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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 08:45
Existez-vous vraiment ?

Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950

La Gazette Drouot

 

***

Existez-vous vraiment ?

Cette question était la seule

qui me venait lorsque,

vous regardant,

 mon esprit flottait

 à l’entour de vous

sans trouver de réel repos.

J’étais dans l’ombre

de votre maison,

aussi vous était-il

impossible

de me voir.

 C’est si rassurant

cette posture de Guetteur

pour quelqu’un qui,

sans doute,

 n’existe guère plus que vous

ou souhaite qu’il en soit ainsi.

Voyez-vous,

il y a un grand bonheur

à se sentir à l’écart du monde,

genre de Robinson sur son île,

cette Speranza qui,

 tel que son nom

ne l’indique nullement,

n’espère rien de moins

 que son propre effacement

de l’univers des choses.

 

Cela fait plusieurs jours,

qu’ainsi dissimulé

à votre vigilance,

je vous suis comme si j’étais

 une manière d’écho

ou bien d’aura dont votre corps

serait l’émetteur à votre insu. 

Observée par un Etranger,

vous ne pouvez en souffrir

puisque, aussi bien,

 je n’ai nulle réalité,

ce qui nous place

dans une identique

 mesure de biffure,

de dissimulation,

 de perte de soi.

Nous ne sommes à nous

que par notre propre regard.

Si ma lucidité vient à vous,

 la vôtre est en sommeil.

Qu’en serait-il si, soudain,

je surgissais dans l’orbe

de votre vision ?

Que serait alors votre vécu :

 surprise, stupeur, colère ?

La gamme des sentiments

humains est si étendue,

le mode de leur manifestation

 si étrange, si imprévisible !

Jamais l’on n’est sûr

du ton fondamental

de l’Autre,

jamais l’on n’est sûr

de l’endroit

où il se trouve,

du bonheur subit

ou de l’infinie tristesse

qui teintent le pli de son âme.

   

Je crois bien que j’aurais pu

demeurer des années durant

dans cette étrange posture

d’Inquisiteur,

à ne vivre que

de votre silhouette,

à respirer le même air,

à me sustenter à l’aune

de vos paroles muettes.

 

Existez-vous vraiment ?

 

   Ce mince motif revenait à la manière d’une antienne, d’une douce comptine habitant la tête d’un enfant, y tressant les figures d’une continuelle ronde, d’une ritournelle s’abreuvant à ses propres paroles. Il y avait une telle félicité qui s’emparait de moi à seulement différer de vous, mais dans la minceur d’un fil. Auriez-vous pu imaginer, un instant, que, suspendu à votre souffle, à la mince élévation de votre poitrine, un Étranger scrutait le moindre de vos mouvements, cherchant à capter le sens qui s’en pouvait détacher ? N’existant pas pour moi, je vous croyais une manière de mannequin de couture abandonné à la sagesse de sa forme, un genre de personnage d’osier à la De Chirico, un être de papier en quelque sorte qui n’était même pas alerté du danger d’être, de vivre dangereusement sur le bord d’un abîme.

 

Car, le savez-vous,

vous l’Inconnue,

il y a un genre d’absurdité

à exister, à persévérer

dans sa cuirasse de chair,

à en attendre bien

plus qu’elle ne peut nous offrir.

Certes, existant vraiment,

devinant mes paroles de laine,

vous eussiez pu vous insurger

 contre mes pensées,

affirmer la beauté de la vie,

dire la sombre élégance du jour,

la pureté de l’aube,

l’exactitude de l’heure de midi,

le repos d’amour

 lors de la pause méridienne,

 le réconfort à l’heure du thé,

l’attente délicieuse de la nuit,

cette pourvoyeuse de songes

les plus étranges

mais aussi les plus beaux.

 

  Certes, tout ceci vous eussiez pu le proférer avec la belle certitude attachée aux évidences et, de mon côté, il m’eût été loisible de me livrer à la démonstration contraire, engager la polémique, vous reprocher votre manque de clairvoyance, pointer votre excès d’optimisme, mettre en cause une vue des choses bien trop superficielle. Alors, lequel de nous deux aurait eu raison ? Mais personne, évidemment, puisque nos existences respectives ne disposent de nul miroir nous renvoyant notre propre image. Je vous vois mais vous pense irréelle. Vous ne me voyez nullement et suis donc, pour vous, moins que le tremblement d’une feuille sur le sol rouillé de l’automne. Nous sommes deux êtres en fugue l’un de l’autre, deux aimants que leurs pôles identiques séparent, deux terres que désunit un abîme sans fond.

   Maintenant, je dois vous décrire avant que vous ne disparaissiez définitivement du champ de ma conscience. A-t-on d’autre issue, afin de saisir le réel, que de tâcher d’en dresser l’approximative scène, d’en imaginer les Acteurs, d’autre moyen que de se tasser sur son fauteuil de moleskine et de voir se dérouler, devant soi, la Grande Pantomime Mondaine en attendant que le rideau se referme ?

 

Le ciel est bleu pastel,

une légèreté qu’ourlent de fins nuages.

Une forêt de sapins sombres,

certains sont tissés de lumière,

longe le côté de votre maison.

 A leur pied, un genre de savane

dans des teintes de beige et de paille.

Votre demeure,

une superposition

de lames de bois

qui fait penser à un store.

Tout dans le bleu à peine affirmé

avec quelques rehauts d’outremer

et des bandes vert-amande

tout en haut des fenêtres.

Un large bow-wiudow

avance dans l’espace,

figure de proue dont vous êtes

la seule Présence,

 vous me faites inévitablement penser

à une cariatide de chair,

à Atlas portant sur ses épaules

 tout le poids de la voûte céleste.

Ou plutôt à un Sisyphe

courbé sous le faix

de sa pesante pierre,

image de l’absurde

en un mythe révélé.

 

   Oui, j’ai bien conscience de vous installer dans une fâcheuse posture. Mais il y a, parfois, des impressions subites, des images qui s’insèrent dans le massif des yeux, et il est bien difficile d’en différer la venue, d’en métamorphoser le message. Croyez bien, chère Énigmatique, que je vous eusse installée en d’autres profils plus féconds, mais il n’est guère facile de contrevenir au surgissement de ce qui se donne pour une vérité. M’auriez-vous aperçu, et je ne doute guère que votre jugement à mon égard eût été des plus sommaires, qualifier l’Étranger, le Nouveau Venu est toujours tâche ardue !

  

Existez-vous

vraiment ?

Vous êtes vêtue

d’une sage robe

 de couleur rose-thé.

La lumière y dessine

 des ilots plus clairs.

Votre visage est pâle,

presque celui d’un Mime

 faisant fond sur un décor vide.

Votre poitrine est menue.

Vous êtes légèrement

 arc-boutée vers l’avant,

comme attentive

à ce qui va se passer,

à ce qui ne saurait

manquer d’arriver.

 Attendez-vous

quelqu’un ?

Un Ami ?

Un précieux courrier ?

Une Compagne

à qui confier

vos derniers secrets ?

Êtes-vous simplement attentive

 au temps qui passe ?

Å la première ride

qui barre votre front ?

Au souci qui en badigeonne

l’habituelle candeur ?

 Ou bien êtes-vous

l’innocence personnifiée

qui veillerait simplement

sur son propre bonheur ?

 

   Oui, je consens, il m’est facile d’âtre votre Procureur alors que vous-même ne pouvez vous emparer de mon absence. Ce qui est bien, je crois, que nous soyons installés dans cette distance. Ainsi, depuis mon abri, je ne saurais guère vous troubler. Ainsi, depuis le fuligineux, l’enténébré, l’hermétique où, en quelque sorte, je vous ai reléguée, vous ne serez jamais pour moi qu’un genre de continent invisible. De manière identique je le serai pour vous.

 

Existez-vous au moins ?

Existé-je au moins ?

 Existons-nous au-delà

du sentiment interne

 qui nous anime ?

Et ce fameux

sentiment interne

n’est-il pure affabulation ?

Mais quel est donc le cogito

qui nous ôterait toute incertitude,

qui nous dirait notre juste place

sur la Terre,

 ici, et non ailleurs,

dans la plus pure

des radicalités ?

Nos cogitations ont-elles

 un extérieur,

 des fondements,

des assises ?

Ou bien notre cogito

est-il fin en soi,

une lumière aveuglée

par son propre reflet ?

Qui donc pourrait me le dire ?

Vous ?

Les Autres ?

 Ce pli d’air qui lisse mon visage

et déjà fuit dans le lointain ?

 Qui ?

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