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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 10:24
A mi-chemin de soi

« Demi-teinte »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   A la mi-été

 

   Dans l’air, pareille à une sourde menace, il y avait comme une hésitation des choses à connaître leur propre destin. Mes promenades quotidiennes sur le Causse se teintaient de cette étrange ambiance d’inachevé. Les chênes n’étaient ce qu’ils étaient qu’à être des troncs, des racines le plus souvent apparentes, des feuilles sèches que le vent battait sans cesse, des chutes de glands sur le sol de pierre. En réalité, les chênes étaient bien là, réels, plantés dans la terre calcaire, mais ils n’étaient arbres qu’à moitié, en quête d’un mystère qui les eût accomplis, mais le mystère s’absentait et la question demeurait entière d’une forme qui se faisait attendre et ne traçait que d’évanescents contours. L’été lui-même semblait avoir calqué son comportement sur le dénuement des arbres. Quelques jours, de-ci, de-là, allumaient dans le ciel une rapide flamme solaire. Alors, la nuit, les grillons chantaient, alors, tout au long du jour, les cigales cymbalisaient avec ardeur et l’on aurait pensé la Provence entière sise, ici, sur les aiguilles des genévriers, accrochée aux touffes de thym, liée aux pétales jaunes des hélianthèmes.

    L’été ne « battait son plein » qu’avec une étonnante parcimonie, si bien qu’on eût pensé à l’automne arrivé avant l’heure. Le plus souvent, en fin de matinée, de lourds nuages gris envahissaient l’horizon, un vent frais se levait entraînant des tourbillons de feuilles, des écharpes de pluie naissaient à l’ouest, traversaient tout le pays qui courbait l’échine sous le faix. Les orages succédaient aux orages. Nul ne sortait de chez soi, sauf les plus téméraires qui bravaient le ciel avec des regards bas et des échines pliées semblables à celles, fuyantes, des hyènes. Il y avait, dans l’air, comme une vague de ressentiment. Les âmes des Caussenards s’insurgeaient, ne trouvant plus le lieu d’un possible habiter.

  

   A la mi-automne

 

   La nouvelle saison venue, désireux de troquer cet été mutilé contre un automne que je souhaitais plus radieux, je louais un modeste gite à Alcange, en arrière des dunes, à quelques encablures de l’Océan. Rares étaient les curieux qui avaient tenté une aventure identique à la mienne. Au cas où un temps capricieux se montrerait, j’avais emporté avec moi quelques livres, un bloc de feuilles et des stylos. Un grand lac s’étendait devant mon logis, un lac semé de bruyères roses aux confins de la forêt de pins. C’était, en une certaine manière, un havre de paix et, en quelque sorte, la réplique de mon Causse. Cependant les pins sylvestres avaient remplacé les chênes, le sable se donnait à la place des pierres calcaires. Un même ciel teinté de gris unissait mon pays et ce pays nouveau dont, chaque jour, je découvrais le charme des chemins, ses touffes accueillantes de fougères, ses massifs d’ajoncs, ses buissons de genets à balais. Je me familiarisais avec ce monde nouveau et je crois bien que j’essayais d’y trouver des correspondances avec mon environnement coutumier. Les premiers jours furent solaires, lumineux, la brume matinale se levait vite qui laissait la place à un paysage ouvert, lequel incitait à la promenade, à la rêverie au bord des lagunes et des étangs semés d’herbes jaunes tout le long de la lande humide.

   Puis, soudain, le temps changea, se métamorphosa en une sorte d’hiver précoce. Je passais le plus clair de mes journées à alimenter le poêle avec de grosses bûches, à fumer, à poser des notes sur le papier. J’avais le motif de plusieurs articles en tête, j’en brossais le rapide canevas. Mais voici que l’ennui s’insinuait insidieusement en mon âme, faisant basculer mon séjour dans une mélancolie dont je savais, par expérience, qu’elle serait longue à partir. Je me distrayais en lisant de longs textes d’une anthologie sur « Les Romantiques allemands », passant des « Fragments des Grains de pollen » de Novalis : « partout nous cherchons l’Absolu et jamais nous ne trouvons que des objets », à la belle poésie plaintive de Friedrich Hölderlin dans « A Diotima » : « Les clairs chemins, les brousses rases et les sables/Où se posaient nos pas », aux vers polyphoniques de Jean-Paul : « Soudain, au ciel, on vit sourdre une petite étoile qui lançait des éclairs aigus - elle s’appelait l’Aurore -, un instant, la mer où j’étais s’ouvrit, comme de plaisir ». « L’Absolu » ne se présentait que dans un relatif qui traînait en longueur, les « clairs chemins » suivaient une pente obscure, quant aux étoiles elles se perdaient dans un ciel envahi de sombres nuées. L’automne, cette saison que je chérissais entre toutes, n’était qu’un demi-automne, bien plutôt un temps se perdant déjà, dans les rigueurs hivernales.

 

   A mi-chemin

 

   Un soir, alors que j’étais tout occupé à la lecture, parcourant un texte de Friedrich Gottlob Wetzel tiré des « Feuilles de Bonaventura » :

   « C’était une de ces troubles nuits, où dans une succession rapide et chargée de mystère, alternaient les lueurs et l’opacité. Au ciel, les nuages volaient en figures géantes, emportées par le vent dans une énorme chevauchée ; et la lune en un perpétuel changement apparaissait et disparaissait sans cesse… »

    …j’étais à ce point immergé dans la fiction, m’y retrouvant bien plus que dans le réel qui m’entourait, au point que mon gîte, volant soudain en plein ciel, il ne m’eût guère étonné que je pusse saisir un bouquet d’étoiles et en humer la saveur cosmétique. Un soir donc, on tambourina discrètement à ma porte, un genre de grêle douce comme mêlée de pluie. Je me levai sans faire de bruit, ne voulant effrayer qui passait là en cette nuit qui venait. Ma porte entrouverte laissa glisser dans l’ombre un triangle de clarté. Dans ce triangle se tenait une Inconnue dont l’étonnante allure ne cessa de me questionner. Devant moi, dans une posture semi-inclinée paraissait, à la manière d’un conte fantastique, un personnage d’allure indéfinissable, femme dont l’âge se dirigeait approximativement vers la maturité. Elle était silencieuse, son corps tissé du même secret qui laissait ses lèvres closes. Je m’attendais à une demande, concernant peut-être un lieu dont elle était en quête, de gens qu’elle recherchait ou bien d’un service à demander. Cependant nul son ne sortait de sa bouche, genre d’incantation muette que ses yeux, sans doute, proféraient, mais de longs cils en cachaient l’accès et les traits du visage, si effacés, se fondaient dans la poudre blanche du maquillage pareil à celui d’une geisha.

   Ses pieds, que je n’osais regarder, je les imaginais chaussés de « geta », ces socques de bois traditionnels aux brides colorées. Elle était vêtue d’un manteau en astrakan glacé, il imitait à la perfection ces kimonos et déjà, il me semblait voir, au plein du dos, s’épanouir la large ceinture obi attachée en nœud de tambour. Mais il convenait que je misse mon imaginaire au repos et que je fusse attentif à ceci même qui me visitait de si étrange manière. Cette « Demi-teinte », ainsi la nommais-je d’instinct, était de l’ordre d’une apparition et j’étais presque sur le point de croire à un rêve éveillé lorsque l’Inconnue, franchissant le seuil de la maison, alla s’assoir sans autre manière sur un vieux fauteuil défraîchi qui faisait face au mien, près de l’âtre où grésillaient encore quelques brandons tachés de jaune et de rouge. A la hâte, je confectionnai un thé fort dont j’avais le secret, ce breuvage aiguillonnait mon esprit et stimulait mon écriture.

   Après quelques tentatives de communication, je me résolvais au silence moi aussi, pensant qu’un mutisme pouvait nous réunir bien mieux que ne l’eussent fait des paroles somme toute en voie de constitution entre deux étrangers posés tels des chiens de faïence, réduits au simple motif de leur propre intimité. Mon interlocutrice muette buvait sa boisson à petits coups de langue comme le font les chats. Je voyais sa poitrine menue palpiter sous la peau d’agneau lustré. Mon regard n’osait guère s’aventurer plus bas que son « kimono », mais j’apercevais ses longues jambes polies, identiques à la douce lumière montant d’un céladon. J’éprouvais une sorte de frémissement intérieur, je sentais progresser en moi, à bas bruit, les ondes d’une sourde volupté. Ce que la « discrétion » de son langage m’ôtait, sa posture me le renvoyait immensément réfracté, comme l’eussent fait mille miroirs d’une galerie des glaces.

   A chaque instant j’imaginais mon vis-à-vis sous la figure d’une ballerine d’apparat dont je remontais le mécanisme régulièrement, sa ronde cristalline sur le plateau qui animait son mouvement la disposait selon mon regard et les caprices de mes désirs. Elle n’était libre qu’à la mesure de mon propre vouloir et ce pouvoir me grisait car elle n’était qu’une sorte de jouet dont je détenais le code secret. Je n’en tirais ni honte, ni vanité car cette situation, sur le bord de quelque onirisme, s’inscrivait si bien dans l’orbe de mon constant romantisme. Ce n’était nul hasard si je lisais, tout le jour durant, « Les Élixirs du Diable » d’E.T.A Hoffmann ou « Amour et Magie » de Ludvig Tieck. Si j’étais « romantique » ce n’était nullement à la façon dont un tempérament hyperesthésique eût été à la recherche du succédané narcotique d’une existence en perte de sens. Bien plus, j’adhérais totalement à la belle vision d’Armel Guerne développée dans « Le Verbe nu :Méditation pour la fin des temps » :

   « Le phénomène romantique (…) ce n’est pas un mouvement, mais une insurrection de l’esprit lui-même (…), l’homme est appelé à se réaliser sur le chemin secret qui le conduit aux sources vives de son intériorité. » (C’est moi qui souligne).

   C’était bien ceci que je vivais en moi, et j’espérais secrètement que « Demi-teinte » vînt me rejoindre dans le « mi-chemin » d’exister qui était le mien, tout comme il est le lot de tout Existant sur terre. Par définition, nous sommes des inapaisés, des inassouvis, des fragmentaires toujours à la recherche de notre être qui est, sans cesse, soit en avant de nous, soit en arrière de nous. Jamais nous ne coïncidons avec qui nous sommes. Notre vie est astigmate, constant dédoublement des formes. Nous voulons découvrir notre image dans le tain du miroir mais notre tentative narcissique se réduit toujours à n’apercevoir qu’une fuyante silhouette en voie de constitution, nullement constituée. « appelée à se réaliser » nous précise le Poète. A preuve, à peine avons-nous quitté le miroir que, déjà, nous n’avons plus le souvenir de notre propre visage. La couleur de nos yeux, nous n’en connaissons plus la situation sur l’échelle des tons. Cette fossette au milieu du menton, est-elle réelle ou bien imaginée ? Ce rictus, ce clignement de paupière, cette mimique qui nous caractérisent, n’en avons-nous simplement dessiné la forme sur l’écran de nos visions intérieures ? Et, du reste, avons-nous quelque réalité en dehors de notre univers mental, de notre dramaturgie personnelle, du monde que nous nous créons à mesure que nous avançons, en modifiant à chaque instant la texture, en altérant la trame, en aliénant jusqu’à la possibilité même d’être, de devenir, de s’inscrire en une destinée singulière ? Les choses sont si dispersées tout autour de nous. Les choses sont si fuyantes et notre course pour les rattraper est une tentative de saisir les nuages,

 

ils sont trop haut,

ils sont trop loin,

ils sont trop irréels !

 

    C’est tout ceci qui a traversé mon esprit alors que mon Hôtesse lapait délicatement son thé, toujours silencieuse à souhait. Maintenant j’appréciais, je savourais la touffeur de son silence, les espaces libres qu’elle ménageait afin que mon esprit, rendu à sa liberté, pût à sa guise voler ici ou là, sans la moindre contrainte, la faire elle, l’Inconnue, telle que je la souhaitais, me faire moi, tel qu’en moi-même je m’attendais. Peut-être un simple contour entourant un vide, mais c’était mieux, cette vacuité, qu’un doute permanent qui m’ôtait toute certitude d’être ici et maintenant, cette personne pouvant s’actualiser, rencontrer un semblable, dire l’exister en son possible. Méditant, c’est à peine si j’avais remarqué cette rose incarnat que « Demi-teinte » portait à la hauteur de sa taille, qu’elle semblait fixer avec un air proche d’une hypnose.

 

Sa main droite coulait le long de son corps,

pareille à un gant inutile.

Signifiait-elle le monde

en sa configuration non-préhensible ?

 Un geste de lassitude ?

Le renoncement à une affirmation de soi ?

 

   Tout ceci était si troublant. Dehors le vent s’était levé, déchirant la toile des nuages. Par les intervalles scintillaient quelques étoiles. Parfois, le croissant de la lune se montrait et sa lueur blafarde, visage de Pierrot ou de Colombine, était si semblable à l’épiphanie blanche de la Geisha.

    Soudain quelque chose m’alerta, comme une dilatation des grains d’air autour de sa bouche, comme une pluie de sable, comme la chute d’un grésil dans l’air poudré de blancheur. Ses lèvres semblaient articuler quelque chose, mais dans le silence, mais dans la méditation. J’étais fasciné par le mouvement léger des lèvres de « Demi-teinte », un genre de grésillement léger, le passage d’un vent, la dilatation imperceptible d’une brume. Mes oreilles ne percevaient rien. Seuls mes yeux étaient témoins de paroles à vrai dire insensées en cette heure, en cet endroit, entre deux être inconnus qui n’étaient même pas en possession d’eux-mêmes. Des mots se détachaient pareils à des gouttes d’eau tombant de la margelle d’un puits, faisant leur écho, tout en bas, contre l’eau cristalline. Ces mots étaient magiques, manières de prière dont je ne savais plus très bien si c’était elle qui les émettait, si c’était moi qui en éprouvais l’étrange sonorité comme venue du plus loin de la mémoire :

 

« La rose est sans pourquoi ;

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle-même,

ne cherche pas si on la voit. »

 

   A mesure que les mots s’enlevaient de la bouche de « Demi-teinte », les pétales de sa rose chutaient au sol dans un drôle de bruit d’écume. Ils se posaient sur le carrelage, tels d’éphémères papillons qui seraient venus mourir, ici, dans la lumière déclinante, près des lagunes, près de l’océan dont on entendait, au loin, le sourd battement. Bientôt il ne demeura que la tige, le souvenir du bouton, quelques feuilles se perdant dans les plis de la nuit. Sans que j’en fusse averti en quelque manière que ce soit, mon Hôtesse se leva et, dans un mouvement léger, prit congé. Par la porte restée ouverte je percevais le glissement de la lune dans le ciel, le balancement de l’océan, la chute des grains de sable sur la dune proche. Alors, dans mon esprit, comme en surimpression au distique d’Angelus Silesius dans « Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières », d’autres paroles se donnèrent à moi pareilles au décryptage d’un profond mystère :

 

« Demi-teinte est sans pourquoi

Elle vit parce qu’elle vit

N’a souci d’elle-même

Ne cherche pas si on la voit. »

 

   Oui, tout semblait vraiment « sans pourquoi ». Les choses étaient les choses sans autre motif qu’être des choses. L’Inconnue avait apporté la réponse à mes incessantes et aporétiques questions. Les hommes étaient « sans pourquoi », ils vivaient parce qu’ils vivaient. Il n’y avait nulle raison qui justifiât leur présence ici ou là. Il fallait donc avancer dans la vie tels des somnambules. Il fallait ce détachement de toute chose. Cette manière de dénuement absolu. Ce renoncement à soi. Là seulement était l’empreinte humaine : un cheminement d’égarés parmi le concert du vivant. Oui, c’est ceci qui était la vérité ultime. Toute autre posture était pure affabulation.

   Le matin vient de se lever sur la lagune proche. Au sol, une jonchée de pétales de rose, une trace de pas sur le seuil de la porte. Tout ce qu’il reste d’un rêve ou bien d’une réalité évanouie. Quelle différence puisque, maintenant, je me retrouve face à moi avec les paroles du Mystique qui résonnent dans ma tête, font leur gigue qui n’aura de cesse que je n’aie pris mon papier, y traçant les lettres présentes, elles sont mon seul recours contre l’ennui, l’angoisse, sans doute la folie.

 

« La rose est sans pourquoi »

« La rose est sans »

« La rose est »

« La rose »

« La »

«  »

 

 

 

 

 

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