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10 janvier 2022 1 10 /01 /janvier /2022 13:08
Ouverts à la question

Source : depositphotos

 

***

 

   « To be, or not to be, that is the question », cette célèbre phrase de Shakespeare tirée de « Hamlet » devient la question décidemment incontournable dès l’instant où l’on pose précisément le problème de la question. Le simple fait d’être est déjà interrogation, tout comme le fait du non-être qui, tout en étant sa face adverse, n’en pose pas moins une identique interrogation. Car être ou ne pas être est toujours une visée ontologique qui appelle en miroir la pensée de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Certes le « quelque chose » nous interroge en raison du mystère qui entoure la venue à l’être des choses. Corrélativement, la notion de « rien » ou de manque porte en elle les mêmes exigences au simple motif que, nous les Existants, ne pouvons supporter l’idée du « rien », autrement dit du néant qui nous reconduit au motif de notre propre finitude. Donc nous nous expérimentons tels des êtres ballotés entre affirmation et négation, positif et négatif, présence et absence, lumière et obscurité et de cette foncière ambivalence, de cette position de funambule entre un point de départ et un point d’arrivée, nous errons, en réalité, tombons continuellement de Charybde en Scylla ou au moins nous situons sur le fil invisible de l’abîme dont, toujours, nous redoutons qu’il ne cède et ne nous précipite dans l’ultime interrogation au-delà de laquelle ne se poseront plus que des charades en forme d’absolu.

   Mais il nous reste un peu de temps devant nous, suffisamment en tout cas pour questionner. L’homme, en tant que son essence, possède le langage. Possédant le langage, il possède la pensée. Possédant la pensée, il veut connaître. Voulant connaître, obligation lui est faite de s’interroger plus avant. Tout paradigme du savoir porte en lui ce fondement essentiel de l’interrogation. Elle seule, l’interrogation, décèle le celé. Elle seule déclot l’occlusion. Elle seule fait reculer l’inconnu et surgir le connu. Pourrait-on imaginer un Existant qui, jamais, ne se serait interrogé sur la marche des étoiles, la fuite des comètes, le vide sidéral et, à proximité immédiate, sur son propre sort ? Même les Sots questionnent, sauf sur l’origine et la profondeur de leur sottise ! Mais il faut en venir maintenant à des questions, sinon plus sérieuses, du moins aux faits empiriques, les seuls à même de nous fournir quelques explications plausibles. La rapide genèse d’une existence banale nous y aidera.

   Nous questionnons - Questionnons-nous avant même notre naissance ? Si la question, d’emblée paraît oiseuse, rien ne dit qu’elle ne soit totalement gratuite. En effet, nos géniteurs et les géniteurs de nos géniteurs ne portaient-ils déjà, en eux, sinon qui-nous-sommes, du moins la cartographie, le plan, l’architectonique de qui-nous-avions-à-devenir ? Certes la question est abyssale car, alors, elle nous ferait remonter à l’aurore des temps et nous rendrait contemporains d’une supposée Origine. Mais ne croyez-vous pas que cette hypothèse, dût-elle demeurer simple spéculation intellectuelle, mérite d’être posée ? En quelque manière elle ferait de nous des êtres transhistoriques et nous sauverait, provisoirement, de notre affliction quant au temps limité qui nous est imparti. Ce serait, en une sorte de jouissance temporelle, une « petite madeleine » proustienne qui aurait franchi le seuil même de notre naissance, nous aurait agrandis aux dimensions de l’univers : cosmologie portative à usage personnel, mais quelle ampleur ici, de la vision, de l’ouïe, du toucher, une multiple grâce à nous accordée. Quelques unes de nos sensations actuelles les plus vives ne seraient, conséquemment, que des réminiscences et, à cette occasion, en un seul empan de la perception, nous rejoindrions, en son empyrée, le « divin Platon ». Et, pures âmes, nous pourrions enfin, sublimes Narcisse, nous regarder nous contemplant au sein même de notre singulière image. Mais qui donc n’a jamais rêvé d’être son propre Démiurge, accédant ainsi aux désirs les plus fous qui nous habitent à bas bruit, aux fantasmes dissimulés qui sont le revers du visage que nous tendons au monde ? Qui n’a jamais rêvé ?

  

   Nous questionnons - Et l’événement de notre naissance, notre surgissement au monde dont nous n’avons gardé nul souvenir. Alors la réminiscence se serait-elle provisoirement interrompue ? Mais oui, pris dans le tourbillon de son propre dépliement - pensez à la crosse de la fougère -, notre être était en sustentation, à mi-chemin de ce qui, pour lui, était un néant, pour la mère une douleur, pour le « cercle de famille » un motif de réjouissance, donc notre être, sans doute en silence, se posait la question de sa venue au monde. Il le manifestait même bruyamment, par un cri soudain, lorsque le fluide de la vie défroissait ses alvéoles et le précipitait dans le grand tourbillon, en plein coeur de la marée humaine, au milieu des flux et reflux de l’existence. A vrai dire, s’il nous est mentalement impossible de rétrocéder au lieu et au temps de notre naissance, il nous est cependant facile d’imaginer l’inquiétante surprise qui dut s’emparer de nous, nous découvrant soudain séparés de la superbe et douce grotte amniotique parcourue des alizés les plus doux, prenant conscience, au sortir de cette Arcadie, de la rudesse de la tâche qui nous incombait, tout simplement celle de vivre, c’est-à-dire d’initier un cercle qui, le plus souvent, à l’aube de la vie, doit se donner à la façon d’une quadrature, sinon d’une radicale impossibilité.  En effet, lequel, laquelle d’entre vous, informé des plurielles chausse-trappes de l’exister, serait consentant pour amorcer les premiers pas d’un « éternel retour du même » ? 

 

Inventaire de quelques questions au seuil de l’exister :

 

Quel est ce monde étrange qui me fait face ?

Comment accéder à son lexique confus ?

Qui suis-je pour cet Homme qui est mon Père ?

Pour cette Femme qui est ma Mère ?

Comment trouver ma place

dans la tribu de mes Frères et Sœurs ?

Pourquoi le petit de l’Homme met-il tant de temps

pour apprendre à marcher ?

Pourquoi ces balbutiements à l’orée du langage ?

Pourquoi suis-je si dépendant de mon milieu ?

Pourquoi cette vie végétative,

ces longues heures de sommeil ?

Pourquoi tous ces sourires

au-dessus de mon berceau ?

Les Humains sont-ils toujours gais ?

Ou bien leurs luttes sont-elles incessantes ?

 

   Oui, naître, fendre le flux du réel est une telle épreuve et l’on comprend que le Petit de l’Homme ne s’annonce dans l’existence sous le sceau de la pure évidence, mais bien de son contraire, une polémique de tous les instants à entretenir avec le monde en totalité.

 

   * Incise littéraire – Parlant de l’enfant, de l’émotion qui entoure sa venue au monde, il n’est guère possible de faire l’économie du poème de Victor Hugo : « Lorsque l’enfant paraît ».

 

« Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris.

Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,

Innocent et joyeux.

 

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre

Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher,

Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.

On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher. »

 

   Certes, sans doute ce texte a-t-il vieilli et sa formulation nous paraît, à nous les Hommes et les Femmes d’aujourd’hui, un peu désuète, emphatique, « « décalée » pour employer un vocable à la mode. Oui, l’émotion est bien réelle qui entoure cette venue. Oui, il y a de l’étonnement, de la joie, possiblement de l’émerveillement. Alors, comment le petit homme pourrait-il s’abstraire de tout ce pathos en un même lieu assemblé ? Déjà, sur la douceur de son front, déjà au travers de sa fragile fontanelle non encore refermée, s’annoncent les premiers traits de la question. La naissance est pur mystère que, jamais, l’on ne dépasse !

  

    Nous questionnons - Nous avons grandi, franchi les obstacles du nourrissage, de l’éducation sphinctérienne, nous manions correctement la langue, nous avons appris à écrire, à lire, à compter. Nous connaissons les Départements et les fleuves de France. Nous connaissons les Rois et les Civilisations qui ont essaimé à la surface de la terre. Nous connaissons les Sciences Naturelles, les grandes sentences morales, nous sommes allés au catéchisme, avons fait la découverte de Dieu et de son inséparable figure, le Diable, nous avons été confirmés, avons fait notre communion solennelle, nous avons éprouvé nos premiers rougissements sous l’amical baiser de notre innocente camarade de classe. Tout ceci nous l’avons franchi avec bonheur, difficulté, tout ceci nous l’avons fait nôtre pour la simple raison que c’est le lot de toute existence humaine. Le cadeau de l’exister, nous en avons déplié les faveurs avec joie anticipée et quelque appréhension. Il y avait des choses très douces dans le genre du corail de l’oursin, parfois il n’y avait que la bogue de l’oursin et des piquants plein les doigts. Nous n’avons rien manifesté parce que « cela ne se fait pas », qu’il « faut être bien éduqué », que la reconnaissance est la marque de tout Fils ou Fille d’être de vrais Fils, de vraies Filles.

 

Inventaire de quelques questions relatives au jeune âge

 

Pourquoi, alors que nous sommes encore au nid,

hésitons-nous si longtemps avant de prendre notre essor ?

Les portes qui commencent tout juste à s’ouvrir devant nous

que cachent-elles que nous sommes

encore incapables d’y déchiffrer ?

Pourquoi la Mère est-elle notre repère aimant

alors que notre Père se donne dans la rigueur ?

L’Ecole, cette fenêtre ouverte sur la vie

nous arme-t-elle suffisamment pour un long voyage ?

Pourquoi, parfois, les Adultes se taisent-ils à notre arrivée ?

Qu’ont-ils à nous cacher que nous ne pouvons encore entendre ?

Quand je serai grand, quelle voie choisir :

Celle de Papa ?

Celle de Maman ?

La Mienne ?

 

   * Incise littéraire - Cet âge des premières expériences, des premiers questionnements, Anatole France en décrit à merveille la climatique un brin mélancolique dans « Le livre de mon ami », lorsqu’il relate le souvenir de la rentrée des classes :

 

   « Je vais vous dire ce que me rappellent tous les ans, le ciel agité de l’automne et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent. Je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues.

Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et son sac sur le dos, s’en va à l'école en sautillant comme un moineau.

   Ma pensée seule le voit ; car ce petit bonhomme est une ombre : c’est l’ombre du moi que j’étais, il y a vingt-cinq ans.... Il y a vingt-cinq ans, à pareille époque, il traversait, avant huit heures, ce beau jardin pour aller en classe. Il avait le cœur un peu serré : c’était la rentrée. »

 

   Ici, confluent, en un beau langage de vérité, les essentiels états d’âmes qui affectent le jeune Anatole traversant le Jardin du Luxembourg, sur le chemin qui le mène au collège. Et, bien évidemment, ces états appellent la question de l’exister, en ce matin d’automne, sur le sentier à peine défriché de la vie. La question se décline sous ses divers modes, sous celui de la poésie automnale, de l’inévitable tristesse qui lui est associée, et « les feuilles [qui] tombent une à une sur les blanches épaules des statues » n’évoquent non seulement une métaphore romantique, sentimentale, mais bien plutôt la rigueur d’une temporalité qui efface tout sur son passage, la statuaire devenant le mode figé au terme duquel nous apparaît la verticale teneur de l’aporie humaine. Et, comment ne pas penser que, précisément, cette temporalité, secret de l’être, se diffuse depuis l’âge adulte et, par une curieuse inversion du temps, remonte jusqu’à cette enfance « sautillant comme un moineau », mais lisant, dans ce sautillement même (la frappe continue des secondes), la dette temporelle qui se gomme à mesure que le temps lui-même, en son essence, se donne sous la figure du retrait, de la privation ? Et puis ce « cœur serré », ce constant et oppressé rythme diastolique-systolique n’est-il pas une manière de métronome qui, à chaque battement, initie une question, puis une nouvelle question ?

 

   Nous questionnons - Maintenant nous sommes arrivés à l’Adolescence, ce seuil critique qui donne des boutons, rend pileux le menton, ouvre le sexe à bien d’autres tâches qu’à celles dévolues jusqu’ici. Hier on était un enfant dont les pitreries réjouissaient le cercle des amis. Aujourd’hui nous sommes en passe de devenir Hommes, Femmes, nullement à part entière, mais des sortes de mutants, d’espèces métamorphiques, des nymphes à mi-distance de la chrysalide, de l’imago, des genres de papillons encore emmaillotés dans leur tunique de fibres, ne rêvant que de la déchirer, à la hauteur de leur parole, à la turgescence de leurs sexes. En nous, au plus profond : des failles, des séismes, des jets de soufre, des geysers, des lapillis prêts à surgir, des éruptions de lave contenues à grand peine. Alors, comme personne ne s’intéresse à cette « Terra incognita », nous tournons en rond tout autour de nous, explorons nos possibilités internes, rongeons notre frein le plus souvent, nous confions aux pages de notre journal intime. Parfois, avec les Parents, nous avons des « explications » qui n’en sont pas, ce ne sont, de part et d’autre, que des conciliabules en soi, pour soi.  Ce dont nous avons conscience, au plus vif de notre chair, c’est le fait que nous ne sommes que des insulaires que nul phare ne vient balayer de son pinceau lumineux. Que nous sommes des chemineaux de passage que nul ne propose d’héberger. Qu’en toute hypothèse nous vivons en exil avec un bizarre sentiment mêlé de joie intense et de pure affliction.

   Nous ne sommes encore arrivés à nous et ceci nous désespère et nous ouvre grandes les portes du possible. Notre âge est l’âge du possible. Qu’au moins on nous laisse la liberté de nous confronter au tragique, c’est à partir de ce sentiment d’un non-retour que nous pourrons, peut-être, faire retour et nous reconnaître tels des êtres à part entière ! C’est l’âge tensionnel par excellence, où encore nous sommes appelés par les douceurs et l’innocence de l’enfance, déjà hélés en direction de cet âge adulte qui nous fascine et nous effraie tout à la fois. Regarder les jours bénis de son enfance : joie. Viser les jours adultes : espoir et crainte mêlés. Vivre dans le présent : tragédie que, parfois, certains ne peuvent affronter qu’au prix de la mort, rejoignant, par ce geste, un absolu qui s’est refusé à eux de leur vivant, que leur définitive absence autorise. Bien évidemment on pense aux « Souffrances du jeune Werther », où Goethe, avec le génie qui lui est coutumier, nous offre une vision sublimée du Romantisme, laquelle ne se réalise qu’au travers d’une confrontation à la Mort.

 

Inventaire de quelques questions relatives à l’adolescence

 

Pourquoi un « JE » est-il si difficile à assumer

alors qu’un « NOUS » était si rassurant ?

Peut-on vivre autrement que Solitaire ?

Quelqu’un nous aime-t-il

VRAIMENT sur terre ?

Qu’est-ce que l’Amour :

une simple bluette ?

l’éclosion d’une fleur ?

une obsédante passion ?

un accusé de réception

de qui-l’on-est ?

Qui aime-t-on dans l’Amour :

Soi dans l’Autre ?

L’Autre en Soi ?

L’Amour est-il fusion ?

recréation charnelle 

de la figure mythique

de l’Androgyne ?

La liberté n’existe-t-elle qu’en soi

ou bien peut-on en faire l’expérience ?

L’Adolescence est-elle

 incarnation symbolique

de la Mort :

Mort de l’enfance passée,

mort hypothétique

de l’âge non encore venu ?

Qu’est-ce que l’Altérité ?

Qui suis-je au regard

 de mes Géniteurs ?

de mon Premier Amour ?

de mes Amis qui habitent ma chair ?

Enfance, Adolescence :

Passage, tout est passage.

Que reste-t-il hormis le sentiment d’une absence ?

Ne sommes-nous pas, d’abord et définitivement

absents à qui-nous-sommes,

n’existant qu’à la manière

d’une théorie, d’une légende ?

   * Incise littéraire - Ici, comme annoncé précédemment, nulle impasse ne saurait être faite sur l’archétype de l’Adolescent que Goethe dessine avec force dans la narration à propos de Werther. Tout y est dit de l’adolescence. Tout y est dit de ces fameuses « Stimmungen » ou tonalités fondamentales qui mettent en relief notre façon singulière d’être-au-monde, selon notre ton qui est particulier, selon les humeurs qui nous traversent, les climatiques qui dressent notre propre cartographie. Les phrases citées ci-après sont un genre d’anthologie sur la façon d’être adolescent, hier, comme aujourd’hui et, sans doute comme demain car, malgré les époques, l’essence pénètre l’existence comme un filet d’eau la rivière, sans y paraître pour autant. Dans « Werther » tout est dit de la vanité humaine, de son ambition effrénée. Tout est dit de l’abîme qui s’ouvre sous la terre de toute existence. Tout est dit du temps qui moissonne les têtes. Tout est dit de l’égalité entre eux des hommes devant la tragédie, tout de la fourberie, tout des impénétrables ténèbres des arrière-mondes, tout de l’aliénation, tout de l’abîme dont chaque amour est le lieu. Aussi serait-il inconvenant de commenter plus avant. Ecoutons Goethe-Werther :

 

   « De quelle espèce sont donc tous ces gens, dont l’âme n’a pour assise que l’étiquette, dont toutes les pensées et tous les efforts ne tendent pendant des années qu’à avancer d’un siège vers le haut bout de la table ? »

   « Ce terrible moment où tout mon être frémit entre l'existence et le néant, où le passé luit comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi. »

    « Peut-on dire, "Cela est", quand tout passe ? quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et passe ? »

   « Oui, certes, je ne suis qu'un voyageur, un pèlerin sur cette terre ! Qu'êtes-vous donc de plus ? »

 

   « Et, dans la vie ordinaire même, n'est-il pas insupportable d'entendre dire, quand un homme fait une action tant soit peu honnête, noble et inattendue : Cet homme est ivre ou fou ? Rougissez : car c'est à vous de rougir, vous qui n'êtes ni ivres ni fous ! »

   « Soulever le rideau et passer de l'autre côté : voilà tout ! Pourquoi donc hésiter et trembler ! Parce qu'on ignore ce qu'on trouvera derrière ? parce qu'on n'en revient pas ! Et aussi parce que c'est le propre de votre esprit de supposer partout le chaos et les ténèbres, quand nous ne savons rien de certain. »

   « J'ai quelques fois comme l'envie de me lever d'un bond, de secouer ma chaîne, et dans ces instants-là, si je ne me demandais pas : "Où irais-je ?" certes, je m'en irais. »

   « Comme cette image me poursuit ! Que je veille ou que je rêve, elle remplit seule mon âme. Ici, quand je ferme à demi les paupières, ici, dans mon front, à l'endroit où se concentre la force visuelle, je trouve ses yeux noirs. Non, je ne saurais t'exprimer cela. Si je m'endors tout à fait, ses yeux sont encore là, ils sont là comme un abîme ; ils reposent devant moi, ils remplissent mon front. »

 

    Nous questionnons - Cet âge adulte qui miroitait à la façon d’un diamant au cœur de la nuit, nous y voici arrivés, sans que nous n’y ayons pris garde. Nous sommes installés dans la maturité à la façon dont un Roi observe sa cour depuis la hauteur dorée de son trône. En toute hypothèse, cette situation de surplomb au-dessus des contingences terrestres devrait assurer notre gloire et notre rayonnement. Mais, quelque part le bât blesse et la monture que nous chevauchons claudique et hésite dans sa marche en avant. Alors nous nous reportons au passé et, depuis les rives de notre adolescence, nous estimons la qualité de notre présent. La lucidité est à ce prix qu’elle demande toujours du recul, condition préalable à tout jugement vrai. Alors cet âge qui promettait d’être si radieux, voici qu’il s’assombrit et paraît ployer sous une chape de plomb. Oui, c’est bien là le problème de toute détermination portée depuis une situation qui n’est nullement réelle, simplement différée. Le tout jeune enfant embellit l’âge adolescent. L’adolescent entoure de lauriers l’âge mûr. L’âge mûr se projette dans la sagesse balsamique de la vieillesse. En réalité, cet enchâssement d’âges gigognes n’est que « poudre aux yeux », formulation rassurante d’un « je le ferai ou le serai plus tard ». Or le « plus tard » libère toujours le ver caché dans le fruit et les poires blettes ont le plus souvent un goût amer.

   Le ver qui, déjà, commence à s’actualiser : les tempes qui grisonnent, le dos qui devient douloureux lors des efforts, l’amour qui ne tient pas toujours ses promesses, les héritiers qui remettent en question, l’intendance « qui a du mal à suivre » dans plein de tâches qui, autrefois, s’accomplissaient non seulement sans douleur, mais dans l’allégresse, la perte de quelques illusions, les premières rides, la chute des cheveux, etc… Enfin le catalogue des petits méfaits serait inépuisable et rajouterait une brume au temps présent. Si l’adolescence nous invitait à rencontrer Werther, la maturité nous fait signe en direction du bel ouvrage de Simone de Beauvoir, « La force de l’âge », qui peut être lu à la manière d’un roman de formation, d’un manuel à l’usage d’une pratique de la vie en son versant manifestement « existentialiste ».

 

Inventaire de quelques questions relatives à la maturité

 

Qu’en est-il du « milieu du gué » ?

le franchirons-nous sans trop de dommages ?

Que regarder lors des périodes de mélancolie :

l’innocent miroir de l’enfance ?

le phare éblouissant de l’adolescence ?

la luciole à peine perceptible de la vieillesse ?

Comment percevoir sa propre épiphanie

lorsque, devenus parents nous-mêmes,

une image double se propose à nous :

Fils d’Untel

Père de celui, celle qui,

déjà s’éloignent à l’horizon ?

Parvenus au zénith,

notre existence aura-t-elle été

au moins utile ?

Comment s’assumer

dans le rôle de Passeur de témoin

sans en tirer quelque amertume ?

Jusqu’ici, quel aura été l’âge

qui, pour nous, aura été le plus « vrai » ?

L’âge dont nous aurons estimé

qu’il paraît avoir accompli

notre essence d’homme ?

Que laisserons-nous d’autre

à notre postérité  qu’une image floue

se dispersant dans les volutes du temps ?

Que reste-t-il des promesses de l’Amour,

sinon une tendresse, une affection ?

Que transmette aux Autres

qui ne soit nullement vain ?

quelque chose de plus consistant

qu’une simple image d’Épinal ?

 

   * Incise littéraire - Partir de « La force de l’âge »

 

   Mais citons un extrait tout à fait significatif de l’inclination psychologique de Simone de Beauvoir en cet âge entre deux âges qui, toujours, pose le problème de son indécision, de son « ambiguïté », terme éminemment beauvoirien sur lequel nous reviendrons :

 

   « Et, précisément, le divorce s’accomplit. Mon corps avait ses humeurs et j’étais incapable de les contenir ; leur violence submergeait toutes mes défenses. Je découvris que le regret, quand il atteint la chair, n’est pas seulement une nostalgie, mais une douleur ; de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds, il tissait sur ma peau une tunique empoisonnée. Je détestais souffrir ; je détestais ma complicité avec cette souffrance qui naissait de mon sang dans mes veines. Dans le métro, le matin, encore engourdie de nuit, je regardais les gens, et je me demandais : « Connaissent-ils cette torture ? comment se fait-il qu’aucun livre ne m’en ait décrit la cruauté ? »  Peu à peu, la tunique se défaisait ; je retrouvais contre mes paupières la fraîcheur de l’air. Mais le soir, l’obsession se réveillait, des milliers de fourmis couraient sur ma bouche ; dans les glaces, j’éclatais de santé et un mal secret pourrissait mes os. »

 

   Cet extrait est exemplaire du mal être de l’âge mûr, il serre le réel au plus près, il dresse la mince résille qui cerne l’être et le donne comme aliéné. Ce sont des questions quasi métaphysiques qu’il entraîne, transitant tout d’abord par la physique du corps. Le divorce, dont parle Simone de Beauvoir, est cette césure, le plus souvent inapparente mais qui s’installe entre le corps et l’esprit, faisant de cette étrange bivalence le lieu de toutes les questions existentielles imaginables. Donc, un jour, elle avait cessé, comme elle l’avoue, « d’être un pur esprit », autrement dit, chez cette intellectuelle de formation et de nature, se lève soudain la conscience qu’elle vit aussi à travers une chair, que cette chair aussi à une âme, que cette âme corporelle se révolte et porte au questionnement nombre de thèmes, lesquels, enfouis depuis longtemps, font surface avec la douleur nécessairement angoissée qui les accompagne. Une dichotomie s’installe, une ligne de fracture pose, d’un côté, la conscience intentionnelle, sa force de décision, de l’autre le territoire émotionnel de l’anatomie avec ses « défenses », avec sa « souffrance », sa « violence ».

   Dès lors l’esprit n’aura plus de repos qu’il n’ait trouvé une réponse, cette dernière que l’on pensait pouvoir repérer dans des livres ou bien dans des méditations conceptuelles, voici que la vérité se fait jour, que la théorie existentialiste trouve ses limites, que la liberté ne s’acquiert nullement au seul prix d’une délibération de la volonté. Le corps est là qui fait de la résistance, le corps est là qui pose la contingence, la vraie, l’incontournable factualité du réel en sa verticale figure. Ici, le beau et émouvant témoignage de Simone de Beauvoir nous est précieux pour comprendre la nécessité qui se fait jour d’édifier, selon elle, une « morale de l’ambiguïté ». Sans doute a-telle raison car aucune réelle liberté ne saurait être atteinte si, d’emblée,  elle s’exonère de cette ambiguïté foncière, de cette contradiction formelle qui se concrétise en toute expérience ontologique : nous sommes des êtres clivés dont la vie n’existe que par rapport à la mort, des êtres subjectifs auxquels s’oppose l’objectivité du monde, des êtres tissés de transcendance que la finitude soustrait à leur tâche, des êtres enjambant continuellement la faille sise entre passé et présent. Ce sont toutes ces « ambiguïtés » qui nous constituent en notre fond, ce sont-elles qui font naître en chaque homme, en chaque femme le vortex vertigineux des interrogations.

 

   Nous questionnons - Non sur le mode mineur en raison de ce « grand âge » qui brasillait au loin, si loin que, jamais nous ne pensions arriver au port. Maintenant ce réel tremblant, cette chaloupe ballotée par les flots des incertitudes, nous y voici, sans possibilité aucune de retour. A quoi servirait-il de s’insurger contre son propre sort ? Serions-nous, quelque part, atteints de pouvoirs démiurgiques que nous pourrions utiliser à des fins d’inversion du temps ? Bien évidemment non et cette pensée de la vieillesse est à inscrire dans ce « comportement magique » de la petite enfance dont la résurgence n’est que le signe d’une régression de la lucidité ou bien de la tentative d’introduire de l’espoir là où le réel résiste et se cabre. Nous ne pouvons jamais être qu’à l’endroit et au temps où nous sommes et ceci, plus qu’un truisme, est l’accord du Soi avec le réel, ce qui est loin d’être une évidence et se traduit, le plus souvent, par une frustration, sinon un sentiment de révolte. Le mirifique « temps de nos vingt ans » est une romance depuis bien longtemps évanouie dans le creuset d’une mémoire infidèle, elle ne retient du passé que ce qui brille et éclaire, rejetant dans les ténèbres ce qui dérange et se donne à la manière sinon d’un échec, du moins dans le registre de l’accompli par défaut.

   Le problème de cet âge, c’est à coup sûr qu’il est le dernier, qu’il est le jeu ultime avant que la Mort ne vienne nous étreindre et nous embrasser de son souffle glacé. La seule chose qui nous sauve, provisoirement, c’est que nous ignorons la date précise de notre disparition (le terme de « disparition » n’est qu’un doux euphémisme qui tient la mort à distance, au moins sur le plan symbolique), ce qui nous sauve c’est le fait que, jusqu’à notre dernier souffle, nous sommes habités d’une incroyable certitude qui frise la paranoïa, persuadés d’être immortels. C’est un sentiment identique qui met à l’abri de tout renoncement lorsque, prenant le volant de notre voiture, nous effaçons de notre horizon toute possibilité d’’accident, croyant que cet événement est de l’ordre d’un pur imaginaire ou seulement destiné à un Autre que nous. Alors nous réjouissons-nous toujours de n’être nullement cet Autre promis à toutes les apories. C’est, en quelque manière, le seul moment où nous nous assurons en tant que soi-disant libres, alors que nous ne sommes que conditionnés, déterminés par cette essence humaine qui, décidemment, « n’en fait qu’à sa tête » Mon discours, parsemé ici et là de « lieux communs », ne fait que témoigner de ce Destin qui nous est commun et nous fait Hommes parmi les Hommes, Femmes parmi les Femmes, autrement dit des existences mortelles dont nous cherchons à nous exonérer le plus souvent possible, accomplissant notre marche vers le futur avec les yeux clos et l’âme au repos.

 

Inventaire de quelques questions relatives à la vieillesse

 

Pourquoi, lorsque nous pensons

 aux choses de ce monde-ci

sommes-nous toujours renvoyés à ce monde-là

qui est le lieu de la Métaphysique ?

Notre premier âge est-il encore en nous

et s’il l’est, pourquoi a-t-il tant de peine

à se manifester ?

« Philosopher, c’est apprendre à mourir »,

si Montaigne dit vrai

alors que devons-nous choisir,

de ne nullement philosopher ?

De toute manière, connaissons-nous

des Philosophes, le genre est si rare

en notre siècle qui ne doute guère de lui ?

L’horizon du projet,

quel est-il puisque cet horizon

se restreint « comme peau de chagrin » ? 

A qui, à quoi destiner

le peu d’optimisme qui nous reste ?

Notre problème n’est-il pas

d’avoir connu trop de Morts ? 

Ces derniers ne font que nous confirmer

dans notre fin prochaine.

Que sommes-nous devenus

pour les Autres :

un conseil éclairé ?

un témoin du passé ?

une narration sur le point

de s’éteindre ?

Que sommes-nous

nous qui questionnons ?

Et ne questionnons-nous

 gratuitement ?

Et ne questionnons-nous

au bord du vide

dont nous n’attendons

nulle réponse ?

Nulle réponse.

Notre dernière question

est Négation,

Sans doute faut-il

nous y résoudre ?

Le Silence est éternel

qui réclame son dû !

Interjection !

 

   * Incise littéraire - Autant terminer sur une note humoristique en convoquant un texte issu des « Caractères » de La bruyère - (De l’Homme), c’est le personnage d’Irène qui y est analysé avec la finesse habituelle de ce subtil auteur :

  

   « Irène se transporte à grands frais en Épidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit ; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et quelque fois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau ; qu'elle a des indigestions, et il ajoute qu'elle fasse diète. »

   Ma vue s'affaiblit, dit Irène.

   - Prenez des lunettes, dit Esculape.

   - Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été.

   - C'est, dit le dieu, que vous vieillissez.

   - Mais quel moyen de guérir de cette langueur ?

   - Le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule.

   - Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ! Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux, et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez ?

   - Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

 

   En réalité ce que nous apprend La Bruyère, dans cette « fable » c’est que la question est tout simplement la question de qui-nous-sommes en tant que Mortels, autrement dit dans les limites de notre humaine condition. Et comme à toute fable se donne toujours une morale, ici, rejoignant Simon de Beauvoir, nous dirons qu’il nous met en garde de ne point chuter dans cette « morale de l’ambiguïté » (de la relativité) qui nous exilerait de notre état, nous ferait sortir de notre nature. A nous les Hommes, à nous les Femmes qui vivons sur terre, il nous est demandé d’y demeurer. De vivre au plein d’une pure immanence, de ne nullement la transgresser afin de devenir autres que nous ne sommes. Il est, chez tout individu, une tendance rédhibitoire qui consiste toujours à s‘escrimer à « franchir le Rubicon », à prêter allégeance à toute altérité qui nous exalterait et nous transporterait, en quelque manière, ailleurs que là où le Destin nous a remis notre part impartageable : chez le Roi pour le Serf, chez le Fortuné pour le Pauvre, chez le Beau pour le malheureux Quasimodo.

   Ce que dissimulent nos questions, la plupart du temps, sinon toujours, le motif d’une insatisfaction dont nous eussions voulu qu’elle devînt, par l’entremise d’un simple souhait, cet inaccessible auquel nous aspirons en secret, devenir Prophète en son pays, porter la bonne parole, amasser derrière soi la foule des Prétendants. Oui, c’est ainsi, être Homme, être Femme, non dans le cadre de quelque théorie, mais dans l’existence concrète de la quotidienneté, c’est toujours vouloir se déporter de soi, essayer de sortir de l’ombre, prétendre briller dans la lumière, tâcher de se situer au centre rayonnant de cette aura pareille au nimbe qui ourle la tête du Saint. Ce que nos questions angoissées, urgentes, qu’elles soient enfantines, adolescentes, de l’âge mûr, de l’extrême vieillesse, ce que nos interrogations donc manifestent, ce saut de nous-mêmes en direction de cette transcendance dont nous attendons qu’elle nous sauve de nous et nous remette dans un chemin de pure grâce. Pour le Croyant, auprès de son Dieu. Pour l’Esthète auprès de son Art. Pour le Politique auprès de son Événement. Pour le Savant auprès de son Savoir. Enfin, pour Tout-un-chacun dans cet Absolu dont il serait, en quelque manière, la figure terrestre, incarnée.

   C’est au simple motif que nous ne supportons que parfaits, inaltérables, dignes de question que nous posons et encore posons des QUESTIONS ! Mais que ceci n’effarouche personne. Outre que le questionnement n’est nullement un péché, il est bien plutôt l’auréole d’une vertu, la manifestation de l’étonnement, le fondement de la Sublime Philosophie. Comment, en ces temps de relativisme ambiant, d’idées toutes faites, de pensées en prêt-à-porter, de consciences se mesurant à l’aune de la quantité bien plutôt que de la qualité, en ces temps où les complots tiennent lieu de rationalité, où le Siècle des Lumières ne se donne plus que sous le sceau d’obscures délibérations, comment donc pourrions-nous faire l’économie de questionner ? Plutôt une « morale de l’ambiguïté » que pas de morale du tout ! Questionnons, peut-être notre seule liberté !

 

 

 

 

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