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26 juillet 2022 2 26 /07 /juillet /2022 09:37
Ces lieux de haute présence

« Entre sel et ciel…

le vent…le sable…Gruissan…»

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », dit Maurice Barrès à propos de la Colline de Sion dans son ouvrage « La Colline inspirée ». Il s’agit là d’une contrée à la rencontre de laquelle peut naître une émotion religieuse. Ici, bien plus terre à terre, nous nous orienterons vers une simple émotion esthétique, ce qui déjà est beaucoup, tellement ce phénomène devient rare en ce Monde singulièrement inséré dans le siècle, dans ce Monde bien plus attiré par les apparences, les affèteries de tous ordres que par l’évidence de ce qui est simple, de ce qui est vrai. En effet, il est des lieux de haute présence, leur évocation entraîne une série lexicale telle que « conscience, « esprit », « âme ». Autrement dit tout y devient léger, tout y devient impalpable. C’est moins le corps, c’est moins la chair qui y sont convoqués, que la peau, un fragile épiderme à valeur métaphorique en réalité. Non la peau anatomique (encore que des frissons naissent au contact de la chose belle), mais bien plutôt cette fine pellicule, cet indéfinissable parchemin dont nous sentons bien qu’ils vibrent en nous dès que le motif d’une joie s’inscrit devant le cercle de nos yeux.

   C’est juste une irisation, la course d’une cendre, la poudre qui s’enlève de la joue de l’Aimée. Alors, devant ce qui nous touche, notre haleine est suspendue, nos larmes s’arrêtent au bord de nos paupières, nos mouvements sont en attente et c’est presque un suspens de nos battements cardiaques, comme si le Temps, fécondé de pure grâce, prenait le soin de s’admirer en quelque miroir céleste. Nullement un narcissisme, la découverte en Soi, au plus intime, au plus profond, (nous ne sommes que du Temps), de cette levée à nulle autre pareille du sentiment exaltant de vivre. Il nous comble et nous ouvre les portes de l’inconnu, ce qui, derrière la ligne de l’horizon, nous a toujours interrogés et nous livre son secret en un seul empan de la vision.

    Ces lieux de haute présence sont exigeants, ils nous requièrent en entier, ils sollicitent la totalité de notre attention, ils demandent l’absolu de notre amour. N’en serait-il ainsi, et Le Ciel serait le Ciel, Le Rocher, le Rocher et Nous serions Nous, enclos en notre Monade, sans autre horizon que la ténèbre d’un éternel ennui. Autrement dit, non seulement nous nous absenterions des immenses faveurs de la Nature, mais nous nous absenterions de nous-mêmes et errerions, telles des âmes en peine, dans un improbable univers. Oui, toujours l’Homme est triste qui n’a pu faire l’épreuve de l’altérité car toute altérité est « la part manquante » du Sujet, son revers, l’ombre qui le suit et le détermine tout autant que sa propre lumière, le visage qu’il tend au Monde.

    Nous ne nous suffisons jamais à nous-mêmes, nous avons besoin de la présence de l’Autre, de la feuille, du vent qui passe, du soleil qui nous visite et nous réjouit. Les moins lucides d’entre nous ignorent cette réalité, les plus éveillés s’y abreuvent et en tirent mille et mille joies. Cependant « l’ordinaire », ce qui à force d’avoir été vu selon la perspective de la quotidienneté nous accable plus qu’il ne nous réjouit, ce temps des choses lentes et sans saveur, il convient de s’en détacher et de chercher ce qui, seul, peut briller à la cimaise humaine, ce qui est beau et rare, l’un s’attachant ordinairement à l’autre.

   C’est toujours dans la libre venue du jour qu’il faut s’inscrire, dans cette belle zone médiatrice de l’aube. La Terre est reposée, elle dort encore dans ses strates de limon et s’éveille à peine au frémissement de la première lumière. C’est le divin silence qui est sa marque première. C’est la retenue au bord d’un mystère, l’hésitation, comme si le jour à ouvrir ne devait être accompli que sur le mode de l’effeuillement, du dépliement discret, de la désocclusion d’une corolle. Les yeux sont de minces oculi, quelques grains de clarté y pénètrent, impriment sur la courbe de la rétine de neuves sensations. Tout semble venir du Néant, tout semble croître à partir de la toile de la Nuit. Tout fait effusion du Rien, devient ce tremblement de phosphène, ce germe méditatif d’étincelles, cette projection de rayons jusqu’au centre de Soi, là où cela attend, là où cela veille, là où cela songe à l’étonnante épiphanie des choses.

 

Lieu de haute présence :

 

Ce Ciel teinté de noir

Que le jour

Peu à peu

Décolore

Il est cet hymne éternel

Ce chant au plus haut

Cette sublime incantation

Cet appel qui vient à nous

Nous demande d’être à lui

 

Lieu de haute présence :

 

Ce fin voile de nuage

Il est la figure

Même de l’irréel

Il passe bien au-dessus

De nos têtes

Il nous invite à le suivre

Il est fils du Vent

Image de la plus

Haute Liberté

 

Lieu de haute présence :

 

Cette Table de rochers

Si semblable aux dolmens

De nos lointains ancêtres

Une fissure en traverse

La partie haute

Coup de canif dans

Le derme de la pierre

Nous souffrons

Avec lui, en lui

Il végète en nous

Longue mémoire

Des temps anciens

Très anciens

 

Lieu de haute présence :

 

Ce cercle de Sable

Qui supporte la Table

Ombre portée de la Table

Sur la plaine de Sable

Langue de Sable

Que balaie la lumière

Lumière du Sable

Qui rejoint la lumière

Du Nuage

Tout joue en tout

Le beau rythme

De l’Universel

 

Lieu de haute présence :

 

En bas de la Plaine de Sable

Tout repose dans le Noir

Le Noir reprend en lui

Ce dont la clarté

Avait fait le don

Étrange clignotement

Du Blanc et du Noir

Blanc : un jour se lève

Noir : une Nuit vient

Immémorial balancement

Du Temps

Nous ne sommes que par Lui

Il n’est que par Nous

Qui lui donnons refuge

Et l’accueillons

En notre passagère fugue

 

Lieu de haute présence :

 

Il nous destine

Son subtil Langage

Qu’il soit Poésie

Pure douceur

Nous lui adresserons

Notre juste ferveur

 

Lieu de haute présence 

 

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