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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 09:36
Quelqu’un existe-t-il sur terre ?

Source : Pinterest

 

*

 

 

« Minuit, je suis seul ».

Minuit, le mitan de la nuit.

Un jour se termine,

 un autre n’a encore nullement commencé.

 Minuit au plus plein de l’ombre.

Minuit en sa plus vaste solitude.

 

   Minuit sans aucune connaissance du tout autre que soi. Minuit en tant que minuit et nul espace autour, et nul temps qui viendrait inciser, dans la chair de l’heure, sa braise vive. Minuit comme une longue dérive de soi en soi, une manière d’ombilicale présence et tout se dit en mode de retrait. Minuit et plus rien de l’exister que ces deux syllabes frappées d’une luxueuse stupeur,’ Mi-Nuit’ ! Minuit en sa bogue native. C’est comme si le temps n’avait jamais commencé, comme s’il se retenait tout au bord de la margelle du monde. Se refuser, s’immoler en son propre mystère, se réduire à la taille de l’infinitésimal. C’est là, dans le simple, au foyer de sa condensation que le sens se donne en sa belle entièreté. Plus rien ne détourne de soi. Plus rien n’est désiré. Plus rien n’affecte l’âme en sa multiple beauté. Minuit. On tend l’oreille. Minuit et c’est simplement le clair-obscur qui répond en sa langue de silencieuse contrée. Minuit et l’on cherche à éployer son corps mais la nuit est là qui cloue d’ombre toute tentative de sortir de soi. Minuit en tant que minuit dans la pure verticalité d’une haute solitude. Y aurait-il, dans le vaste univers, une signification plus ultime que celle-ci : être en son être jusqu’en sa pointe la plus extrême ?

   Minuit. Par la fenêtre si étroite qui traverse le mur épais de la chaumière, se donne une lame de pâle clarté. Loin, en haut, tout contre l’océan céleste, se montre la Lune en sa blafarde apparition. Qu’y a-t-il qui ondoie et fait ses incompréhensibles flux et reflux tout autour de l’astre nocturne ?

 

« Des séraphins en pleurs » ?

Quelques angéliques figures innommées ?

Des échardes de vent perdues en plein ciel ?

Des plaintes humaines ?

De sombres désespoirs ?

Ou bien est-ce le chant des étoiles

qui se réserve dans le songe-creux

de son inapparence ?

 

   Voyez-vous, il est si difficile de nommer quoi que ce soit depuis cette taie de suie qui obombre jusqu’à la plus infime pensée. Mais, a-t-on besoin de penser au cœur de la nuit ? Ne convient-il, bien plutôt, de se laisser envelopper de bandelettes d’ombre, de se réserver en son corps même ? Corps de momie en attente de soi. Oui, à soi l’on n’est nullement arrivé. C’est là l’essence de la Mi-Nuit que de nous installer dans cet entre-deux qui toujours hésite entre le passé, l’avenir et ne se confie au présent que sur la pointe des pieds, entrechats de Ballerine sur une scène encore illisible.

   La Mi-Nuit vous isole de ce qui n’est nullement vous, si bien que le sentiment d’exister se limite à votre propre contour. Rien ne déborde qui dirait l’Autre, l’Etranger, Celui-qui-vous-fait-face. Rien ne fait langage, rien ne fait prose, tout est celé dans le pli intime de ce qui, jamais, ne peut se proférer, l’être en sa confondante réserve. Dans la Mi-Nuit, cette gorge emplie de noirceur, tout parle en mode crypté, autrement dit les mots ne sont que des mots in-proférés, que des pensées de minces lucioles. Une faible et tremblante étincelle tapie dans le derme silencieux de la conscience.

   « Minuit, je suis seul » et pourtant quelque chose s’annonce en moi, quelque chose vibre à la manière de la lame d’un diapason. Quelque chose bourgeonne et s’impatiente de venir à sa forme. Autour de la chaumière, en guise de rémanence sur le lobe occipital, quelques rapides images qui disent la vie en son habituel éploiement. L’eau de la Baltique clapote au loin, simple balancement qui est la forme la plus visible du temps. La terre est semée d’herbe à la consistance de lichen si proche du néant ; des pierres bistre longent la rive, la ponctuent d’une simple rumeur minérale ; un chemin se jette en plein ciel parmi le tournoiement incessant de hautes éoliennes ; de longs nuages gris-bleus dérivent au plus haut, là où s’évanouit le regard des hommes, leurs préoccupations sont terrestres, lourdement terrestres, clouées en la glaise étroite du sol. 

   Chaumière aux épaisses pierres grises, aux minces croisées, au toit végétal si sombre, des plaques de roches blanches en tracent la bordure zénithale, pareille à une cimaise dans l’étonnement d’un musée. Chaumière est figure de l’immémoriale présence des choses. Chaumière ne dit rien d’elle-même. Elle est le contraire du bavardage, elle est en soi, pour soi, dans la plus modeste des parutions. Chaumière est seule comme un enfant abandonné le serait au milieu d’une foule qui ne le verrait pas, d’une foule seulement occupée d’elle-même, martelant le sol des villes de mille coups de gong que suivent mille coups de gong. Echo de la condition grégaire de l’homme, il côtoie sans connaître, il est dans le troupeau comme le mouton noir dont, à tout prix, l’on veut éviter la rencontre.

   Solitude des solitudes de l’homme, cet Egaré, alors qu’il croit se sauver à seulement prêter son flanc au flanc contigu de la troupe des Assemblés. Utopie que cette marche houleuse, que ce cheminement de concert en direction de sa propre finitude et seulement ceci. Rien ne sauve de soi sauf soi en sa plus intime connaissance. C’est de soi, uniquement de soi dont il faut partir. De soi il faut faire un tremplin mais lui donner essor seulement au prix d’une pensée profonde, d’une méditation sur sa propre condition, d’une ouverture de la conscience jusqu’à la dilatation extrême de la mydriase.

   Si jamais nous pouvons atteindre l’Autre (mais est-ce humainement possible ?), c’est à la mesure d’une atteinte de soi. Déjà, en soi, il faut avoir éprouvé la levée d’une altérité, avoir sondé ses propres différences, avoir dépassé ses intimes contradictions. Avoir connu la pleine et évidente présence du Jour en sa Vérité. Avoir connu le vide infini de la Nuit en son mensonge. Avoir connu la Mi-Nuit et sa fonction médiatrice, la seule à même de pouvoir juger le lieu d’où constituer le foyer de son propre jugement. C’est parce que j’ai vu la claire évidence des heures de lumière, parce que je me suis heurté au mur des heures d’ombre, que je puis, du cœur de la Mi-Nuit, estimer ce qui revient de mérite au Jour, ce qui revient de fausseté à la Nuit, ce qui revient à ma lucidité afin de ‘trier le bon grain de l’ivraie’.

   Jamais le sentiment de solitude ne provient de l’exercice même du solitaire. La solitude ne s’éprouve jamais que du cœur de l’erreur, du non-sens, de l’absurdité qui naissent de toute situation inauthentique. Le sentiment de l’union, du partage, de la confiance en l’Autre ne peut résulter que de la vérité, de la sincérité qu’il nous adresse à laquelle notre amitié s’abreuvera et trouvera le jaillissement de sa propre source. Sans doute faut-il affirmer que l’Ermite, depuis sa cabane de rondins au milieu des bois, est plus heureux que l’Homme mondain plongé dans le luxe et l’opulence des salons dont il fréquente la faune parfois si bigarrée, si étrange. Ce dernier est ‘payé en monnaie de singes’, alors que l’autre, celui qui vit retiré des autres, est rétribué en sa plus haute valeur, l’exactitude d’être au monde, d’y projeter son être dans la dimension plurielle, ineffable de la joie.

   « Minuit, je suis seul ». Seul ici, à l’extrême pointe du Continent. Comme le symbole d’un exhaussement de soi, d’un genre de transcendance. Comme si, de tutoyer les draperies des aurores boréales, insufflait en mon âme quelque chose de la sévère beauté magnétique de ces terres désolées mais si riches en potentialités, si touchées d’une réelle spiritualité. « Minuit, je suis seul ». Tout autour de la chaumière, parfois, les meutes de vent rugissent en s’écartelant aux angles de pierre, un peu d’air filtre au travers du chaume, il est la respiration de l’univers qui vient jusqu’à moi pour me confier la pure merveille d’être, de m’en étonner et m’en étonner encore. De minces graviers se lèvent du rivage, viennent tambouriner contre la lourde porte de bois. Ils sont le signe, le langage morse que profère la vie en sa primitive nature. Ils sont les rejetons d’un long temps géologique, ils sont de hautes pierres, peut-être des blocs de basalte à l’imposante figure que le temps a mordus et portés à l’inconsistance de la poussière. Rien ne dure jamais, même les montagnes s’érodent et deviennent sable.

   Je suis tout contre l’âtre où crépite un feu de bois. Mille étincelles joyeuses s’en échappent qui bondissent dans la pièce, y tracent de rapides trajets incandescents. Je lis quelques pages au hasard de livres ‘sérieux’, mais la plupart du temps je rêve, je m’évade dans la résille blanche des songes. Je me répète, en voix intérieure, la belle phrase énigmatique de Rimbaud : « Je est un autre. » Oui, de soi il faut surgir à même ce mystérieux autre qui n’est jamais que l’être en son insondable et abyssale présence/absence. Présence du côté de l’étant : cette chaumière, cette table, cette cheminée. Absence du côté de l’être de ces choses qui, toujours se dissimule et recule à mesure que l’on avance pour le surprendre en son secret. Alors, cet « Autre » de la figure rimbaldienne, à défaut de le posséder et d’en connaître l’impalpable figure, donnons-lui un visage, aussi bien que plusieurs d’ailleurs, et tirons de cette soudaine épiphanie la plénitude dont, depuis toujours, nous sommes en attente.

 

   Et maintenant, adressons-nous à nous-mêmes cette étrange assertion du Poète : « Je est un autre ». Le « JE » sera vite identifié en tant que ma propre essence : JE suis qui JE suis, certes la formule est tautologique, de là son efficace. « Un AUTRE », et c’est à partir d’ici que tout devient possible puisque l’AUTRE n’étant posé et défini par nul prédicat, il nous est loisible de tout y faire figurer. Aussi bien l’Autre de chair qui est mon habituel vis-à-vis, que l’Autre minéral, végétal, animal et aussi bien ce rêve, cette idée, ce sentiment qui, tel le grâcieux papillon, folâtre à l’entour. « Minuit, je suis seul », alors, pour meubler ma solitude, je vais affecter à l’Autre ce qui m’est le plus cher, ce qui correspond le plus à qui je suis en mon fond, à savoir l’arc-en-ciel lumineux de mes affinités qui fait confluence à la jointure même de mon être ou, du moins, ce que je peux en saisir.  

   Là, dans le pli le plus mystérieux de la nuit, là dans cette touche si proche d’une mystique, d’une communion avec l’éternel ressourcement des choses, là dans la pulvérulence de l’exister, là au centre de mon propre rayonnement, il faut installer ce qui est le plus précieux, ce qui énonce une Parole essentielle, faire venir à soi dans la guise la plus déployante qui soit la mesure exacte de ce qui s’adresse à mon attente en mode privilégié, unique, fondateur de mon être-au-monde : Art, Littérature, Poésie. Là, dans la douce irisation de la Minuit, donner éclosion à ce qui emplit et comble le corps jusqu’à l’excès, inonde les yeux d’une douce pluie, s’invagine en le moindre territoire de l’esprit avec la force unique de la Vérité. Me laisser aller, dans la plus soyeuse des sérénités, à ce qui veut bien faire sens qui bâtit en moi le fortin heureux des certitudes. Alors, parmi le luxe inouï de ce qui me parle avec douceur et compréhension, ma solitude se sera allégée du fardeau qui la recouvrait, que symbolisait cette étrange Mi-Nuit, et dès lors je serai présent à moi-même au-delà de toute hypothèse, je serai la présence même du jour en qui je puiserai l’eau fraîche de ma renaissance, je boirai l’ambroisie de qui s’est rencontré en moi, deviné en l’autre, tout cet éclat qui vient du cœur même de ce qui, habituellement clos, ne fait que chuchoter et me parler ce langage qu’il m’est enjoint de déchiffrer si je veux être homme jusqu’au bout de sa propre conscience.

   Dire, par exemple, l’Art en la trace pariétale déposée au fond des gorges d’ombre de la lointaine préhistoire : traits de sanguine, points d’ocre, mains négatives, sillages de flèches, spirales cosmiques, images de vulves, échelles d’ascension céleste, suite de X X X X X qui disent l’inconnu en sa plus belle manifestation.

   Du sein de la Minuit faire venir, par exemple, quelques gemmes de la Littérature, faire resplendir, dans le massif ténébreux de ma tête, quelques constellations tout droit venues de ‘L’épopée de Gilgamesh’, premier écrit parmi les hommes, quelques joyaux tirés de la Tablette XI :

« Lorsque brilla le petit jour,

Du fondement des cieux monta une nuée noire (…)

Tout ce qui est brillant se transforma en ténèbres,

Le frère ne voit plus son frère,

Ils ne se reconnaissent plus les gens dans les cieux.

Les dieux craignirent le déluge,

Ils s’enfuirent, ils montèrent au ciel d’Anou »

 

    Oui, la « nuée noire », toujours menace de me reconduire au néant qui est la forme la plus accomplie de ce que pourrait être ma solitude s’il lui prenait d’atteindre sa posture la plus radicale. Alors, oui je pourrais craindre le « déluge », ne plus reconnaître mon « frère », renoncer à voir toute altérité. Je serais orphelin de moi-même comme de tous les autres dont le regard me vise et me porte à l’exister. Que me resterait-il donc, comme ultime ressource, sinon de monter « au ciel d’Anou », là où le dieu se donnerait pour la lumière fondatrice de joie. Le dieu serait celui par qui j’arriverais à moi-même tout en découvrant le Tout Autre qu’il est, figure de Soi mais aussi reflet de toutes les Autres qui, sur terre, ne vivent qu’à porter leur regard en direction de cette puissance aurorale dont ils ne rêvent que de dévoiler le secret.

 

   Mais il me faut poursuive le voyage en-moi, hors-de-moi et rencontrer encore quelque motif d’espérer. Du plein même de la ténèbre, hisser quelques pépites du Poète des Poètes, Friedrich Hölderlin, et regarder en sa compagnie poindre le jour dans son beau poème ‘Printemps’, ce jour qui m’arrachera à la Mi-Nuit et me jettera en plein ciel, là où brille la belle Lumière :

 

« Il vient le jour nouveau, descendu des hauteurs lointaines,

Le matin réveille hors des lents crépuscules,

Et il rit à l’humanité, tout paré et fringant ;

De douce paix l’humanité est pénétrée.

 

L’avenir veut la dévoiler, la vie nouvelle :

On dirait que les fleurs, signe des jours joyeux,

Comblent le grand vallon de notre terre entière ;

Au loin, par contre, est au printemps la plainte. »

 

   Voici, je sors tout juste du milieu de la Mi-Nuit. Dans le silence cotonneux de la chaumière, alors que le vent s’assagit sous la levée du jour proche, la grosse horloge fait entendre son bruit syncopé, qui dit une fois le temps ancien, une fois le temps nouveau, « le jour nouveau » du poème, « la vie nouvelle » du poème, le doux gonflement du « Printemps » en lequel court la sève plurielle, fécondante, de l’exister.

 

Il y a le dedans de la chaumière ourlé de rêves,

tapissé des pensées intimes de la Nuit,

lieu d’une supposée solitude

qui n’est jamais

que le prélude à la fête, au chant,

à la belle rencontre des humains.

 

   Je pousse la lourde porte de bois. De fraîches nuées d’air brumeux s’enroulent autour de mes jambes. C’est le lierre du temps qui me convoque au fleurissement du jour.

 

Il y a le dehors, la Baltique

en sa dalle d’ardoise grise

qui semble dormir à la manière

d’un animal un peu mystérieux.
Il y a le vent qui, là-bas,

à la limite des yeux,

 fait tourner les pales lentes

des éoliennes.

Il y a les galets gris lissés

d’une clarté à venir.

Il y a la lente dérive

des oiseaux de mer,

leurs plumes gonflées

 au rythme de l’air.

Il y a un phare

dont le pinceau lumineux

balaie les derniers lambeaux d’ombre.

Il y a qui-je-suis en cette native contrée.

Il y a tout ce-que-je-ne-suis-pas,

qui vient à moi dans l’enchantement.

Il y a solitude

et il n’y a pas solitude.

 Le jour qui point est ce qui me porte

 en-moi, hors-de-moi.

 Il y a le Ciel.

Il y a la Terre.

Il y a leur entre-deux,

cette ligne d’horizon

pareille à mon destin,

pareille aux destins

de tous les hommes.

Il y a !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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