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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 09:24
Libre venue en présence

"Sibylle peut être..."

André Maynet

 

***

 

   Partout sont les grises venues du monde en leur patente douleur. Partout sont les crimes de sang, les cohortes des longues maladies, la pollution des fleuves, les myriades de comportements égarés à la hauteur de l’ensemble des continents. Partout la désespérance et ses mors mortifères. Alors on baisse la tête. Alors on courbe l’échine. Alors on évite que sa propre effigie ne soit la cible de quelque effacement. On se dresse contre tous les vents, contre toutes les scories qui nous atteignent en plein cœur et on lance au large de soi toutes les possibles clameurs d’un destin en voie d’être biffé.

 

Ô meutes d’incompréhension

qui lacérez l’enveloppe de notre corps !

Ö lames d’effroi qui, en nous,

semez le pli infernal du doute !

Ô apories multiformes,

vous essaimez en notre intime

les hordes de notre propre révolution !

Ô murs hauts et vides

contre lesquels nous lançons

les boulets inexaucés de nos têtes !

Ô cimaises de l’art, vous grimacez

 du plus haut de votre gloire

et nous réduisez

à la taille de la fourmi !

Ô peuple des faussetés,

vous lancez

parmi les sarments

de nos jambes

les faucilles de la peur !

Ô assemblée de bavards

des agoras humaines,

vous perforez la lentille

de nos tympans

et c’est alors le bruit

du vertigineux cosmos

qui enroule

 ses vrilles urticantes

tout autour

de nos misérables

existences !

 

   Et l’on n’est vivant qu’à éprouver en soi la stridence de la Mort en sa tragique venue. Oui, nous avions toujours rêvé de rejoindre l’Absolu, de nous fondre dans l’Universel, de ne faire qu’un avec l’Univers, mais voici que l’échéance approchant, nous devenons livide et ne s’égoutte de nos doigts qu’une peur verdâtre, elle fait penser à ces tapis d’algues des grands fonds qui ne peuvent jamais connaître que la lourde densité des eaux sans début, ni fin, un infini flottement hors de toute mesure.

   C’est ainsi, l’on s’était levé un jour au faîte de son désespoir et l’on ne reconnaissait même plus son image sur la face anonyme du miroir. On était un pitoyable Ravaillac cherchant désespérément à assembler les parties éparses de son corps. Mais dans le creux de nos mains abortives ne feulait que le néant en son abyssal vortex. Nous étions véritablement hors de nous, déporté de notre être, exilé dans un genre de pays inconnu aux frontières floues, dans une ville fantôme, au bord de quelque étang jouxtant la lumière grise d’une lagune.

   La lumière grise d’une lagune. Cette étrange phrase sonnait en nous à la façon d’un poème qui se lèverait et gagnerait les hauteurs de l’azur comme pour signifier notre possible résurrection, le regroupement de nos membres, l’unité de notre psyché lourdement grevée de non-sens. La lumière grise d’une lagune, oui la belle lumière grise fondatrice de l’exister, voici qu’elle surgissait du plus loin de l’espace, du plus mystérieux du temps. Toujours nous avions su la force médiatrice du gris, son pouvoir de porter au jour ce qui demeurait dissimulé dans les coulisses d’ombre. Mais notre vue était encore trouble de l’émotion qui en voilait l’acuité. Cependant, de la nasse productive du gris, se levait une Forme dont nous pensions qu’elle était humaine, admirablement humaine.

   Petit à petit le globe de nos yeux devenait lumineux, le puits de la lentille trouvait sa profondeur, les images commençaient à crépiter sur la toile ombreuse de notre cortex. L’émergence de toute chose est pur miracle et ce miracle s’accroît de sa charge d’énigme alors même que la Pure Beauté en constitue le point focal, le centre d’irradiation. Mais voyez ceci. Celle que, d’emblée, nous nommerons Libre-de-soi, nous la voulons surgissant, non d’un fond qui pourrait en justifier l’existence, mais de Soi uniquement en sa plus étonnante éclosion. Or, seule les Choses Grandes ont assez de force pour tirer leur propre substance d’elles-mêmes et non au motif de quelque action fabricatrice d’un possible démiurge. Seulement, provenir de-soi-en-soi-pour-soi et ne rien concéder de Soi à quelque phénomène d’altérité qui se puisse imaginer. Le Soi en tant que Soi en sa plus effective réalité. Et n’allez nullement penser que ceci est pure pétition de principe, plan tiré sur la comète, lubie de vieux savant perdu dans la contemplation de ses cornues de verre !

   Certaines existences, rares sans doute (ce qui en fait l’admirable parution), ne vivent que depuis l’unité de leur propre cosmos. Certes, beaucoup diront qu’il ne s’agit que d’une affabulation, mais alors, comment nommer le phénomène qui pose devant nous une Esquisse en sa plus radicale réalité ? Mais rien ne sert d’épiloguer, peut-être suffit-il de décrire avec suffisamment de conviction pour que le tableau s’éclaire. Nous souhaitons simplement montrer ce qu’a d’étonnant, mais aussi de beau, une éclosion à Soi advenue. Comme si la subtile manifestation de la métamorphose avait assemblé, en mode unitaire, l’ensemble de sa genèse, présence du présent et rien qui ne puisse excéder ceci. Libre-de-soi est à elle-même dans la posture la plus naturelle qui soit. Nullement une affèterie, une pose, une concession à quelque mode, non l’être-immédiat en son unique recueilli. Ceci est assez admirable pour que nous n’ayons nullement à en faire la démonstration. Moins on tisse de dentelles autour des évidences, mieux on s’en porte. Le réel est large qui mérite attention.

   Dire qui est Libre-de-soi ou bien tenter de le faire. Parfois la parole échoue sur le bord de quelque inaccessible pari. Mais en expérimenter l’épreuve est déjà pur prodige ou bien totale inconscience. La rivière des cheveux se situe entre acajou et auburn avec des rehauts de noir de fumée. Le visage (mais peut-on parler du visage, d’emblée, en toute impudeur, il est le lieu de tant de manifestations secrètes, Peut-on ?), le visage donc est entièrement blanc, mais un blanc qui se décline sous de multiples horizons : rutilance du blanc Argent, à peine coloration du blanc Argile, rusticité du blanc Écru, neutralité du blanc de Céruse, discrétion de l’Ivoire, éclat du blanc Neige, désert lisse du blanc Lunaire. Oui, tout ceci est entièrement contenu dans la belle physionomie de Libre-de-soi et ceci veut dire la pluralité de son être, la polyphonie de ses tons fondamentaux, la complexité, tout en nuances, de son âme. Le nez est délicatement retroussé comme pour saisir les subtiles fragrances du jour. Il est le signe d’une immédiate disponibilité aux choses, l’emblème vivant d’une disposition au frémissement, au tremblement. C’est étonnant tout ce que peut dévoiler un croquis humain dès l’instant où l’on prend le soin d’en décrypter toutes les valeurs, d’en sonder toutes les significations ! C’est un vertige qui s’empare de nous, le même qui nous visiterait si nous découvrions, en une terre lointaine de biblique figure, quelque parchemin nous disant le secret de la naissance du monde.

   La bouche est doucement purpurine, loin de la passion de la braise, près du murmure d’un feu éteint, quelque part dans un bivouac de bergers, dans l’illimité des sables et la stupeur de leurs frissonants mirages. Les lèvres sont tout juste entr’ouvertes. Que nous disent-elles du sein de cet étrange chuchotement dont nous voudrions capter toute la saveur, sentir en nous la délicatesse d’une fraise mûre, son ruissellement tout contre l’ogive éblouie du palais ? Oui, il nous faut demeurer sur le tremplin du désir en nous retenant de déclencher le saut qui, trop vite éclos, nous reconduirait à la nuit de notre native angoisse. Et le cou, cette tige si gracile, si fluette, cette illisible attache qui relie le bulbe des pensées à la pure germination du corps, ne doit-il nous éblouir au motif même de son ineffable présence ? C’est ainsi, parfois la réponse à nos questions se dissimule sous de l’inaudible, du passager, du fuyant et nous, êtres de frénétique impatience, nous nous précipitons déjà au loin, alors qu’une faveur nous attendait, là, à la pointe de l’herbe, dans ce diamant de rosée qui reflète l’entière beauté des choses !

   Le buste est menu qui nous ferait volontiers penser à la fragilité de l’insecte, à la faible résistance du verre, sans doute au tintement d’un cristal. Un fin bustier relevé nous livre l’aube d’une poitrine juvénile que viennent clore, à la manière de deux boutons de rose, les doux affleurements des aréoles. Elles sont de la même consistance, de la même teinte que les lèvres. Elles  jouent, en mode unitaire, la belle partition musicale de la féminité, une manière de fugue qui déjà s’absente de nous, de nous qui nous distrayons au premier vol du papillon venu. Et pour quelle raison ceci ? Eh bien parce que nous n’osons regarder avec insistance Celle-qui-nous-fait-face avec tant de sensibilité. Notre regard se pose sur elle avec avec la retenue du songe, la délicatesse d’une brume aurorale.

   Et les bras, ces menues brindilles dont l’une est convoquée au soutien de la tête, l’autre longeant le corps dans un genre de voluptueuse félicité, ils nous émeuvent tant leur grâce est infinie, à la limite d’un évanouissement. Empreinte d’une pure joie sur le contour serein de l’anatomie. L’abdomen s’incurve vers la cendre, se dirige avec confiance en direction de ce nœud de tissu taché d’un rouge de Falun, on ne sait s’il est passion éteinte ou bien déjà image de la Souveraine Mort qui réclame son dû. Le nœud, en sa libre chute, dissimule à nos yeux la blessure du sexe dont l’on devine la teinte bistre, le velouté, la feuillaison pareille aux frondaisons d’automne. Lieu de Vie. Lieu de Mort. Vie en son essor. Petite Mort en sa déflagration, elle dissimule la Grande, la Majestueuse en laquelle seulement nous trouverons notre éternel repos. La courbure des reins est enchâssée dans un voile noir qui ôte à notre vue les harmoniques du désir tels que nous aurions souhaité les apercevoir, un frisson sur la peau et notre âme se trouve en peine de vouloir et de ne nullement posséder.

   Et cette jambe à la licencieuse posture (mais ne profèrent la « licence » que ceux qui ont insuffisamment regardé, dont les fantasmes ont précédé leurs jugements), cette jambe souplement exhibée dans ses bas rayés de rouge et de gris, combien elle fait se lever en nous une kyrielle de questions, combien elle nous conduit au bord de notre propre abîme ! Elle lacère le tissu de notre conscience. Elle fait trembler notre sculpture de stuc, elle y imprime des lézardes qui, longtemps, feront leur sombre tellurisme à l’abri des regards. Visant d’emblée ce bas rayé qui ne dissimule l’aire luxueuse de la cuisse qu’à en manifester le plein élan, qu’à en formuler le précieux et l’irreplaçable motif, nos yeux se troublent, notre esprit s’embue, notre chair s’allume de bien étonnantes étincelles.

   Ce que nous pensons alors, ceci : nulle beauté n’est obscène pour le simple motif que, paraissant, elle anesthésie tout le réel qui n’est pas elle. Nous pensons aussi que l’érotisme vrai consiste en ceci : donner à voir une Forme identique à celle de nos rêves, la porter au-devant de nous dans la plus effective innocence, dévoiler puis voiler des territoires du corps à la mystérieuse sémantique, laisser tout ceci en suspens et plonger le Voyeur en sa jouissive stupeur. L’érotisme trouve son équivalent symbolique dans la figure rhétorique de l’oxymore, une ombre recouvre une clarté dont chacune trouve, en cette conjonction, l’accomplissement même de son essence. Libre-de-soi ne l’est qu’à se manifester dans la retenue. Toute retenue n’est jamais que le premier mot du laisser-être-soi en direction du monde.

   Sans doute, avant que de nous retirer sur la pointe des pieds, laissant Libre-venue à sa méditation, convient-il de dire un mot sur l’étonnante présence de la paire de lunettes qui vient obturer son regard. Souhait d’une dissimultion ? Volonté de voir sans être vue ? Recul à l’abri d’une énigme ? Peut-être une clé précieuse nous est-elle fournie par le titre que l’Artiste a attribué à son œuvre : "Sibylle peut être..."

 

Mais alors, qui est-elle cette Prophétesse,

qui est-elle cette Visionnaire,

que lui manifestent ses dons d’Aruspice :

l’illusoire et toujours fuyante beauté du Monde ?

La fuite à jamais du temps ?

Notre impatience de la connaître plus avant ?

Elle seule pourrait le dire

mais la fraise carminée de sa bouche

repose dans le silence.

 

Oui, le SILENCE !

 

 

 

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