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8 mars 2022 2 08 /03 /mars /2022 12:03
Toi dont les yeux noirs

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

[NB : Ce texte en forme de poétiser

Doit être lu à la manière d’un signe

dénonçant la guerre

et toute barbarie

dont l’homme

se rend coupable

le sachant ou à son insu.]

 

*

 

Toi dont les yeux noirs

reflètent l’ombre du Néant.

Qui es-tu donc pour être

si absente à toi-même ?

Nul ne pourrait percer

le feu de ton regard

qu’à se perdre lui-même

 en des continents innommés,

en des sites d’effroi.

Que vois-tu du vaste monde

sinon la mesure

 de ton propre tragique ?

As-tu au moins traversé

ton vertigineux abîme

pour surgir au lieu qui,

de toute éternité, t’attend ?

Je crois que tu vis

en arrière de toi,

au plein même

de ton esquisse,

cette dure chrysalide,

cette tunique fibreuse

qui te retient bien

en-deçà du réel,

dans d’innombrables coursives.

Elles sont la stricte mesure

de la Mort,

le territoire avant-coureur

de ta terrible naissance.

As-tu conclu un pacte

avec le Diable ?

Es-tu la forme prisonnière

de quelque Artiste fou ?

Sais-tu la dague

que ton étrangeté projette

au-devant des Existants ?

Je ne peux guère fixer

le puits de tes yeux

plus longtemps,

il me réduirait à sa merci.

Il bifferait ma présence.

Il détruirait le limbe

de mes mots.

 

Toi dont le visage

est ovale,

ciré de blanc.

Quel crime as-tu commis

pour porter ce spectre de mime,

cette lunaire empreinte

de Pierrot triste ?

N’est-ce pas toi

que tu as condamné à demeurer

 dans un linge d’invisibilité,

dans l’épreuve d’une froidure définitive ?

Je sais, tu ne prononceras nulle parole.

Jamais les fantômes ne parlent,

agitent simplement le grelot

de leur linge livide,

pareil au pestiféré

 qui sème devant lui

les germes de la peur.

Certes, je trace de toi

un portrait

en creux,

en abysse,

en déraison.

Mais me donnes-tu le choix

de me distraire de toi,

de fixer le soleil

 et de chanter

 l’Hymne de la Joie ?

 

Quelqu’un a-t-il déjà

porté la main sur toi ?

Quelqu’un a-t-il

frissonné d’angoisse

à la seule idée

de t’approcher ?

Non, tu le sais,

ta levée n’aura lieu

qu’à appeler ta chute,

ta tentative d’exister

qu’à gésir dans la nasse

de ta vacuité,

ton désir de paraître

qu’à s’ourler de finitude.

Tu es un être sans être,

même pas l’intervalle

entre deux mots,

même pas le souffle

qui animerait ta poitrine,

plutôt un sanglot pas plus haut

qu’un simple dénuement.

 

Toi dont la bouche

est un fruit éteint.

 Mais qui donc consentirait

à approcher ses lèvres

des tiennes ?

Elles sont le signe

d’un retrait de toute chose,

elles ne sont gardiennes

de nul secret,

 c’est précieux un secret,

elles sont la geôle de l’in-dit,

du non manifesté,

de l’effacé en soi

qui jamais ne franchit

l’orbe de sa native flétrissure.

T’accablé-je d’être ainsi

si peux disposé à la mansuétude ?

Mais peut-on témoigner

de quelque sentiment

envers ce qui se donne

pour le corridor même

d’une nulle abstraction,

 pour le piège dans lequel

se garder de tomber ?

Car, si tu n'es le Mal

en sa plus effective parution,

tu en es, sans doute,

le plus empressé vassal,

l’image qui nous crucifie,

prenant acte

de ton étrange présence.

 J’aurais dû dire « effrayante »,

mais il me faut mettre

quelques prédicats en réserve.

 

Toi dont le corps

est pure hallucination.

Es-tu seulement une chair ?

Du sang coule-t-il

en tes veines ?

Ton souffle n’est-il cerné

du froid de mortelles scories ?

Que dissimule

ton gilet bleu délavé ?

 Une étique poitrine

que nul allaitement

ne viendra visiter ?

 Des humeurs perverses ?

Ton cœur n’est-il limité

à ce linge blanc

 que tes mains osseuses

emprisonnent à l’envi ?

Et que vient faire

ce maigre bouquet

 de fleurs fanées,

dissimuler le vide

autour duquel

ton affliction s’est bâtie ?

Ou bien cette fin de tige

qui se dirige vers ton sexe

n’est-elle condamnation

de tout désir,

refus d’enfanter,

de donner à l’autre

le plaisir qu’il requiert ?

 

Ne serais-tu, par hasard,

la représentation

de la misère humaine,

l’allégorie pointant

en direction

des conflits,

des guerres,

des génocides,

de l’extermination

de l’homme par l’homme ?

 

 Il y a tant de malheurs,

d’afflictions,

de chagrins

qui ceignent la terre,

 l’enserrent

dans un étui mortel

dont nous doutons

qu’un jour enfin,

il puisse relâcher

son étreinte

et porter dans les yeux

des Vivants

la flamme d’un espoir !

Il y a tant à faire

qui tarde à venir.

Tant de malheur

 partout semé

et parfois,

d’être hommes,

nous sommes honteux.

 

Oui, honteux.

 

 

 

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