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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 14:37
Telle une jarre antique

                                                                   Peinture : Barbara Kroll

 

                ***

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

Voyez-vous, parfois au sortir d’une nuit d’étoupe

L’esprit est à la peine, le corps lourd

L’âme désaccordée, le sentiment de cendre

La mémoire perdue dans l’innommable

On regarde le jour et c’est la nuit qui se présente

On regarde la possible joie et c’est le chagrin

On regarde son visage dans le miroir

Et c’est le tain piqué qui vous fait face

Face blême de Pierrot triste

En quête d’une improbable Colombine

 

Hier le temps était lourd

Hier c’était le plomb

Et le ciel avait des teintes confuses

Des humeurs sibyllines

Des pliures d’orage

Des goûts amers

Des lignes flexueuses

Des angles étroits

Des fragrances d’arsenic

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

Depuis l’aube et jusqu’au crépuscule

J’avais prié la pluie, espéré le déluge

Souhaité que l’inouï se réalisât

Qu’un mystère se dissipât

Qu’advînt ce qui, depuis toujours

Me mettait à la peine

Un miracle, peut-être

La joie d’une sublime Poésie

La venue des dieux lointains

Une subite révélation

La plongée au cœur

De qui-je-suis dont je ne puis

Cerner l’illisible esquisse

Mais se possède-t-on jamais

(Belle illusion !)

Mais se connaît-on jamais

(Poudre aux yeux !)

Mais trace-ton jamais ses propres contours

(Étrange utopie !)

 

Sachez-le, vous qui êtes encore une énigme

Je suis Œdipe aux yeux lacérés et j’erre sans fin

Dans les rues de Colone en quête de qui j’ai été

Peut-être ne le saurai-je jamais

N’est-on à soi-même le plus étranger

Celui qu’on croit tenir et qui toujours fuit au-devant de soi

Comme si, se connaître, était le danger le plus grand

La question la plus saugrenue qui se présentât à l’esprit

Alors on finit par renoncer à soi

On saute à la mer, on nage vigoureusement

On frôle des archipels, on espère des mérites

On implore des vertus, on hallucine des trésors

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

Et, soudain, alors que le désespoir

Faisait son bruit de bourdon

Que le tocsin s’annonçait comme seul signe d’une vie

Å hisser au sommet du mât de Cocagne

Voici que, surgie de votre île,

Vous vous manifestez à mes yeux

Les faites de diamant et de rubis

Des larmes de résine inondent mes joues

Et ce qui, depuis longtemps, m’avait déserté

Une félicité logée au creux de mon abîme

Là voilà pareille à un baume

Identique à une ambroisie coulant à mon palais

La voilà cette onction venue des dieux

Elle pose à mon front les lianes de l’espoir

 

Vous dire telle que vous êtes

C’est, en quelque façon, me dire

Le Dérobé que je suis à mes propres yeux

L’Errant naviguant alentour de son propre corps

Le Mendiant tendant aux Passants ma sébile vide

Demandant l’obole qui me sauvera

Me dira à nouveau que je suis Homme parmi les Hommes

Qu’un don pourra m’être fait porteur d’un sens infini

 

Vous dire et porter mon égarement

Å la pointe du jour, dans l’éblouissement blanc de la lumière

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

Telle une Déesse sortie de l’onde,

Telle Vénus à la plurielle splendeur

Vous demeurez sur un siège bleu de ciel

Il est le Bienheureux, celui qui porte votre Royauté

Et ne saurait se lasser d’un tel mérite

Comme d’une conque vous en émergez

Avec toute la grâce qui sied à votre rang

Seriez-vous Intouchable par hasard

Des yeux oseraient-ils se poser sur Vous

Effleure votre corps, ce fruit fécond

Cette haute Corne d’Abondance

Qui s’y abreuverait serait pour l’éternité

L’Esclave libre de soi

 

Vous servir est plaisir, nullement douleur

 

Votre bras relevé, votre visage inscrit dans sa courbe

Le jais de vos cheveux, cette fontaine magique

Tout ceci dessine le beau profil d’une jarre

Antique cela va de soi

Je pense à ce pithos venu de la lointaine Crète

Il porte en lui les signes de la pure beauté

Il porte en lui les traces de ce vin capiteux

Qui rendait les Mortels fous et les dispensait,

Un instant, de penser au terme de leur existence

Le divin Diogène de Sinope n’y a-t-il trouvé refuge

Lui le laudateur d’une vie simple et immédiate

 

Vos yeux, ces pierreries fascinantes

Des émeraudes

Des lapis-lazuli

Des aigues-marines

Vos yeux sont discrètement clos

Sur quels rêves s’abîment-ils

Sur quel chimérique projet achoppent-ils

Quel monde cachent-ils à mes yeux

Dont jamais le secret ne pourra être révélé

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

Votre poitrine est menue

Pareille à deux grains de Corinthe à la brune aréole

Vous la dissimulez derrière l’un de vos bras

Comme pour la rendre plus désirable

Et vos jambes, ces lianes infinies

Ces effusions dont je voudrais qu’elles pussent m’emprisonner

Me ligoter, faire de moi l’un de vos empressés Serviteur

Vos jambes sont de pures venues dans l’écrin du monde

L’une d’elle repliée, l’autre relevée

Dans l’intervalle se laisse apercevoir l’amande de votre sexe

Quelqu’un en a-t-il éprouvé la douceur, en a -t-il goûté le suc amer

Et alors la folie l’a visité pour le reste de ses jours

Il n’est jusqu’à la courbure de vos pieds qui ne soit pur prodige

Me croyez-vous dans l’excès

Me croyez-vous dans le pur délire

Vous ayant simplement hallucinée

S’il en était ainsi vous seriez absente à jamais

Et mon âme pleurerait jusqu’à connaître sa fin

Oui, à connaître sa fin

 

Telle une jarre antique

De vous je ne savais le réel

Je ne savais la tumultueuse présence

 

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