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26 mai 2022 4 26 /05 /mai /2022 09:24
L’épanchement du songe

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« Ici a commencé pour moi ce que j'appellerais

l'épanchement du songe dans la vie réelle. »

 

« Aurélia » - Gérard de Nerval

 

*

 

[Avant-Propos – Cette longue poésie se donne en tant que poésie « métaphysique » et c’est sans doute pour cette raison qu’une inévitable distance se crée entre le Lecteur, la Lectrice et le texte. Est-ce le lieu et la mission de la poésie que de poser, d’interroger les postures existentielles ? Existe-t-il vraiment une nature de l’acte poétique selon laquelle il serait conforme à son être ? La poésie doit-elle être pur amour, fête de la mémoire, lieu de la réminiscence, avant-garde de l’écriture, site où se déploie la pensée, question de la question ? Tant que nous demeurerons dans le champ de l’interrogation concernant la modalité de sa parution relative à tel ou tel genre, nous n’aborderons la poésie que sous l’angle de sa périphérie, non en son essence réelle.

   Si la poésie a quelque mérite c’est bien sous le visage d’un travail sur le langage, autrement dit d’un style. Et, ici, ce qui doit se laisser découvrir, c’est que l’appel à la métaphysique, donc à l’étonnement qui en constitue le fondement, donc à la philosophie qui en est le synonyme, constitue en soi la forme dont le poème est conduit. Ceci est son sens premier, sur lequel se dépose un sens second, lequel est compréhension de la parole. C’est bien à la jonction de ces deux sens que le poème est poème. Il dit en mode spéculatif ce qui est à entendre sous toute énonciation : la place que nous occupons dans l’univers, la question que nous lui destinons et qu’il nous destine en retour. Toujours, en relation avec notre essence humaine, nous sommes à la croisée des chemins. Le questionnement est notre dimension la plus proche, la plus essentielle qui soit pour tâcher de nous y retrouver avec qui nous sommes et tels que nous devenons.]

 

*

 

Vous, La Bleue, pouvais-je vous regarder

plus qu’une seconde et retourner

en moi l’âme libre, le cœur apaisé ?

Non seulement je ne le pouvais,

mais souhaitais ardemment demeurer

auprès de vous, au plus près, me fondre en vous

si, du moins, une telle chose eût été possible.

Ne me dites l’impossible, car c’est lui que je veux,

car mon être ne tient qu’à la rencontre de vous,

la connaissance de vous, l’exploration de vous.

 Oui, je sais, tout ceci est si malhabilement formulé,

 plutôt un balbutiement de gamin

devant l’immense du jour,

 l’abîme de l’exister.

 Mais ai-je d’autre choix que d’être

moi-hors-de-moi en vous-même épanché ?

Vous me dites, aussitôt, la formule nervalienne

que je vous destine à la manière d’un fruit empoisonné.

Si, vous La Bleue, appelez cet Épanchement,

c’est que vous êtes la correspondante de ma Folie,

celle qui la reçoit et, en retour, me la destine à nouveau.

Car, vous le savez, je-suis-le-Songe.

Car vous le savez, vous-êtes-le-Réel.

C’est pour cette raison que mon esprit,

en vous, s’écoule,

en vous se manifeste,

en vous s’aliène

pour n’en jamais ressortir.

 

 Voyez-vous, vous en êtes bien informée,

la Folie n’est jamais que ce

visage de Janus à double face,

d’un côté le Songe, Moi si vous préférez,

de l’autre, Vous, le Réel en sa bleue carnation.

Pouvez-vous cependant demeurer sur votre face,

 être le Réel et vous y cantonner ?

Puis-je, cependant demeurer sur ma face,

être le Songe et y camper pour l’éternité ?

Certes ma formulation doit vous paraître bien étrange

et ces deux faces que j’invoque, si abstraites

que nul reflet ne parvient à votre conscience,

qu’une manière de lumière éteinte, glauque,

pareille à celle qui nappe de bleu-vert

le fond mystérieux des aquariums.

 

Oui, je sais, vous vous croyez

hors d’atteinte de mon Songe

qui est aussi ma Folie.

Oui, je sais, je me crois

hors d’atteinte du Réel

qui est votre certitude,

la pierre angulaire sur laquelle

vous vous êtes construite.

Vous vous croyez si éloignée du régime Onirique,

 je veux dire celui qui se lève de l’herbe des nuits

et lance ses lianes invasives

 sur cette pierre, cet arbre, ce ciel,

mais aussi, mais surtout,

 tresse autour de votre corps

les barreaux de fer de votre geôle.

 

Mais je vais vous aider à comprendre

en quoi les choses ne sont nullement isolées,

en quoi la vie est un système de vases communicants,

de vases fonctionnant selon le Principe de l’Épanchement.

 J’ai pris soin d’écrire le beau mot d’Épanchement

avec une majuscule à l’initiale.

Oui, car il est l’opérateur de toute relation,

c’est lui dont le flux relie le Songe, ma Folie,

 et le Réel votre Raison.

Toutefois, voyez-vous, il n’y a

nulle rupture entre les choses,

nulle césure qui intimerait à l’Homme

 de se situer Ici, bien plutôt que Là.

 

Qui pourrait, et de quel droit, déterminer en quoi

que ce soit l’Essence qui vous habitera :

l’Essence de la Folie et les Rêves

gireraient tout autour de vous, en vous

ou bien l’Essence du Réel et la Matière sûre

et palpable ornerait la cimaise de votre corps ?

Non, les choses ne sont pas si simples

et vous n’ignorez nullement que les catégories,

les divisions de tout ce qui vient à nous

sont une simple « Ruse de la Raison »,

un peu de poudre de perlimpinpin,

une pincée d’achillée mille-feuilles, astuces

qui n’ont pour but que de vous égarer, de vous faire

« prendre des vessies pour des lanternes ».

 

Sans doute, avez-vous maintes fois

éprouvé l’expérience de l’illusion.

Ce, qu’au loin, vous preniez

pour une forme humaine,

n’était en réalité qu’un spectre,

 un arbre ou bien une haie,

que le brouillard nimbait

et métamorphosait

 à vos yeux crédules.

Ainsi l’Arbre-Vérité

était l’équivalent

de l’Homme-Mensonge.

Apercevez-vous, La Bleue,

combien le fil est ténu qui sépare

une vision nette d’une vision erronée,

la Vérité de l’Erreur,

la Réalité du Songe ?

 

Toujours, vous avancez, nous avançons

sur cette mince ligne de crête qui,

 tantôt se donne sous la Lumière de l’Adret,

tantôt sous l’Ombre de l’Ubac.

Oui, vous tressaillez,

oui, vous frémissez

et ce Bleu qui se décolore,

passe par toutes ses intimes nuances,

teinte qui décroît s’altère successivement

 

BARBEAU 

COERULEUM 

CIEL 

DENIM

 ÉLECTRIQUE 

DE FRANCE

 

pour s’abîmer dans

la TURQUOISE

laquelle cède déjà au VERT

ce qui constituait sa nature,

sa forme première dont on pensait

 qu’elle était fixe pour l’éternité.

Alors, La BLEUE,

quand êtes-vous la plus Réelle,

quand êtes-vous le plus dans votre Vérité,

quand êtes vous en vous sans débord,

sans compromission ?

Et cette teinte TURQUOISE

que vous arborez si fièrement,

n’est-ce déjà du SONGE, donc de la FOLIE

qui sinue parmi le lacis de votre cortex,

y allume ses feux de Bengale,

y tire ses salves de joyeux artifices

alors que vos bras et vos jambes sont pris

d’une épileptique dans se Saint-Guy ?

N’est-ce ceci que vous vous êtes

toujours refusée à admette,

sous la férule du souverain Principe de Raison ?

 Il vous encageait, il soumettait votre esprit

aux vertus muriatiques d’une sacro-sainte Vérité

dont il ne vous fût jamais venu à l’esprit

de le remettre en question,

 d’instiller en son derme

ce que vous considériez

tel le poison du doute.

 

Je pense, certainement à raison,

que vous vous considérez

en-deçà de l’Épanchement,

bien au chaud dans votre cocon douillet,

sorte de monade close qui vous met à l’abri

de bien des soucis, de bien des embarras.

 Je pense, certainement à raison,

que vous me situez

au-delà de l’Épanchement,

 plongé au sein de mon arbustive Folie.

Mais, postuler l’Essence de l’Autre

est toujours un risque, au simple motif

que nous aurions bien de la peine

à tracer les contours de la nôtre.

Mais ici, il faut sortir du discours rationnel,

du logos qui nous ligotent et nous imposent

des schémas de pensée sur-mesure,

il faut recourir à la métaphore,

seule capable de lever le voile

qui obture nos yeux,

contraint notre pensée,

obère nos jugements.

 

Vous, La BLEUE, imaginez ceci :

si vous le voulez bien,

nous allons nous livrer

 à un petit examen numismatique.

Prenons une pièce de monnaie.

Vous êtes le Revers ou Pile,

ce côté qui porte la valeur numérique,

laquelle peut recevoir des prédicats précis,

se situer dans une hiérarchie,

occuper une position exacte,

ceci déterminant les qualités

essentielles de la Raison.

 

Je suis l’Avers ou Face, ce côté

qui porte l’épiphanie d’un visage,

visage qui, selon les fantaisies de la Nature,

peut se donner de telle ou

de telle manière indéterminée,

aussi bien l’image du Souverain en sa majesté,

aussi bien celle du Fou d’Érasme faisant

s’agiter son bonnet à clochettes.

Situons-là, cette face, du côté du Songe et de la Folie.

Et, me direz-vous, que faites-vous, métaphoriquement,

de ce fin liseré de la Carnèle qui sépare

 la pièce de monnaie en deux versants distincts ?

Eh bien, ce liseré qui porte la « légende »

 n'est rien moins que l’Épanchement

du Revers dans l’Avers

et, symétriquement,

de l’Avers dans le Revers.

Autrement dit l’effusion, l’expansion

d’un régime dans l’autre :

 La Folie dans le Réel,

le Réel dans la Folie.

 

Si la Carnèle porte la Légende,

 les mérites d’un Roi, par exemple,

cette Carnèle est avant tout

Langage, médiation, relation.

Or il me plaît et me convient

de dire, La BLEUE,

que le Langage témoigne du Rêve,

révèle le Songe, manifeste l’Imaginaire,

ce dernier si près de la « Folle du logis »,

que le Langage se fraie un chemin et,

sous la pression de la Norme sociale,

se canalise, se discipline,

sa figure ne portant plus trace de son origine.

De torrent impétueux qu’il était,

l’Orage du Dieu en quelque façon,

l’Éclair du Tonnant,

il devient cette simple docilité,

ce murmure inaperçu, ce silex poli

qui ploie sous les fourches caudines de la Raison.

 

Seul le Poème en sa haute venue

 témoigne encore de ce Feu qui l’habite,

de cette Foudre dont il provient dont il ne demeure,

la plupart du temps, qu’un mince filet d’eau,

une prose pas plus haute

que le brin d’herbe dans la prairie.

 

La BLEUE,

que vienne donc la Folie,

que Tonne le Poème,

qu’Éclaire le Vers,

nous avons tellement besoin de Clarté

 en ce siècle si éloigné de celui des LUMIÈRES.

Si éloigné. N’en demeure qu’une étincelle

sous la cendre. Oui, sous la cendre !

La Folie appelle le Réel.

 Le Réel appelle la Folie.

Sortirons-nous jamais

de ce balancement

pareil à celui du nycthémère :

 le Jour, la Nuit, le Jour, la Nuit ?

 Est-ce possible ?

Est-ce seulement souhaitable ?

 Est-ce envisageable sous le sceau de l’humain.

Toujours le SENS est donné par ce rythme

 du mouvement d’un mot à l’autre,

d’une chose à l’autre.

Nul sens qui soit inerte, immuable.

Toujours un point qui se

déplace dans l’Univers

et ne trouve jamais son repos.

 

Où la Vérité ? Où le Réel ?

 

Où le Songe ? Où la Folie ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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