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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 15:00
Vous dont la noirceur m’habite

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

       [Méditation pré-poétique -

 

« La vie de tout s’achève par l’âge et par la mort.

 Toute poésie a une fin tragique »

 

Novalis - « Autres fragments »

 

   La poésie ci-après (mais en est-ce réellement une ?) comporte à l’évidence un fond tragique que n’aurait nullement démenti le génie de Novalis. Mais, en soi, l’essence du Poème est-elle tragique ou bien d’autres prédicats, du genre de « lyrique », « épique », « satirique », « didactique » peuvent-ils s’y appliquer ? et l’on voit bien, ici, que l’on rejoint la loi du genre littéraire qui, aussi bien, est le reflet d’un état d’âme, d’une émotion, d’un ressenti intimes. Bien évidemment, si l’apparence de la poésie se vêt de polysémie, nul n’en saurait délimiter la forme définitive, pas plus le Poète lui-même, qu’une quelconque Autorité morale ou littéraire. Car, si c’est bien le Poète qui puise en son fond la substance qui donnera sa mesure à la Poésie, loin qu’il en soit le Maître et le seul Ordonnateur, il en est l’Obligé. Il ne dépend nullement de lui que ses vers soient « lyriques » ou « tragiques », sauf à envisager l’allégeance à quelque École Littéraire, ce qui ressortit bien plutôt à quelque dogmatisme qu’à une création produite en toute liberté.

   Je disais donc le « tragique » de ce qui suit. Pour autant en ai-je assumé le fondement, en ai-je déterminé la forme et le fond ? Nullement, et accréditer une telle pensée ne ferait signe qu’en direction de vertus démiurgiques dont la Nature m’aurait fait le don. En réalité, il en va bien autrement, et si je laisse mes doigts courir sur le clavier, loin de se diriger eux-mêmes selon la pente qui leur plaît, ils sont en quelque manière guidés par quelque chose qui les dépasse et leur enjoint d’écrire de telle façon et non d’une autre. Ce qui signifie que l’écriture n’est nullement libre, qu’elle obéit à des lois ou à des situations, à des contextes qui en modèlent l’expression. En effet, je ne peux nullement m’abstraire du Monde dans lequel je vis. Écrivant, je suis le reflet de ce Monde, des pulsions qu’il imprime en moi, des inclinations sentimentales de l’instant, des événements heureux ou malheureux que je rencontre. Tout ceci, lié à ma climatique propre, à mon ton fondamental, aboutit à telle prose, à tel poème. Tel un Test de Rorschach au travers duquel on interprète des taches noires sur la feuille blanche, chaque mot que j’écris est un indice de mon intériorité, de mes préoccupations, de mes affinités, des thèses que je projette sur le Monde. Ainsi, tel vers sera-t-il le reflet de telle guerre, tel autre la trace d’une rencontre, tel autre d’un amour transcendé ou bien déçu. Et c’est uniquement ceci qui tisse la Vérité d’une œuvre : coïncider avec sa propre essence, pénétrer l’essence des Autres, décrypter les significations du Monde.

   C’est au terme de cette pluralité signifiante que le poème nous apparaît, non seulement en tant que morceau de bravoure désincarné, mais comme partie intégrante de Soi face à ce qui n’est nullement Soi et pourtant pose sur notre visage telle ride, sur notre écriture telle tournure. Parfois parle-t-on à ce sujet de « style » et l’on aura raison. Notre style est notre identité, la signature que nous apposons sur les choses qui viennent à nous. Bonnes ou mauvaises. Heureuses ou malheureuses. Comiques ou tragiques. Vivantes ou mortelles. Ainsi va la vie, ainsi va le poème.

   Petite note cependant nullement fortuite. La belle œuvre de Barbara Kroll, au sujet de laquelle j’ai commis de nombreux textes, présente pour moi l’inouïe saveur d’énoncés métaphysiques, c’est pourquoi ma façon d’écrire à leur sujet comporte cette teinte en clair-obscur qui dit une fois la Vie, une fois la Mort.]

 

           ***

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous ai surprise au hasard

De vos errances

Qui sont aussi les miennes

Car tous nous errons

Telles des âmes en peine

Å peine sommes-nous ici

Que déjà là-bas nous appelle

Å peine sommes-nous

Dans la neuve lumière de l’aube

Que déjà nous cherchons

Le crépuscule et ses voiles d’ombre

Que déjà nous cherchons la nuit

Et son chaudron de bitume

 

La nuit, oui la nuit dont vous

Paraissez être l’incarnation

Vous êtes si ténébreuse que

Sans doute, la clarté ne visite jamais

Proférer à propos de

Qui vous êtes est ceci

Votre noire silhouette est chargée

De tous les soucis du Monde

Mais ils vous importent si peu

Vous ne les apercevez pas

Ils sont en vous comme l’éclair est à l’orage

Cependant vous déserteraient-ils

Vous ne seriez plus qu’une perdition

Au large de vous-même

 

Être perdue à vous-même

Être perdue aux autres

Voici ce qui vous détermine

Et vous conduit au-devant de vous

Vous êtes tellement habituée à votre condition

Qu’avec elle vous n’entretenez nulle distance

 

Le muriatique Souci, c’est Vous

La verticale angoisse, c’est Vous

Le cruel vertige d’être, c’est Vous

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

La diagonale de votre corps effleure

Å peine un siège de toile

C’est comme si vous entreteniez

Un différend avec les choses

Comme si votre contact avec le Monde

Ne se pouvait décider qu’à l’image du deuil

Qu’avez-vous donc commis de si grave

Qui vous tienne éloignée de la Ville

Ou bien est-ce volonté de vous singulariser

De demeurer dans l’enceinte de votre corps

De n’en nullement franchir la barrière

Est-ce obstination, sentiment d’être unique

Orgueil, volonté de ne ressembler à quiconque

 

Attablée à cette table de Café

Une coupe de glace posée devant vous

Si éloignée des alentours

Si énigmatique en votre pose

Quelle est donc la sémantique de votre attitude

Un Quidam pourrait-il s’adresser à vous autrement

Qu’au risque de vous rejoindre en votre immense Solitude

Oui, j’écris Solitude avec une majuscule au motif

Qu’elle semble répondre à votre essence

Il semblerait que vous fussiez convoquée

Hors de vous en direction de quelque Absolu

Dont nul ne pourrait tracer l’esquisse

 

C’est vague l’Absolu

C’est sans contours précis

Cela flotte loin, part loin

 

Est-ce cette longue dérive qui vous attache à son môle

Ne trouvez-vous sur Terre motif de satisfaction

Avez-vous au moins essayé de vous montrer Séductrice

D’attirer les regards ou bien les regards vous brûlent-ils

Jusqu’au centre de votre chair

Vous entourent-ils d’une geôle dont vous

Ne supportez les murs sertis de barreaux

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Voyez-vous votre sombre magnétisme

Est si communicatif que je ne tarderai

Å vous rejoindre dans cette insularité

Sauf à me faire violence

Le goût de la maladie

De l’absence à soi

Et de la Mort, pour finir

Est-il si chargé de vertus

Qu’on ne puisse guère lui échapper

On le rechercherait même

Telle sa part manquante

 

Je ne vous connais pas plus

Qu’on ne connaît un oiseau de passage

Et pourtant déjà me voici contaminé

Possédé ou bien plutôt dépossédé de qui je suis

Vous préfigurez la Mort qui, un jour

Sera la seule Compagne

Avec qui j’entretiendrai quelque relation

Aura-t-elle le goût de l’Absolu

Connaîtrais-je grâce à elle

La dimension de l’Infini,

La mesure sans pareille d’un espace libre

La fluence du temps en son éternelle passée

 

Vous, La Veuve-Noire

Comment pourrais-je vous nommer autrement

Avez instillé au profond de mon âme

Ce poison au terme duquel je préfèrerai

Le Vice à la Vertu

Le Mal au Bien

La Maladie à la Santé

La Mort à la Vie

L’Enfer au Paradis

Vous aurez métamorphosé

Mon court Eden en un long Tartare

La Mort n’est violente que repoussée

Désirée elle devient une Amie très chère

Vous, La Veuve, me regardez maintenant

Dans le profond des yeux, étrange fascination

Vos yeux étincellent tels ceux du cobra

Je suis assis face à vous sur le siège de toile

Ensemble nous dégustons

Du bout de nos lèvres noires

Quelques copeaux de glace à la cigüe

 

Ah que vienne la Mort

Que votre bouche violemment carminée

Vienne clore la mienne

J’ai assez dit qui m’invite

Å me taire à jamais

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

 

 

 

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