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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 16:27
D’où la beauté ?

Terre de légendes...

Ménez-Hom...Breizh...

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   « D’où la beauté ? », l’on poserait la question comme on l’adresserait à un Quidam : « D’où venez-vous ? » et le Chemineau, sans doute, ne vous répondrait rien pour la simple raison que nul ne connaît le lieu de sa provenance. Donc nous réitérons : « D’où vient la beauté » et alors il y a comme un grand vide car, tel un enfant surpris à commettre quelque bêtise, soudain, nous ne connaissons plus le lieu de notre être. Nous sommes égarés, nous demeurons sans parole, sans doute commis à un silence éternel. La beauté est si grande et nous sommes si petits !

 

« La beauté a-t-elle toujours existé ? »

« N’est-elle l’invention de quelque Démiurge

réfugié au plein de son secret ? »

« Et puis, au juste, pouvons-nous au moins

en cerner la réalité ? »

« Ou bien seulement en dire un fragment ? »

« L’approcher avec prudence comme on le fait

d’un feu rougeoyant ? »

    

   Infinie est la kyrielle des interrogations et, corrélativement, est illimitée notre angoisse de trop étreindre et de ne rien saisir qui nous rassurerait, nous placerait sur l’assise d’une vérité. Nous persistons :

« La beauté, nous voulons la dire

en mode simple, mais la dire

est déjà la figer dans une forme

qui n’est pas la sienne. »

« A-t-elle des normes ? »

« Possède-t-elle des figures

au gré desquelles nous la fixerions

en qui elle est ? »

« A-telle une configuration spatiale ? »

 « Ou plutôt un destin temporel ? »

 

   Nous voyons bien que nous nous épuisons à forer un trou qui, plutôt que de nous faire rejoindre une eau de source, ne conduit qu’à nous plonger dans un abîme, donc à rejoindre quelque sombre antre qui ne nous dira ni la beauté, ni nous qui sommes en quête d’elle qui fuit au-devant et, jamais, ne se retourne. Sans doute est-ce là la figure de quelque inaccessible, peut-être même de l’absolu en sa fermeture ?

   Alors, bien plutôt que de girer dans l’orbe du mystère, une seule issue : décrire ce réel qui nous attire, le décrire au plus près, peut-être consentira-t-il à apparaître sous son jour aussi exact que possible ? La terre est lourde, noire, plongée dans le plus pur secret. Terre de tchernoziom, terre d’humus qui possède, étrangement, la même racine qu’homme, « homo », « humus », une identique mesure pour deux choses qui se donnent comme une seule. L’homme, fils de la terre, l’homme en qui repose le souci de la terre, l’homme reflet de la terre, elle la terre, réserve de beauté, d’immense beauté. Rien de plus beau que le sillon de glaise retourné par le versoir, rien de plus beau que les champs labourés sous la clameur d’automne. Rien de plus beau que l’argile claire couchée sous le jour, en elle se réverbère la lumière du ciel. « Rien de plus beau » en sa triple venue à l’énonciation. Mais que signifie cette réitération, sinon que toute beauté ne peut que persister dans son être, qu’elle n’est pas une simple toquade, un hasard papillonnant, ici et là, dans la plus confondante distraction. Beauté est durée. Ce qui paraît beau et ne dure pas, simplement du « joli », du « plaisant », de « l’artifice » devant les yeux répandus.

   La terre est légèrement bombée, elle semble se courber sous le plaisir, se tendre sous l’effet de quelque volupté. Noces du Ciel et de la Terre. Epousailles des Infinis. Osmose des Inconnaissables. Ciel, Terre, jamais nous n’en possèderons la totalité, tout juste en apercevrons-nous quelques clignotements, quelques fragments pareils à ceux des kaléidoscopes, ils nous fascinent et disparaissent à même leur fascination. Ceci veut dire que la beauté est toujours au-devant d’elle-même, en arrière d’elle-même, jamais en un endroit exact qui en ferait une chose du monde, un objet préhensible, un outil dont nous tracerions une immédiate frontière, édifierions des limites. Oui, c’est bien ceci, la joie qu’instille en nous toute beauté, elle bourgeonne tout en haut de notre désir, elle brûle le bout de nos doigts, elle effleure le velouté de nos sexes mais jamais ne s’y dépose. Le ferait-elle, elle serait semblable à l’action journellement répétée qui meurt de l’être trop souvent.

    Haut est le Ciel. Immense est le Ciel. Sa course n’a nulle borne. Nul air ne le possède. Seule la Rose des Vents en parcourt l’immortelle durée : Alizé ; Bise ; Grain blanc ; Nordet ; Noroît ; Suroît ; Suet ; Harmattan ; Ponant ; Simoun ; Sirocco. Ces mots sont magiques ; Ces mots sont célestes. Ces mots planent à des hauteurs vertigineuses. Ces mots sont les rubis du Poème, ce Langage Essentiel. Ces mots sont les mots de la Transcendance, grâce à qui la Nature se donne pour l’exception qu’elle est, par qui les Hommes viennent à eux, existent, ces Echappés du Néant, certes ourlés de finitude, c’est ce qui fait leur grandeur, tresse les motifs de leur éthique. Alors la Beauté ? Elle est identique à la course hauturière des Vents, elle vient de loin, va loin, esseulée mais sûre d’elle, fière de sa race, emplie de sa propre vérité. Nul ne peut arrêter la beauté, la fixer dans un cadre et la clouer au mur. Ce qui est punaisé aux cloisons : de simples images d’Epinal, autrement dit des genres de contingences faisant halte le temps d’un regard et se gommant à l’aune de ce furtif regard.

   Les arbres sont les médiateurs, les génies tutélaires qui unissent les contraires, ils sont pareils aux mots de liaison, ces magiques « conjonctions de coordination » qui assemblent le réel en un même point, focalisent le divers, l’éparpillé, donnent sens à ce qui, peut-être, disjoint, ne dirait rien d’autre que la texture de l’égarement, autrement dit la perte des choses dans l’illisible et confus univers. Ici, ils sont ces étonnants hiéroglyphes qui, tout à la fois, livrent et ne livrent pas leurs secrets, ce qui est aussi la mission d’une œuvre de beauté dans la dimension ouverte de l’art. Voilement-dévoilement de ce qui apparaît et se retire en un unique et nécessaire geste. Tout serait-il donné d’avance, nous n’aurions de cesse de porter nos yeux sur d’autres motifs, d’autres figures, peut-être les plus répandues, les plus naïves. C’est avec tout ceci que la beauté livre un constant combat qui, la plupart du temps, demeure inapparent en son essence. C’est là son destin et sa réussite la plus assurée.

   La très belle image d’Hervé Baïs renferme en elle tous ces ingrédients de la beauté. Mais ils sont si discrets ! Un simple vent prosaïque pourrait en atténuer le singulier phénomène. Cependant, cette photographie est traversée de vents altiers, Ponant, Simoun, Suroît. Ce ne sont de simples respirations, des souffles communs. Ce sont les brises qu’exhalent les poitrines des dieux. Ce sont de pures haleines qui soutiennent l’architecture du verbe.  C’est de la poésie, ce qui inspire et tresse les liens d’une subtile émotion. C’est tissé de gaze, ouvragé des dentelles les plus admirables qui soient. Regardez l’image de cette « Terre de légendes », regardez Ménez-Hom et, déjà, vous ne vous possédez plus totalement et déjà vous êtes au plein de ces montagnes sacrées de l’Armorique, le Karrek an Tan, le Roc'h an Aotroù, le Roc de Toulaëron, ces noms qui sonnent à la manière d’incantations, ces noms chantournés qui illustrent de vieux grimoires, ces noms qui, au sens propre, vous « transportent » ailleurs, puissance de la métaphore qui vous fait passer d’un réel ordinaire à un réel transfiguré, pouvoir de la transcendance qui fait être soi plus que soi, exposé à l’infinie beauté du monde. Il suffit d’ouvrir les yeux ! Toujours une place pour la beauté ! Mais elle exige l’attention. Mais elle demande la reconnaissance.

 

 

 

 

 

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