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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 10:38
Fusion du Soi en Soi

Photographie  de Patrick Geffroy Yorffeg

" La Lectrice "

Vallée d'Aoste " - Italie 2017

 

***

 

   Soir. Le jour n’est plus qu’un mince fil sur l’horizon des pensées. Une simple élévation venant prononcer quelques mots avant que le silence ne recouvre toute chose de son aile d’écume. Dans les antiques demeures de pierres on ne bouge guère, on est en attente de ce qui va advenir qui dira son être sur le mode du retrait. Certes l’on n’est nullement seul dans ce paysage originel du Val d’Aoste. Partout des cœurs homologues battent au même rythme, partout des mains étreignent des copeaux de lueur, partout des attentes se lèvent qui ne sont qu’attente de Soi dans la trame usée du temps. Pas seul. Du plus loin viennent encore quelques hautes figures, elles disent ce qu’est la Nature en son inestimable fond. Elles sont le Grand Combin avec ses plaques de névés, ses arêtes d’ardoise grise qu’une fine brume recouvre. Elles sont Le Grand Saint-Bernard avec ses lacs aux eaux d’acier gris-bleu. Elles sont le Grand Paradis, ses bouquets de feuillus vert-amande. Elles sont le Cervin, sa haute pyramide poudrée de blanc. Elles sont L’Emilius, ses rochers bistres qui tutoient la course libre du ciel. Ce sont toutes des formes antécédentes du recueil logé au plein de la nuit germinative, de la nuit fécondatrice du songe des hommes. Ces formes, jamais l’on ne peut les ignorer, les remiser au fond de quelque puits mémoriel. Toujours elles viennent à vous avec leur charge de puissance, puis soudain, leur étonnante légèreté, lorsque le crépuscule les touche, les noyant dans une manière d’insaisissable aquarelle. Ombilicale liaison à ce qui est hors les murs, qui façonne en vous l’esquisse même de votre esprit.

   La maison est dans l’ombre, immergée de toutes parts en cette vague si sombre, on la croirait annonciatrice de quelque fin. Un vent léger glisse le long des arêtes des pierres. Quelques bruits encore de la vaine agitation des hommes. Quelques images venues du majestueux Cervin, elles habitent les Existants en toile de fond, en décor d’une scène intime, personnelle, dont on a oublié la présence, l’habitude est si forte qui ponce tout et reconduit l’arbre, le rocher, le fin nuage, le torrent à une sorte d’invisible conque aux limites si imprécises. La maison est dans l’ombre, comme retirée dans son sommeil le plus profond, le plus réparateur. Maintenant c’est le silence qui se donne comme la seule parole audible. Il y a un genre d’accroissement de l’être de la nuit, une amplification de son intensité, une pluralité de son rayonnement. Comme si le monde alentour n’existait plus qu’à titre de vague hypothèse, une nuée d’oiseaux dans le ciel gris d’automne.

   Une seule pièce sort de l’anonymat nocturne, une seule pièce dissout doucement le lac de ténèbres, l’éclaire en son sein d’un faible halo à peine plus haut que le doute ambiant. Les murs, les meubles, le décor sont de la couleur éteinte des feuilles mortes. Ou bien d’une terre située dans quelque mystérieux ubac. Une nuit insérée dans une autre nuit. Le globe blanc d’une ampoule, le rectangle d’une table, l’accoudoir d’un fauteuil, seuls éléments qui reçoivent la lumière, la réfractent alentour dans un genre de pure distinction, d’élégance économe de ses moyens. Une forme humaine, oui, une Silhouette Féminine, à contre-jour, se donne comme la seule présence. Le massif ombreux de la tête repose sur le bras gauche à demi replié. Un fauteuil est supposé. Une lecture imaginée. On devine l’angle d’un livre, son léger reflet dans la nuit qui avance.

   Lectrice est attentive dans sa posture soucieuse. Lectrice est entièrement peuplée des mots qui la visitent. Sa chair est identique à une amphore dans laquelle se seraient déposés, depuis des temps immémoriaux, une ambroisie, un onguent, une nourriture rare, le corps s’en trouve dilaté, agrandi, porté au plus haut de son intime manifestation. Mille ruisselets de joie, nullement perceptibles pour quiconque n’en a jamais éprouvé la subtilité, tracent leur voyage sous l’immédiate résille de la peau, dans l’épaisseur fécondée du derme. C’est un incroyable sentiment de s’appartenir en totalité, de s’accroître jusqu’aux limites extrêmes de son être, de vivre ce fameux « sentiment océanique » si bien décrit par Romain Rolland (il traverse nombre de mes écrits), semblable à une nervure hautement signifiante, existentielle, porteuse d’un destin ouvert, lumineux.  

   Mais, maintenant, il nous faut donner un cadre aux mots qui s’épanouissent et transportent Lectrice au sein même de sa propre vérité, là où la beauté est souveraine, là où tout conflue, là où tout s’assemble, si bien que l’ailleurs ne serait qu’une erreur de parcours, un genre de comète perdue à même son erratique giration, une course folle en dehors des limites du cosmos. Ce que Lectrice lit réellement, bien évidemment, nous ne pouvons le savoir. Cependant faisons-lui le don d’un texte de haute poésie au sein de laquelle elle retrouvera le secret même de ses plus belles affinités. Car toute beauté s’unit aux beautés homologues. Toute beauté particulière n’est que le reflet de la beauté universelle. Donc nous lui offrons un court extrait de « Neiges » de Saint-John Perse :

    « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence. (…)

   Cette buée d'un souffle à sa naissance, comme la première transe d'une lame mise à nu...

Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l'aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l'esprit, enflait son corps de dahlia blanc.

   Et de tous les côtés il nous était prodige et fête. »

   Ce texte est, en effet, « prodigieux » de puissance manifeste, seulement à ceux et celles qui veulent bien s’y rendre attentifs. Ce texte est un texte de naissance qui, avançant dans la plus grande discrétion, atteint sa plénitude en seulement quelques mots simples. Nous allons en faire un rapide commentaire qu’ensuite nous attribuerons à Lectrice en tant que ses propres pensées. D’abord ne se donnent, qu’en se retenant, les nervures invisibles du rien, si bien que l’on pourrait penser le monde nullement venu en son être. Neige, ciel gris, ces poudroiements avant-coureurs du réel, ces tissages aériens du songe, sont des signes de virginité, de pureté insigne, de réserve avant même que quelque chose ne s’annonce de l’ordre de l’événement, d’une parution, d’une épiphanie qui bourgeonneraient depuis les lointains du temps et demeureraient dans le réticule serré, où, captifs, ils jouiraient de cette réserve même, de ce suspens infini.

   Puis tout viendrait à soi avec une manière de logique interne, de mouvement à peine perceptible, de douce opalescence. Quelque chose se lève du rien et c’est le souffle de l’esprit lui-même qui fait corps, qui fait chair dans le réel, mais dans le genre d’une effectuation prudente, de donation hésitante car tout semblerait, à chaque instant, pouvoir rejoindre la conque originelle, sans douleur, sans regret, à la manière dont un enfant abandonne son jouet sans même prendre la peine de se retourner. Mais si l’éclosion a lieu et elle a effectivement lieu dans le Poème de Saint-John Perse, la « grande chouette fabuleuse … enflait son corps de dahlia blanc », cette expansion de l’oiseau nocturne est liée à sa vision claire qui dissipe la nuit et fait venir la lumière, croissance de toute chose et origine de toute connaissance. Ce qui demeurait dans l’initial, le matinal, neige, absence, sel, tout ceci parvient au site même de son ouverture, tout se déplie et continûment se ressource en soi. Le dahlia ne s’ouvre qu’à se relier à l’empreinte primitive déposée en elle par la présence de la chouette. Processus métamorphique constamment renouvelé au cours duquel le ruisseau ne trouve sa justification qu’à s’alimenter à sa source.

   C’est ainsi qu’il nous plaît d’imaginer Lectrice, manière de totem nocturne, oscillant d’une forme accomplie (le dahlia) à une forme fondatrice (la chouette), et vivant de ce subtil mouvement, il est ce en quoi, là, au milieu de la nuit, Lectrice est ce qu’elle est : fusion de Soi en Soi et nul autre motif qui pourrait survenir au titre de prédicat. Lectrice, confondue avec ses plus efficientes affinités, ne déborde nullement de soi, occupe la situation exacte dont son être tire sa signification la plus profonde. Immergée au plein de sa lecture, Lectrice s’octroie un monde qui, non seulement lui est familier, mais bien plutôt un monde qui la constitue en son assise, dont elle ne pourrait soudain différer qu’au risque de son être. Ici, même la passion est dépassée puisqu’il y a cristallisation au sein même de la texture des mots, puisqu’il y a jonction avec le langage, puisque Lectrice est Langage, condensation de l’essence de l’humain en ce qu’elle a de plus singulier.

   Il y a ce qui demeure à dire sur le mode d’une compréhension sur-le-champ donatrice d’un indépassable sens. Ce qui est à voir ici, un phénomène de haute amplitude qui affecte Lectrice en sa chair même. Parfois, au tout début de la lecture du poème, il y a écart, creusement d’une faille et les mots ne deviennent nullement préhensibles d’emblée. Ils résistent, s’opposent de tout leur poids hiéroglyphique, ils pullulent, petits signes noirs qui nous mettent au défi de les saisir, d’en faire la provende dont notre esprit pourra s’agrandir et conquérir des terres de haute lutte. Lectrice en son intime posture est cette attente du dire en sa vocation essentielle. Sa conscience s’arrime à la matérialité des mots, à leur enveloppe externe. Il n’y a pas encore d’ouverture suffisante afin de traverser les signes, de les vivre du-dedans de leur être. Puis, soudain, tout s’éclaire, tout surgit de soi dans le caractère de l’évidence. L’intuition portée à son acmé a gagné le site interne du lexique : fusion de Soi en Soi.

   Les mots qui étaient pure matière, voici qu’ils se spiritualisent, l’esprit de Lectrice connaît une manière de réification comme si elle-même était mot en son mystère, mais aussi en son rayonnement. Auto-fécondation de l’être-lectrice de la Lectrice qui connait le poème de l’intérieur, dévoile son essentialité, s’instaure avec la Parole cardinale dans le sans-distance. Si neige, absence, sel, étaient initialement de simples abstractions, des motifs au large de Soi, les voici maintenant constitutifs de qui-elle-est, l’une des plus belles déclinaisons de la Littérature qui donne à l’humain sa brillance et trace le chemin d’une félicité sans retard. Alors plus rien n’existe, de ce qui est hors langage : le Cervin, le Grand Paradis, l’Emilius ne sont plus des amas de roches, des bouquets de végétation, tout au plus sont-ils des mots qui jouent en écho avec le « sel gris » du texte, avec la fabuleuse esthétique du Poème. Lectrice elle-même est poème en attente du jour. Y aurait-il destin plus heureux, trace plus lumineuse ?

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