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14 juin 2022 2 14 /06 /juin /2022 10:34
La grise Endormie

Image : Léa Ciari

 

***

 

   [Quelques mots avant-coureurs du poème

 

   La poésie est toujours un mystère, la poésie veut le secret, veut la faible lueur. Je crois que ce qui lui convient le mieux, en termes de lumière, cet ambigu clair-obscur où, d’un même mouvement, elle vient à nous et se retire. Oui, car les mots du poème, s’ils paraissent au jour, demandent la nuit, demandent l’ombre, demandent le repli. Les exposer à une trop vive clarté en détruirait le subtil équilibre, en obèrerait le rythme à peine venu « sur des pattes de colombe » pour paraphraser le subtil Nietzsche. Car il y aurait un risque réel à exposer sa douce chair au combat du jour, à la polémique dont les événements, toujours, sont tressés. Il est nécessaire que la poésie repose en soi, en une manière de crique qui la mette à l’abri des convulsions du monde et de ses tempêtes toujours en réserve.

    La poésie qui suit, que vous lirez peut-être, elle aussi demande la pénombre, une manière de recueil tout comme le Spectateur de cinéma demeure en retrait de l’écran où s’animent les fabuleuses images, elles sont tissées d’un pur onirisme qui rejoint l’imaginaire des Voyeurs. « Voyeurs » dit mieux que « Spectateurs » le genre d’acte subversif, toujours indiscret qui auréole le regard comme si, toujours, un secret allait se dévoiler dont les Quidams tireraient quelque fortune, peut-être un gain qualitatif quant à leur vision, peut-être une ivresse à enfouir au plein même de leur chair.

   « Toi la grise Endormie » se situe dans la pure veine orphique dont mes habituels Lecteurs et Lectrices auront reconnu l’empreinte, elle court à la façon d’un mythe fondateur dans la quasi-totalité de mes Nouvelles et Poésies. Orphisme : perte de Soi, perte de l’Autre. Orphée (entendez l’Auteur) cherche son Eurydice (entendez l’Écriture) comme sa quête obsessionnelle dont, cependant, il sait qu’il ne parviendra jamais au bout de son unique souci. Et c’est bien en ceci que réside la beauté de tout chemin créatif, il n’avance jamais qu’à être aiguillonné par cet abîme dont il essaie de combler la faille existentielle.

   Bien évidemment, le parti-pris d’un style orphique se traduit par l’allure de la plainte, du regret, une lente mélancolie poudre tout de sa dette immuable au passé. « Passéisme » diront certains, mais peu importe et le mode sur lequel l’écriture vient à elle et la phase du temps qu’elle convoque. Dans tout motif d’écriture, rien ne compte que l’usage du langage, la présence des mots à eux-mêmes car c’est bien de ceci dont il retourne, les mots vivent d’abord pour eux, dans une manière d’étrange autarcie, le Lecteur, la Lectrice n’intervenant, si l’on peut dire, que de surcroît. Contre ceux, parmi les Esthéticiens, qui affirment que l’œuvre n’est accomplie qu’à l’aune de sa réception, je prétends le contraire, l’œuvre, la prose, le poème sont tout entiers leur propre monde, ils sont un en-soi qui trouve sa propre justification une fois le point final posé par l’Auteur.

   Ne serait-ce ceci, tout autre point de vue ne ferait qu’affirmer la relativité d’une création puisque, aussi bien, elle serait dépendante de la présence, de l’activité de consciences intentionnelles extérieures qui en détermineraient l’être et sa possible postérité. L’œuvre ne peut être sa justification qu’à l’aune de son existence interne. La gemme qui repose au centre de la terre est gemme en dehors de quelque regard humain qui la transcenderait et lui confèrerait sa propre vérité. La haute canopée amazonienne n’appelle quiconque à la reconnaître comme telle. Elle est un genre d’a priori qui existait de tout temps à même sa nature singulière, existera de tout temps, vue ou non par quelque présence que ce soit. Donc poésie orphique. Elle est sa propre totalité, tout comme vous, Lecteur, Lectrice, êtes la vôtre. Parfois des mondes peuvent-ils se rejoindre avant de rejoindre, chacun, ce clair-obscur qui les constitue, qui est sans partage. Avant d’être des Êtres possiblement poétiques, nous sommes Hommes et Femmes. Avant de nous rencontrer, toute Poésie est avant tout Poésie.]

*

 

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Vois-tu l’Endormie combien

Il est plaisant pour mon maintien

De veiller à ton sommeil

Ce sublime sans pareil

De ne le point troubler

Mais de simplement l’encenser

 

Mes yeux sont grand ouverts

Qui font ton inventaire

Tu es sans défense

Image lisse de l’enfance

Sur toi veille l’inconscient

Gardien très omniscient

 

De moi ne viendra nul présent

Je serai une manière d’Absent

Ce que mes yeux verront

Mes souvenirs l’oublieront

 

Mon corps sera au repos

Dans son monde clos

Lui que le temps a flétri

Lui que l’âge a conduit

Au plus profond d’un puits

 

Je suis disposé à ta seule Beauté

Et nul trouble dissimulé

N’en viendra ternir la félicité

Te voyant ainsi abandonnée

Au luxe immédiat de ton corps

Il est luxe, il est or

Je ne peux m’empêcher de

Penser à ces « Belles Endormies »

Elles dorment alanguies

Un puissant narcotique

Empêche leur réveil

Le site d’un pur onirique

Les auréole d’un nonpareil

 

Je suis tel le vieil Eguchi

Homme remis

Au Crépuscule de l’âge

Tel un Antique Sage

Je passe des nuits à errer

Auprès de toi, l’Abandonnée

Je passe des journées

Cruelles à sonder le passé

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Ainsi me viennent en mémoire

Comme dans le médaillon d’un camée

Dans l’irisation de leur moire

De très jeunes et anciennes Aimées

Elles ne sont plus, dans le jour iridescent

Que quelques haillons agités par le vent

 

Oui, Toi la Grise Endormie

Depuis les plis de ton long sommeil

Tu ignores la douleur de mon éveil

Celui qui n’attend que le son de l’hallali

 Le sombre abîme

En sa passée ultime

Jeune, tout comme toi

Je n’exprimais que la foi

Aujourd’hui

Seul le déni

La roue du Temps est sans pitié

Elle moissonne tout ce qui est usé

Le Temps est sans indulgence

Il avance, il avance

 

Non, surtout, ne considère nullement ces mots

Tels de longs et tragiques sanglots

Te voir est déjà bonheur

Bien plus que simple faveur

Ne pas te voir ôterait à mes yeux

 Tout motif d’être uniment joyeux

Quand on a beaucoup vu

Entendu, touché

Que demeure-t-il sinon l’aperçu

Souple d’une courte félicité

Le sentiment de pouvoir à nouveau

Éprouver tel le Jouvenceau

La gamme inouïe d’un plaisir

De pouvoir vivre encore quelque désir

De tomber amoureux

D’un fruit charnu et duveteux

Des boules des nuages

Du sable d’une plage

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Tu es posée avec délicatesse

 Au milieu de tout ce gris

Tu as l’air d’une Princesse

Couchée dans l’écrin de son lit

La natte sur laquelle tu reposes

A la douce splendeur d’une rose

Ta robe lui répond

En l’éclat assourdi d’un rayon

Ta chair qui, par endroits

A la moirure d’une délicate soie

Émerge du néant

M’apparaît tel le chant

Dont tu parais tressée

Dans le genre d’une Fée

 

Ce que je voudrais ici

De toute la force de mon cœur

Du plus secret de mon ardeur

Te rejoindre en ce Paradis

Dont tu es l’alpha et l’oméga

Ce Pays au-delà des soucis

Ce pays que je ne connais pas

Cependant il est à Toi

Seulement à Toi

 

Alors que dire

Qu’éprouver

 Que souhaiter

Rien ne serait pire

Que de t’éloigner

Que vienne se dévoiler

Le secret qui, sans arrêt

Ne cesse de m’interroger

 

Que le jour meure

Que la nuit demeure

Que tes rêves m’apparaissent

Sur fond d’une étrange liesse

 

Que mon cruel désarroi

Soit l’ombre de ma croix

Que mon intime pudeur

Rime avec ton vif bonheur

 

Tu es le constant effroi

Qui me ramène à moi

Tu es la source vive

Par elle tout s’avive

Tu es la douce apparition

Agis telle une onction

 

Surtout demeures qui tu es

C’est ceci qui me plaît

Å simplement t’observer

Je suis un Roi couronné

 

Tu es ton long sommeil gris

Ton réveil sera mon dernier abri

Juste avant que ne vienne ma folie

Oui, ma folie

 

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