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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 08:36
L’essentiel est ici

‘Etang de Bages’

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Pour voir ce qui est à voir, il faut s’être levé très tôt, avoir longuement marché au travers du plateau calcaire de la garrigue, avoir contourné ses ravines, évité ses avens, avoir longé l’odeur de miel des touffes de serpolet, celle plus acide du romarin, s’être frotté aux branches étiques des chênes kermès.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être passé tout contre les fentes où dorment les lézards, près des buissons où s’enroulent les couleuvres, devant les terriers emplis de renardeaux pliés dans l’écrin de leurs queues rousses. Il faut avoir senti, sur sa peau, la toile lisse de l’air, les embruns légers venus de la mer ; avoir deviné, loin là-bas, sur la côte brumeuse, la vibration intime des hauts palmiers qu’habitent les perruches au plumage multicolore. Il faut avoir deviné ce qui se trame de singulier dans l’immédiat accomplissement du temps. Avoir éprouvé la souplesse de l’heure, sa mesure si rassurante, elle ressemble à un fragment d’éternité.

   Pour voir ce qui est à voir depuis l’aube des temps, cette source originelle qui coule en nous et ne fait que chercher le lieu de sa résurgence, il faut s’inscrire dans le présent de façon heureuse, pratiquer le vol stationnaire du colibri devant le calice empli de nectar. Alors le nectar, ce précieux don du surgissement vient à vous et vous emplit de cette ineffable trace d’écume, elle dessine en vous le geste immémorial pareil à celui du vent qui souffle sur les hauts sommets pris de neige, figés dans leur gangue de glace.

 

La venue à soi dans l’exacte décision d’être.

  

   Pour voir ce qui est à voir, il faut ouvrir la meurtrière de sa conscience, déplier les paumes de ses mains en signe de recueil de l’oblativité du monde, dilater le globe de ses yeux jusqu’à la merveilleuse mydriase, elle qui chasse les ombres, dilue les ténèbres, illumine de joie tout ce qui fait phénomène à l’horizon des yeux.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être si près de son être que celui-ci ne projette nulle nuit inquiète sur quelque objet que ce soit. Tout doit se donner dans la clarté. Tout doit être de l’ordre de l’évidence. Vous avancez d’un pas si lent sur l’aire souple de la garrigue, à peine un effleurement et il s’en faudrait de peu que vous ne devinssiez pareil à ce zéphyr qui glisse de lieu en lieu sans même s’apercevoir de son étonnant voyage. Vous avancez, mais c’est bien plutôt à l’intérieur de vous que s’ouvre le chemin bordé d’herbes joyeuses, piqué d’étoiles, semé de mille fleurs qui vous saluent au passage.

 

Cela rayonne à la manière d’un tournesol.

  

   Vous êtes en vous, logé au plein de qui vous êtes, sans distraction aucune. Vous êtes vous plus que vous porté au seuil même de votre incandescence. Cela brûle en vous, mais d’une flamme si douce, elle est de l’eau, elle est du miel, elle est ambroisie familière aux lèvres des dieux. Cela s’éclaire en vous et votre corps est ce lumineux photophore à l’intérieur duquel vous pouvez lire votre destin tissé de cristal, ourdi de fils d’argent. Qu’attendez-vous de vous, sinon de simplement devenir semence initiale, graine que gonfle le prodige de votre essence, qu’attendrez-vous, sinon de vous connaître en votre plus intime secret, longer vos propres coursives, deviner l’envers de votre peau, disséminer, tout contre la texture de votre chair, vos pensées les plus fertiles ?

    Ce que vous cherchez, ici sur la garrigue semée des fleurs délicatement mauves des aphyllanthes, des fleurs discrètes des camélées, près des calices roses des chèvrefeuilles, c’est l’empreinte même que vous déposez sur le monde, la souple irisation de qui vous êtes, là dans ce qui vient à vous et vous confirme dans votre existence. Cela fait une musique légère, une manière de fugue ou bien de susurrement de fontaine, de clapotis d’eau verte sous le tunnel de frais ombrages.

Vous êtes en chemin pour vous,

en vous,

au plus près de vous

et cela fait d’ondoyantes spirales,

de subtiles ellipses,

d’aimables aimantations.

  

   Vous êtes en-vous, hors-de-vous, pareil à un satellite tournant tout autour de sa planète dans une délicieuse sensation de vertige. Ce n’est pas tant de narcissisme dont il s’agit que d’une réflexion spéculaire tissée entre votre propre univers et celui qui vous entoure, vous dépose dans la certitude d’un cosmos bienveillant. Le temps, cette mystérieuse arche du temps, vous en sentez les pulsations amicales, vous en suivez les flux et les reflux, ils sont à l’image de vos marées intérieures. Un simple va-et-vient qui scande le rythme de l’être-au-monde.

   Le jour n’est encore qu’une promesse irréalisée, un poème tissant le cocon de son premier vers à l’abri des regards, peut-être au-dessus de la corolle de tulle des nuages, peut-être dans les eaux vertes des abysses ou bien dans l’étonnante métamorphose d’une chrysalide devenant Sylvain Azuré longé de noir et blanc ou Tabac d’Espagne aux ailes tachées de points bruns. Vous laissez la garrigue derrière vous. Vous arrivez dans un village dont vous ne connaissez nullement le nom. Les globes des lampadaires sont pris dans une résille de fin brouillard, si bien que vous pourriez vous croire dans le décor d’un film fantastique.

   Les cubes blancs des maisons sont fermés. Vous devinez, sur les couches nocturnes, des anatomies pareilles à celles des gisants dans leurs sépulcres d’ombre. Elles n’ont nulle vie apparente et c’est tout juste si un faible mouvement soulève leurs étroites poitrines. Les coqs, vous les savez dormant dans leur berceau de plumes. C’est l’heure où les étranges dames blanches regagnent leur gîte dans le grenier de quelque maison abandonnée. Le long des trottoirs de ciment glissent les spectres gris de chats fantomatiques, ils se perdent dans la pénombre, ils s’égarent dans le dédale de leur propre fuite.

   Sous la rue circulaire qui ceint le village, vous devinez la plaque immobile de l’eau d’un lac. A vrai dire vous ne la voyez pas. Elle vient à vous au cœur même de votre intuition, elle dessine ses formes alanguies dans le curieux alambic de votre imaginaire. Vous savez, là à ce moment irréductible de votre existence, que quelque chose va avoir lieu, que quelque chose va se donner qui sera le déploiement même de votre être. En vous, poinçonnant les pores de votre peau, une très légère insistance, un à peine chuchotement, ou bien plutôt un silence plein de son énigme.

   Ce que vous attendez, vous le savez depuis le lieu même de votre intime conviction, c’est cet admirable KAIROS des Anciens Grecs, cet ‘instant décisif’, lequel s’accomplissant vous emplit vous-même jusqu’à votre ultime limite d’Existant. Vous êtes sur la margelle étroite, la limite extrême de votre être, le bord même de votre présence et, aussi bien, vous pourriez devenir un demi-dieu, un chêne cérémoniel sous les yeux attentifs et aimants d’un druide, un alizée au plus haut du ciel assuré de sa plus entière liberté.

   Vous êtes vous plus que vous et, en même temps, tout ce que votre regard féconde. Vous êtes cette nappe de suie qui vole au plus haut, sans doute un lambeau de vent accordé au rythme lent des étoiles, elles viennent tout juste de s’éteindre.

   Vous êtes votre propre obscurité que bientôt le jour surprendra et décolorera jusqu’à vous rendre transparent, à vous faire vous confondre avec une pensée libre, un sourire d’enfant, la fuite d’une chauve-souris dans l’heure crépusculaire.

   Vous êtes ce cirrus, blanc, soyeux, vous êtes ces filaments célestes que vous portez en vous, qui tapissent votre tête des songes infinis de ceux en partance pour leur singulière aventure.

   Vous êtes cette nappe d’eau si blanche, si merveilleusement maternelle, si accueillante, ce liquide lustral qui vous fait venir au monde avec le beau nom que vous portez et dit qui vous êtes parmi la multitude des hommes.

   Vous êtes cette ligne à peine courbe de l’horizon, ce fil ténu entre votre naissance aquatique et votre essor céleste en direction de ce qui vient à vous et vous détermine selon qui vous êtes, cette présence fugace, ce clignotement entre deux néants.

   Vous êtes ce buisson lumineux né des flots comme son enfant, Moïse fragile qu’il convient de prendre en garde, tant l’abandon de l’humain aux mouvements contrariés de son propre destin est une idée insoutenable.

   C’est bien la loi des espaces essentiels que de nous arracher à nous-mêmes, afin qu’ayant vécu cette expérience d’étrange déracinement, nous revenions à nous à neuf, ressourcés, baignés des larmes de félicité que fait couler en nous l’exception de la pure beauté. Il n’y a pas, sur terre, d’événement plus fort que celui-ci : la rencontre avec la beauté.

 

D’une œuvre d’art,

de la Nature en son vertigineux déploiement,

de l’Autre en sa vérité,

de l’Amour

qui nous fait être autrement que nous sommes

 au sein de cette insolite dyade,

une même unité de ce qui, d’ordinaire,

est dissemblable, divers, séparé.

  

   Voyez-vous, cette belle photographie dit ce qu’elle est en première instance : une œuvre vraie portée au faîte de son être. En seconde instance, elle nous dit l’unique essentialité des choses dont, toujours, nous devrions être en quête. Elle nous dit le Simple en tant que manière adéquate de rejoindre le monde. Elle nous dit le recueil en un lieu unique de ce qui doit faire sens : la compréhension que nous avons de nous en même temps de ce qui nous est habituellement ‘étranger’ qui, pourtant, n’est qu’un fragment de qui nous sommes car c’est bien notre conscience qui vise les objets et nous les rend visibles, doués de signification.

   Certes, cette claire évidence des motifs latents demande que l’attention soit disposée à l’événement relationnel que pose toujours notre regard lorsqu’il rencontre du différent, de l’inconnu, du non directement discernable. Si le monde est sans délai, sans intermédiaire, ‘toujours déjà là ‘ en sa nécessaire manifestation, il ne tient qu’à nous de nous le rendre visible avec sa charge de potentialités, de virtualités, lesquelles sont infinies.

   Ce que nous projetons et inscrivons au cœur du réel n’est rien de moins que ce que nous sommes en notre nature humaine, une façon d’agrandir les objets à la hauteur qu’ils méritent. Dépliant et augmentant ce qui nous fait constamment face, c’est à notre propre exhaussement que nous procédons. Nous sommes des menhirs qui, toujours, interrogeons le ciel alors que nos racines plongent au plus profond dans les ressources de ce qui est. Là est notre plus bel avenir.

 

L’essentiel est ici,

devant nous,

qui nous regarde.

Sachons à notre tour lui destiner

une vision en miroir.

Chacun en tirera profit.

Yeux : premier geste de la pensée.

Pensée : premier geste de la compréhension.

Compréhension : première nervure de l’être.

Être : Soi plus que Soi.

 

 

 

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