La clarté est zénithale, céleste, tissée de pur éther. Une large et souple tresse s’épanouit sur le haut de la nuque, l’enveloppant d’une touche de tendresse toute maternelle. Sur son subtil entrelacs, se joue l’alternance de l’ombre et des reflets. Deux mèches descendent lentement de part et d’autre du cou, lianes discrètes et rassurantes, une eau de fontaine qu’immobilise la venue du jour. Une tresse double, elle fait penser à ces romantiques « Wasserfalls » alpestres qui bondissent, joyeux, se perdent, tout en bas, dans un jaillissement blanc de gouttes. Un mince jonc noir, sans doute un velours, souligne la délicatesse du Sujet, sa naturelle simplicité. Un nœud d’identique texture retient le bas de la tresse avant que la nappe de cheveux ne trouve le lieu de son épanouissement. La robe, toute de discrétion et de noble retenue, un lin blanc je suppose, laisse apercevoir les vagues subtiles des manches, une encolure que dessine, à peine, un fin liseré. Sur tout ceci, le jour est une fête tout en délicatesse, une joie feutrée, on dirait la phosphorescence d’un galet sous le ciel gris d’Irlande, le long de ces grèves serties de songe dans l’immuable du temps.

   A me placer auprès de cette tempera si équilibrée, si délicate, sous cette lumière de clair-obscur, je n’en peux ressentir qu’un généreux sentiment de paix et je crois bien que ma plénitude en est atteinte qui, longtemps, me dira le centre de mon être, la quête d’un accroissement qui connaît sa résolution, au moins l’espace d’un regard. Tout le temps qu’aura duré mon immersion, plus rien du Monde ne sera venu à moi que cette touche de simplicité doublée d’une juste félicité. Toujours les œuvres de Dongni Hou ont cette immédiate profondeur au plus près de ce que l’Art a à nous manifester, une joie rayonne qui nous appelle. C’est à nous d’y répondre depuis le plus juste de qui-nous-sommes.

 

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