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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 09:04
Terre de beauté

Irlande

Photographie : Jean Hervoche

***

   Automne. L’été a basculé de l’autre côté de la terre, emportant avec lui les nappes de chaleur, les agitations, les remous de toutes sortes. Ici, sur cette belle terre d’Irlande, ici où règne un éternel silence, les choses sont si soudées à leur être même, en attente d’une manière d’éternité. Rien ne bouge ou presque. Tout est en soi dans la confidence, l’étroitesse du dire, la retenue et l’on dirait que le jour n’a nulle attache, une simple fuite au-delà de l’horizon des hommes, un passage et puis plus rien qu’un long sillon de solitude. Tout en haut, le ciel est bordé de noir, genre de bitume qui se décolore à mesure qu’il s’incline vers le sol, comme si le sol le ponçait, l’abrasait, le débarrassait de ses scories les plus gênantes. Une kyrielle de blancs nuages, une broderie d’écume flotte en dessous avec la belle assurance qu’ont les choses exactes à faire phénomène, à se livrer au regard des hommes dans la simplicité.

   Au loin, tout au fond, posé dans l’échancrure entre deux collines, un genre de large plateau qui s’efface dans le gris, se talque de cendre, parole si discrète, on la croirait celle d’un enfant tôt venu au plein de sa surprise d’être au monde. Il y a un grand bonheur à voir ceci, toute cette pureté, cette vacance, cette disposition à s’offrir dans l’évidence même, dans le geste le plus spontané qui soit. Ici rien ne blesse ni ne distrait le regard du lieu de sa vision. Le regard est attiré, magnétisé et l’on sent, en soi, de longues vibrations, des opalescences de forme, de curieuses confluences à la manière d’une parole qui flotterait dans l’espace et, parfois, viendrait lisser la peau, l’inviter à la fête de l’heure.

    Un peu en avant, à la façon de rideaux de scène qui s’écarteraient, de hautes collines revêtues d’un végétal sombre en leur faîte, puis de larges zones d’herbe usées par le vent, de maigres pâtures, sans doute, que n’habite nul troupeau. Seulement la possibilité d’une présence, la forêt blanche de moutons laineux se fondant à même le paysage. Puis, plus près, tout juste contre l’étrave des yeux, de hautes herbes ondoient sous le tumulte de l’air. Ici est un pays de vent, un pays de pierres, un pays de lac, un pays voguant au plus loin de qui il est dans une manière de transhumance sacrée, originelle en quelque sorte. Il y a un grand bonheur à être ici, immergé en soi, infiniment disponible à tout ce qui pourrait venir dire la grande beauté des choses, leur nécessité de faire face depuis leur orbe de silence. C’est de ceci, de silence dont les paysages accomplis ont besoin de façon à déployer leur être, à rencontrer le nôtre, cette vue que nous leur destinons telle l’offrande la plus précieuse.

 

Don polyphoniquement proféré,

du ciel à qui-je-suis,

de la terre à qui-je-suis,

du mystère ineffable de l’eau à qui-je-suis.

Tout est là posé sur l’avenante courbure des choses,

tout est là, hissé dans sa dignité la plus réelle.

Tout fait sens à seulement être approché.

  

   Nulle présence dans ce qui s’offre à la vue et, pourtant, tout ce monde-ci est habité, jusqu’en sa plus grande profondeur, d’un tressage de la vie. Le large ciel appelle le cercle invisible des grands oiseaux à la vue immense, perçante telle la pointe du diamant. Les collines semées d’herbe courte appellent le berger attentif et son troupeau de laine grise, appellent le quidam se confrontant avec l’abîme de son âme, appellent l’égaré à la recherche de qui il est dont encore il n’a nullement épuisé la ressource. Seulement tutoyée est la grande fontaine où sommeille son eau lustrale, celle qui le portera au monde et le livrera aux autres hommes dans la plus grande nudité qui soit. Oui les hommes sont nus qui portent la vérité et la vérité c’est comme une braise qui brûle et dévore, comme un feu éruptif, comme la hampe obscène d’un sexe dressé en direction du ciel, c’est pour cette raison que les hommes la dissimulent la vérité, qu’ils mouchent la vigueur de sa flamme, la honte au front, une dague enfoncée au plus profond de l’âme.

   Proférer la vérité c’est convoquer les hommes devant le Grand Tribunal qui les jugera pour leurs forfaits, leur marche de guingois si semblable à la locomotion des crabes, leur sombre perfidie dont ils s’emmaillottent, pareils à des momies serties dans leurs sarcophages d’ivoire. Mais pourquoi donc évoquer les bas-fonds ombreux, les combes humides et noires, les gorges étroites dans lesquelles s’abîme parfois la grande marche de l’humaine condition ? Mais tout simplement parce que, placée face au sublime de la nature, face à sa générosité immense, à son luxe infini, la conscience se déchire et dévoile ce qui embrume son miroir, l’inconséquence des existants à longer la forêt dans la distraction, à contourner le lac sans vraiment y porter attention, à franchir la crète de la montagne sans même qu’un geste de reconnaissance soit esquissé en direction de ces formes qui modèlent les êtres que nous sommes et donnent sens à notre progression sur terre. Il en est ainsi, toujours la beauté nous confronte à nos démons, nous place en regard de nos natives insuffisances.

   Bien sûr, l’on pourrait se contenter de regarder un clair-obscur de Rembrandt sans chercher à découvrir l’essence de l’ombre, celle de la lumière, puis retourner aux «Travaux et aux Jours » sans se soucier autrement de ceci qui aura été vu, approché, tout comme l’aurait été l’étal du marchand, le jardin derrière la maison, l’outil au manche brisé dormant dans la pénombre de l’atelier. Vivre c’est être soucieux de la vie, c’est la questionner en son fond, soulever la peau, traverser le derme, surgir dans la touffeur de la chair parmi les faisceaux de nerfs, les tissus serrés des aponévroses, les tumultes des rivières de sang. Sand doute le lecteur se questionnera-t-il au motif d’un juste étonnement. Mais que vient donc faire cette brusque méditation alors que le paysage qui était décrit se donnait à lui dans la confiance, dans la pure évidence d’être ? Certes. Mais savez-vous, derrière les plages tranquilles de sable blond de Djerba, derrière le luxe blanc architecturé de leurs résidences, à quelques encablures de là, des villages entiers meurent sous des meutes de sable. Autrefois on eut invoqué l’action d’un malin génie, la vengeance d’esprits malfaisants du désert, maintenant on parle de climat, de sécheresse. On parle de ceci à la manière d’une fatalité. Mais le destin de la terre n’est jamais que le destin des hommes. Chaque époque a ses démons. Toujours l’homme les convoque à son chevet après les avoir inconsciemment créées à la mesure de sa puissance. Mais refermons ici la parenthèse. Il y aurait tant à dire sur la « volonté de puissance », sur son rapport au nihilisme, sur le concert clinquant des choses mondaines.

    Puis l’on quitte les collines, les lacis du vent parmi les hautes graminées, puis l’on arrive dans un autre espace qui joue en écho avec celui que l’on vient de quitter. Des grappes de nuages gris, cendrés, lissés de blanc, s’accrochent à la bannière du ciel. A la limite de l’horizon, glisse un fin cordon de dunes semé d’oyats. On imagine leur immobile mouvement, leur destin de modeste plante couchée sous les caprices de l’air. En direction de l’est, le massif blanc d’une dune s’élève, pareil à un cétacé juste émergé des flots. Une longue langue d’eau couleur d’étain longe la dune qui s’y reflète, on dirait un monde inversé avec sa magie, ses secrets, son invite à faire se déployer les rémiges de l’imaginaire. Une bande plus sombre, peut-être des varechs, ferme la vue, lui donnant une assise dernière à la façon dont un spectacle pourrait se terminer, tirant le rideau derrière lui.

   Mais les yeux ne sont pas rassasiés, mais les yeux demandent, mais les yeux veulent leur comblement de lumière et d’ombre, le tracé encore de quelques silhouettes, la venue d’esquisses se détachant sur la toile unie du jour ; les yeux veulent des émergences, des retraits, des avancées et des reculs. Car les yeux n’ont de prestige qu’à être comblés, emplis d’images belles, saturés à l’envi de ces impressions qui, plus tard, teinteront le tissu souple des souvenances, allumeront la résille des réminiscences. Beauté sans pareille du jour lorsque, s’abîmant en nous, il trace ses douces effusions partout où se donne un espace de recueil ouvert à la compréhension, à la saisie du réel. Le réel, cet indépassable qui contient en lui la totalité de ce à quoi les hommes peuvent prétendre : voir les choses et les porter à eux sans distance. Le paysage qui nous fait face est une simple chose, tout comme nous sommes une chose au regard du paysage. Mais « chose », ici, ne veut nullement signifier « objet », mais bien plutôt « être ». Chose avec chose jouant en mode unitaire.

   La-chose-que-nous-sommes doit disparaître dans la chose-paysage, laquelle doit se fondre en nous comme un fragment de notre être. C’est à cette seule exigence que nous pouvons connaître la différence et en faire une simple similitude. A l’instant précis où le paysage se donne en moi, où je me confie à lui dans ma plus pure spontanéité existentielle, toute différence est effacée, le temps se cristallise, l’espace se condense, et c’est comme un point en lequel se concentreraient toutes les énergies, un mot où s’allumeraient toutes les significations. Saisir la beauté de l’autre en son être, ceci, pur surgissement en ce qu’il est, essence qui demeurera tant que la magie opèrera car, comment nommer cette merveilleuse fusion autrement que sous ce vocable magnétique de « magie » ? Ronsard dans ses « Meslanges », ne disait-il point : (NB : orthographe d’origine)

 

« Il n'est point de plus grand magie

Que la docte voix d'une amie

Quand elle est jointe a la beauté »

 

   La beauté du paysage est homologue à la beauté de l’amie, à l’empreinte si douce de sa voix, elle nous porte en nous au plus plein d’une étrange correspondance, elle nous déporte de notre ennui et nous remet à cet éternel mystère de ceci qui nous est habituellement étranger, soudain devenu familier au point de douter que quelque rupture puisse exister dans le tissage de l’univers. Oui, la vue plane loin mais infuse en nous ce recueil de ce qui, habituellement, n’apparaît que sous la forme de la divergence, de la fragmentation, de l’éclatement. Nous voyons ce qui est devant nous et, aussi bien, plus loin que cette limite de notre raison. Nous voyons l’immense courbure du ciel, sa touche à peine posée sur les choses. Plus gris au zénith, plus pâle au nadir. Un genre d’eau cristalline qui se mettrait en quête de son âme sœur, peut-être celle d’un lointain océan ou d’un lac tout proche. Il y a tellement d’harmonie disponible pour un regard juste, pour la cause de la nature quand elle nous livre les fondements originels qu’elle porte en elle !

   Toujours des dunes à l’horizon, deux simples traits noirs qui s’ouvrent sur une tache de clarté. Puis, venant vers nous dans la discrétion, une grève de galets semée d’un gravier léger. La ligne d’un rivage, le miroir de l’eau habité de reflets venus de l’immense, peut-être de terres inconnues cherchant le lieu où paraître dans la pudeur. Plus près de nous, un genre de presqu’île semée d’herbes aquatiques, elles sont, les herbes, le seul peuple debout, la seule émergence qui paraisse et rythme le silence. Plus près encore, si bien que nous pourrions en éprouver la texture de roche et de limon, cinq pierres qui semblent flotter sur l’eau, cinq quintessences tellement leurs reflets sont irréels, ponctuations que notre imaginaire aurait pu poser de manière à ce qu’un point final fasse cesser notre rêveuse méditation.

    Nous sommes sur le point de nous absenter de ce paysage, de tout laisser en repos, d’archiver en notre mémoire quelques images. Leur propre le plus clairement envisagé est leur labilité, la fuite dont notre capacité onirique est tissée. Qu’en est-il du phénomène de toute souvenance lorsque les choses ne sont plus là, que leur chant s’est évanoui quelque part, peut-être dans la source d’une oasis, dans la tête échevelée d’un palmier, sur l’épaule d’une dune, au milieu du sable, insaisissable mirage s’effaçant de notre vision ? Qu’en est-il de nous qui courrons toujours après ce qui nous a quitté, orphelin d’un monde qui, jamais, ne reparaîtra ? Et cette étrange beauté, cette énigmatique forme semblable à une sirène sur le bord de son onde, comment pouvons-nous en retrouver l’esquisse, en éprouver l’ivresse ?

   Voyez-vous, notre constant égarement se traduit toujours en quelque interrogation si peu assurée d’elle-même. C’est si rare la beauté. Si impalpable. Sa temporalité nous échappe au simple motif que le temps n’appartient à personne en propre. Bien sûr nous avons notre temps intime, singulier, c’est même lui qui détermine entièrement notre être. Mais ce que nous voudrions avoir, à des fins de combler nos vides - parfois sont-ils béants ! -, ce dont vous voudrions tisser nos impatiences, ce sont tous ces instants de beauté par lesquels nous sentons en nous cette rassurante continuité, cette admirable fluidité, le simple écoulement d’une eau de source que nous souhaiterions inépuisable. Puisons encore à la beauté. Aussi souvent que possible écoutons le poème, disposons-nous à recevoir la fugue musicale, apprêtons-nous à rencontrer l’œuvre d’un musée. L’art est sans doute notre secours le plus immédiat, la nature belle le reposoir où restituer une unité menacée ; convoquons l’amitié, l’amour, déployons leur souple blason au plus haut de l’éther. Sans ceci nous ne serons que des âmes flottantes, des corps sans attaches, de simples coquilles de noix parmi les brumes, les flux et reflux de l’océan.

 

Beauté est liberté

 

    L’Irlande est terre de beauté. Elle hante mes visions, tapisse mon sentiment esthétique, lisse ma sensibilité. Souvent je feuillette un livre de photographies en noir et blanc sur cet attachant pays.  Seule cette réserve, cette économie de moyens de la bichromie, cette simplicité native permettent de faire se révéler l’unique dont cette terre est porteuse. Loin du bruit, à l’écart des foules, immergée en son silence minéral, la beauté toute nue. Comment pourrait-il en être autrement ? Toujours la beauté est nue. Faute de ceci elle renoncerait à paraître en son essentiel fondement.

   

 

 

 

 

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