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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 10:16
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

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