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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 09:05
Destin et Liberté

Source : freepik

Trans Caucase Images

 

***

 

   Le printemps vient juste d’arriver. Les monts du Caucase portent encore l’empreinte blanche de la neige qui scintille dans le bleu du ciel. La famille Aslanian est tout occupée aux préparatifs de la transhumance. Il va falloir quitter la maison de la vallée, gagner le refuge des pâturages, donner au bétail l’herbe fraîche qui manque ici. Ce n’est pas une contrainte, c’est bien plutôt la poursuite d’une tradition, c’est inscrit d’une manière atavique au plus profond de la chair et déjà le fleuve de sang du corps s’allège, se charge des bulles légères de l’air du haut plateau, là où planent les vautours et les aigles en de grands cercles infinis, l’œil s’épuise à en suivre la trace tout contre l’éther diaphane, invisible contrée au-delà du réel. Le bétail : quelques vaches pour le lait, des chevaux pour se déplacer, des chèvres rustiques aux longs poils pour le plaisir des yeux, pour la compagnie aussi, pour la présence joueuse de la race des caprins.

   Garen, le père, est en tête du troupeau. De temps en temps, il pousse quelques cris gutturaux pour encourager la progression du bétail, mais aussi de la famille encore peu rompue au long exercice de la marche. Nazar, le fils, n’est guère éloigné du père dont il apprend, avec attention, les règles du travail de berger. Derrière les bêtes, Endza la mère, femme aux jolis traits réguliers tannés par la lumière de la montagne. Inesa, la fille, bavarde avec Endza, fait parfois quelque pause, légèrement essoufflée en raison de l’altitude qui s’élève insensiblement. Chaque degré franchi est une épreuve mais aussi une récompense et déjà le village n’est plus qu’un vague moutonnement à l’horizon des yeux, presque une tache floue sur le cercle de la mémoire. En levant les yeux, à une distance qu’il est difficile d’apprécier, on aperçoit les premières terres horizontales couchées sous le ciel, celles qui portent les tapis d’herbe rase, qui accueillent la baraque de planches, elle sera le refuge tout au long des six mois à passer sur la pâture.

   Sentiments mêlés que ceux du petit groupe. Les hommes sont impatients d’arriver sur le lieu de la transhumance, de jouir du spectacle rassurant du troupeau se nourrissant de cette manne céleste. Les femmes sont plus rétives, comme si, de quitter le village, était une sorte de renoncement à une vie plus conforme à leurs attentes. Presque deux cents jours à vivre au sein de cette nature belle mais sauvage, austère. Et si peu de contacts ici. Parfois le passage des deux gardes du Parc National, Isahak et Mihran, ces cousins des aigles dont ils semblent avoir pris jusqu’au comportement, œil vif et acéré, jusqu’à l’aspect dans une manière de mimétisme. Leur peau est aussi sombre que les rémiges de ces maîtres du ciel et les voir s’éloigner constitue toujours une perte, instille en l’âme une nostalgie difficile à effacer. Aux yeux d’Inesa, adolescente de bientôt quatorze ans, cette image des deux hommes partant au galop sur leurs alezans est ce symbole de liberté auquel elle se rattache afin que sa présence, ici, loin de tout, puisse trouver un peu de baume apaisant.

   Son frère Nazar, lui, tout juste âgé de dix ans, éprouve tout autrement cet événement qu’il juge des plus positifs, lui le futur berger qui doit s’endurcir le cœur et l’esprit, fortifier son corps afin de correspondre à celui qu’il devra être lorsqu’il sera adulte, que le troupeau obéira à ses ordres, que les chiens reconnaîtront à ses sifflements le travail qu’ils auront à exécuter. Belle familiarité de l’homme et de l’animal liés par la tâche commune de vivre en ce lieu, en ce temps qui, toujours, sont des exceptions, des moments de plénitude, du moins si l’on sait accorder à l’instant sa valeur foncière, cette joie de coïncider avec les choses dans le pli le plus intime de soi.

    Le sentier s’élève toujours plus haut comme s’il voulait bondir, franchir rapidement les étapes, se retrouver en cette immense liberté bleue qui s’offre à lui, l’attire, l’aimante et le rend plus léger que la feuille d’automne. Le rythme des voyageurs s’est ralenti. La fatigue creuse les joues, trace des cernes violets sous les yeux. Le souffle devient court. On cherche l’air, on boit une gorgée d’eau fraîche dans le silence immense du corps. Son regard, on le porte sur les nuages de poussière, sur les cailloux épars, sur les trous qui creusent la terre rouge. On évite de se redresser, d’estimer la distance. On demeure en soi, dans la zone la plus retirée de sa chair. Ce sont Inesa et Endza qui sont les plus éprouvées par l’ascension. Leur cœur, sans doute, est encore rivé au foyer, en bas, dans la vallée, où les choses sont plus calmes, demeurent accessibles. Au contraire, Garen et Nazar s’emplissent de l’énergie des grands espaces. Le vent des sommets entre en eux, fait de lents tourbillons tout autour de leur tête, aiguise leurs pupilles qui sont pareilles à des pierres noires, dures, affutées, sûres d’elles, tel le diamant.

   Zeki, le chien berger du Caucase, abrité dans sa fourrure épaisse, s’agite joyeusement, se mêlant parfois à la meute transhumante, poussant les bêtes à la voix, rejoignant ses maîtres, ceux qui avancent à la tête du troupeau, en guident la marche. Enfin le dernier lacet est franchi. Un air plus vif s’est levé sur le plateau et l’on cligne des yeux parmi les rafales courtes mais soutenues. Dans les yeux des hommes s’allument des perles de joie, dans ceux des femmes brillent les larmes de la peine mais aussi de la reconnaissance. C’est ainsi, parfois un rapide bonheur ne peut-il se donner qu’à la suite d’une épreuve, d’une souffrance. Aussi s’accroît-il de cet écart, de cet abîme logés au creux du temps. Un instant efface l’autre et s’installe dans une brève durée.

   Au début, on est chez soi sans y être vraiment. On regarde le haut paysage semé d’herbe courte dans des teintes blondes et chamois. On regarde le doux vallonnement des montagnes, les creux qui s’y inscrivent, les éminences décolorées par la clarté du jour, la rare végétation vert amande qui court au hasard de l’heure, le bâti de pierres sèches qui servira d’enclos aux bêtes pendant la nuit. On regarde la cabane de planches, havre de repos des hommes et des femmes tout au long de la mesure estivale. Le troupeau reconnaît, le troupeau est joyeux, une félicité, certes animale, instinctive, mais combien éprouvée au même titre qu’un ravissement humain. Pourquoi y aurait-il une différence de ressenti ? En raison de ‘l’homme mesure de toutes choses’ ? Non, ceci est une vue trop courte, une vue égoïste et bornée. Chacun, sur l’immense courbure de la terre, a droit à quelque prospérité : la fontaine et son eau cristalline, l’oiseau jetant ses trilles au plus haut de l’éther, la pierre immobile qui ne connaît son être qu’à la faveur de sa propre érosion. Tout est à égalité de nature dans le monde des vivants. Tout a sa place. Tout mérite attention. Que serions-nous sans le massif surgissement de la colline à l’horizon ? Sans l’entaille de la vallée entre ses lèvres de rochers ? Sans le vol aussi gracieux qu’erratique du papillon dans le vent primesautier du printemps ? Dans l’entente adéquate des choses, tout égale tout, dans une identique détermination du réel à témoigner, à nous rejoindre, à nous appeler au généreux partage de ce qui est.

   Tout fait sens qui est présent. Tout fait sens depuis le microscopique plancton jusqu’à la majesté du canyon de grès rouge qu’entaille le profond Colorado. C’est à ceci que nous devons être attentifs si, du moins, nous destinons notre conscience à devenir le réceptacle le plus juste de ce qui fait efflorescence et pullule tout autour de nous à la manière invasive, insistante, d’un vol de criquets. Mais ce vol, pour autant, ne doit nullement dissimuler la transparence du ciel, la nécessité du grand dôme bleu qu’il tend au-dessus de nous, la question incessante qu’il est venu nous poser et qui se résume au motif même de notre existence. Comment se justifie-t-elle ? Comment trouve-t-elle son assise dans le tissu dense des événements ? Est-ce un Destin qui nous est attribué avec sa charge d’incontournable venue ? Ou bien serait-ce une Liberté ? Mais alors, qu’en est-il de cette Liberté ? Est-ce nous qui en décidons ? Ou bien vient-elle de plus loin, de plus haut que nous et, en ce cas, nous ne serions que des conséquences, non des causes ?

   Sitôt arrivé sur le plateau, le troupeau s’est égaillé dans toutes les directions, chaque bête paraissant retrouver un coin familier. C’est Garen qui a ouvert la porte de planches disjointes. La serrure a grincé en une sorte de longue plainte métallique. Nazar l’a rejoint. Le fils est l’ombre du père. Le père est la lumière du fils. Là où l’un se trouve, l’autre l’y rallie. Longue amitié fraternelle qui semble venir du plus loin de l’âge. Eau de source qui puise à la fontaine sa ration quotidienne de réassurance, de plénitude. Comme si la force logée en Garen se diffusait, par une sorte d’écho, dans le corps et l’esprit de Nazar. Mystère de la filiation, mystère du lien invisible, mais si fort, si ardent, on en sent la vibration à défaut d’en saisir la pure matérialité. Endza et Inesa, elles, font le tour de la cabane, s’assurent que le four de pierres sèches est encore en état de cuire le pain, que le fil à linge est bien amarré sur ses piquets de bois, que le chemin qui conduit à la source est encore visible parmi les tapis de sedums et le semis clair des touffes d’orchidées.

   L’intérieur du logis est semblable à lui-même au travers des ans, une manière d’immuabilité, de réalité immergée dans la glu dense du temps. Un avenir tracé d’avance, qui suit les layons immémoriaux du passé, en réactualise les formes. Les pas toujours situés dans les empreintes ineffaçables de la tradition, de l’acte éternellement recommencé, des tâches reconduites à leur valeur essentielle. Mais ici, il y a comme une ligne de partage et deux versants selon lesquels les eaux s’écoulent d’un côté ou bien de l’autre. Père et fils inscrits dans le geste héréditaire de la fidélité au même, mère et fille davantage situées dans un présent qu’elles souhaitent plus ouvert, plus inventif, dont elles espèrent qu’il leur apportera un air de liberté. L’intérieur de l’abri de bois mal équarri : la tradition. L’extérieur, l’amplitude du paysage, les ruisseaux de lumière : la modernité. Ainsi peut s’énoncer, au titre de la métaphore, ce qui sépare et différencie, mais aussi unifie des conduites apparemment divergentes mais, en définitive, confluentes. Tous, ici, logés dans le ventre de cette arche de Noé qui flotte en plein ciel et accueille les siens sans distinction aucune.

   Entre les cloisons de planches recouvertes de papier-goudron (des fragments en ont été arrachés, montrant la claire-voie entre les lattes), tout est à sa place de chose. Les lits aux montants de fer ouvragé reposent dans un coin de la pièce ; le vieux poêle de tôle trône en position centrale avec son tuyau noir qui traverse le toit de tôle ondulée ; le coin pour la toilette, placé devant une fenêtre étroite, avec son broc en faïence, sa large cuvette ; le plançon mal équarri qui sert de table lors des jours de mauvais temps ; le coffre à vêtements dont la surface est utilisée pour façonner les boules de pâte qui serviront à confectionner le pain. Une familiarité en même temps qu’une redécouverte. Un plaisir de la rencontre en même temps qu’une nostalgie qui flotte là-bas dans la vallée où le temps court plus vite, où les jours sont plus lisses, où les repères sont plus faciles à trouver.

   Quinze jours déjà que la famille s’est installée dans son refuge estival. Il y a, dans l’air, comme un motif de juste satisfaction. Ce qui, jusqu’alors, paraissait difficile, s’adapter à cette nouvelle vie, trouver ses points de repère, voici que tout a conquis sa place de chose, que les objets usuels se sont disposés à portée de la main, que les sentiers vers la montagne ou vers la source ont reconnu les pas familiers. Leurs traces n’avaient pas complètement disparu, elles étaient en quelque sorte gravées dans le tapis de poussière, la courbure de la graminée, l’émergence claire de l’eau de source. C’est un grand bienfait ceci, que les choses et les gens se confient mutuellement une manière de respect, que leur rencontre s’effectue sous le signe d’une exacte complémentarité. Pas plus l’homme ne pourrait se passer du destin furtif des choses, pas plus les choses ne pourraient être sans la présence de l’homme. Ceci est le sens : une confluence des parutions sur le large plateau de terre et de pierres, sous la fuite longue du ciel.

   Rien n’est superflu dont on pourrait biffer l’être sans plus s’inquiéter de ce qui pourrait advenir. Les choses ne sont nullement là au hasard. Si Garen et Nazar éprouvent, sous la rudesse de leurs doigts, la force brute des pierres de l’enclos, si Endza et Inesa s’accordent au rythme précis de leurs mains qui modèlent la pâte à pain, c’est bien parce que tous ces gestes, inscrits depuis l’éternité dans la singularité du monde, se destinent à l’événement de leur existence comme une tâche à accomplir dont nulle prétendue logique ne pourrait faire dévier le bel accomplissement. Destin immémorialement gravé en chacun des Existants, lequel n’est nullement pure soumission à la loi, mais fluence d’une souple liberté et joie de se confondre avec ce qui porte l’être à son exacte présence.

   Ce matin le ciel est clair que traversent de fins nuages. L’air est encore frais et il faut se couvrir d’un vêtement de laine. Nazar et Garen s’occupent à colmater quelques brèches dans l’enclos, à clouer des planches là où les fentes dans les cloisons des murs laissent passer le blizzard lors des jours de mauvais temps. Inesa est partie sur le versant de la montagne qui fait face à l’abri de bois pour y récolter bouses et crottin de la saison dernière, c’est le combustible qui alimente le poêle et le four. Elle traîne derrière elle une bassine en zinc dans laquelle elle dépose ce qu’elle a ramassé à mains nues. Elle n’est nullement choquée de cette façon de cueillir. Elle ne fait que reproduire une pratique ancestrale. Puis, revenue au lieu de la pâture, elle va jusqu’à la source située en contrebas du campement. Elle y puise une eau fraîche et bondissante. C’est le mince symbole d’une gaieté naturelle, la douce diffusion d’une pastorale, ce chant diffus venu de la terre qui s’immisce en elle avec autant de grâce que met le papillon à butiner la fleur. Il y a ici une façon de vivre spontanée, totalement absente de calcul, comme si l’on était cette orchidée qui pousse là entre les aiguilles courtes des herbes.

   Inesa est revenue maintenant dans la baraque de planches. C’est l’heure de la préparation du pain lavash, cette fine galette moelleuse faite de farine, de sel et d’eau. Simplicité des ingrédients qui dit aussi la simplicité de la vie, ce genre d’ascétisme au confluent de l’air de la montagne, de l’agitation des graminées, de la lente rumination du troupeau. C’est sans doute là un point d’orgue de la culture moyen-orientale, cette pâte que chacun peut confectionner lui donnant la destination d’une nourriture primitive, essentielle. On pourrait presque ne se nourrir que de ces modestes provendes, tant elles paraissent combler le corps à satiété, se donner en tant que repos essentiel de l’âme. Un genre de communion avec le grain du blé, la venue dans le sillon de terre, la découverte au plus près de ce qui attache l’homme à sa glaise fondatrice. Le geste qui préside à la fabrication du lavash, s’il a la forme d’un rituel, s’il évoque quelque domaine sacré, il n’en demeure pas moins une habileté des mains faisant penser à l’adresse de l’artisan. Inesa aime cette façon de malaxer longuement la pâte, de l’étirer en un une mince membrane au rythme du balancement des mains. Il y a une manière d’énergie qui, partant de la pâte, se diffuse à l’ensemble du corps. En réalité il ne faut faire qu’un avec le modelage de la galette. C’est ceci une tradition bien pensée, il n’y a plus de différence entre celle qui modèle et ceci qui est modelé. L’âme d’Inesa entre dans la pâte, la pâte accueille la souple volonté d’Inesa.

   Les deux femmes sont dehors. Elles entendent le bruit continu de l’occupation des hommes qui soignent le troupeau, tirent le lait des chèvres qui fera le fromage de leur consommation quotidienne. Le feu qu’Inesa avait allumé, dès son retour de la montagne semée de bouses et de crottin, est maintenant actif. Une lente fumée monte dans l’air qui frissonne tel un cristal. Les galettes de pâte étirée, Inesa les porte sur une planche. Elle les fait passer à sa mère, laquelle maîtrise le geste vif qui consiste à les plaquer contre les parois brûlantes du four de pierres.  Inesa aime regarder le travail du feu, découvrir les boursouflures qui se lèvent à la surface de la pâte, les cratères et les dépressions qui la parcourent, lui attribuent son caractère unique. Il lui plaît de penser que cette activité reproduite au cours des millénaires est une illustration, une concrétion, une métaphore de ce temps toujours illisible, aussi parfois est-il nécessaire de lui donner forme dans une coutume, un labeur, une fabrication.

   Pétrissant la pâte du lavash ou regardant les galettes se tordre sous l’effet de la chaleur, il lui arrive de méditer longuement, rêveusement sur les conditions mêmes de son existence. Alors tout se pose dans les termes abstraits de ‘destin’, de ‘liberté’. Qu’en est-il de son existence d’adolescente à l’orée de la vie ? Tout est-il « écrit sur le grand rouleau » tel qu’énoncé par ‘Jacques le fataliste’ ? Ou bien existe-t-il une marge de liberté à laquelle s’abreuver afin de décider, en soi et pour soi, des motifs qui illustreront son propre cheminement ? Ce qu’en son fond estime Inesa c’est que cette question est une aporie, que tout sur cette terre présente la figure de l’indécidable, du pur surgissement, de l’éclosion de ce qui doit être en ce moment de l’histoire, en ce lieu de la présence, ici à l’ombre de la montagne, sous le tissu clair du ciel, tout contre les lames de vent qui, parfois, tirent des larmes des yeux.

   Ce qui est à faire : avancer avec confiance sur un chemin de lumière, ô certes parsemé d’ombres, creusé d’ornières, mais qui donc pourrait être maître de ceci, de cette force des choses de se poser là-devant, de dévoiler leur être, tantôt une faveur, tantôt une contrainte ? Ce qu’Inesa sait intuitivement, du fond même de sa conscience, c’est que les Existants sont traversés de flux dont ils ne perçoivent nullement la trace. Ils agissent, prennent telle ou telle décision, à l’insu d’eux-mêmes, dans le massif ténébreux de leur tête. Plus d’un d’entre eux, parfois, s’étonne de ce décret qu’ils n’ont pas vu venir, mais se rassurent au motif que leur volonté a guidé leur acte, d’une manière sans doute subliminale mais pour autant relative à leur force propre, au fait qu’ils sont maîtres de leurs destins. Mais son père Garen, qu’a-t-il fait pour dévier de la trajectoire qui était inscrite en lui depuis la nuit des temps ? Être berger en tant que fils de berger. Et son frère Nazar, si proche de ‘ses’ bêtes (oui, déjà il y a attribution, déjà il y a possession), comment pourrait-il différer du sort qui est le sien puisque, depuis son plus jeune âge, sa participation à sa première transhumance, il est frappé au coin de la nécessité. Nécessité d’être soi à l’aune de son propre regard, d’être soi dans la perspective de la vision du père et au-delà de lui de toutes les générations qui ont tressé pour lui les berges au milieu desquelles s’accomplira son long cheminement.

   Inesa, elle, regardant rêveusement le lent travail de la combustion, les torsions de la pâte, l’éclatement des bulles d’air, Inesa pense que la vie est un levain qui se lève, à la fois de la rigueur d’un destin (avons-nous choisi notre naissance ?), à la fois de la palme d’une liberté. Elle, Inesa, confiera son avenir aux soins de sa langue maternelle. Elle l’étudiera afin de la faire rayonner. Elle apprendra plusieurs langues, le français, l’italien, l’espagnol et elle traduira les œuvres des auteurs nationaux dans d’autres vocables européens. Son destin, alors, sera liberté. Elle aura choisi cette voie de la littérature, de la poésie qui infuseront longuement dans l’esprit d’autres peuples. Ceux qui liront ses traductions ne la connaîtront pas, jamais ne la rencontreront mais elle sera présente, infiniment présente dans l’esprit des textes, lesquels ne seront que l’écho de son propre esprit. Elle aura une sorte de présence-absence au travers de la simple notation, au début du livre, de la mention : ‘Traduction : Inesia Aslanian’. Ce sera peu et beaucoup à la fois. Son patronyme dira son origine, sa singularité ; sa traduction dira l’universel au titre duquel elle accèdera à sa propre liberté, diffusion de qui elle est (la traduction implique totalement celui qui s’y adonne), cette culture dont elle dédie la richesse aux lecteurs attentifs issus d’autres manières de sentir, de penser.

   Pour autant, la jeune fille ne vise nulle célébrité. Déjà, avec sa mère elle est allée à Erevan, la capitale, pour y faire des courses, entreprendre des démarches. Elle a vu ces jeunes femmes un peu plus âgées qu’elle, montées sur de hauts escarpins, vêtues de court, à la démarche syncopée de mannequins. Elle a vu de jeunes garçons, cheveux gominés, pantalons déchirés aux genoux, surfant sur leurs étranges machines avec des airs hallucinés. Elle n’aime pas ce mode de vie qu’elle juge superficiel, simple reproduction à l’identique des conduites mondiales, chacun s’emboîtant en l’autre à la façon des poupées gigognes, chacun mimant le convenu, le ‘moderne’, chacun s’aliénant à la conduite moutonnière de la meute. Ses études universitaires (Inesa voit loin, Inesa voit juste), elle les fera à Erevan, mais dans la modestie du paraître, tant cette ‘société du spectacle’ lui semble surfaite, mensongère, loin de toute idée de vérité.

   Ce qu’elle veut en son fond, vivre dans la simplicité, connaître la subtilité et la profondeur de sa langue, en tirer ce merveilleux nectar qu’elle destinera aux Attentifs, ceux qui, distants des fausses valeurs, cherchent dans la littérature des motifs de plaisir mais aussi, mais surtout, des moyens de s’élever dans l’ordre des choses essentielles. Souvent, le soir, lorsque revenus à leur logis de planches, les membres de la famille meublent le temps chacun à sa manière, Garen et Nazar jouant aux cartes ou sculptant un bâton de marche, Endza lisant une revue, chacun sous le cercle de clarté d’une lampe à pétrole, Inesa, invariablement, se confie à la lecture approfondie de quelque poète ou écrivain arménien. Avec elle, pour la durée du séjour, elle a emporté sa provision de livres dont pas un ne retournera dans la vallée qu’il n’ait été lu, annoté, bu jusqu’à la lie. C’est ainsi, cela fait intimement partie d’elle, les livres sont sa nourriture, les textes l’horizon de ses yeux, les mots, les doux chuchotements qui l’habitent depuis l’instant où elle a su lire.

    Parfois, en elle, pareils aux cercles qui habitent le profond des eaux, les mots d’un poème font leur longue flottaison, leur dépliement aquatique ou bien ils sont des cerfs-volants dont la longue queue fouette la courbure de l’air, un chant s’élève dans l’azur qui semble ne devoir jamais finir. En ce moment, parfois au plein de la nuit, quand la clarté laiteuse de la lune badigeonne le duvet de son édredon, elle se récite, en sourdine, quelques phrases découvertes dans ‘Nuages et sable dans ma paume’ du poète Zareh Khrakhouni :

 

S’étendre

sur les anciens sables très anciens si doux si fins

que ce n’est déjà plus du sable – mais du pollen

semble-t-il

 

Contempler

la même mer, toujours la même si absolue en son

mouvement

que ce n’est déjà plus la même passée une seconde

 

Marcher

sur les anciens très anciens sables

comme en un rêve sur des nuages de duvet

 

Regarder

le même ciel toujours le même qui change d’aspect

à tout instant avec le soleil et la lune

sur les mêmes fausses promesses,

les mêmes mensonges

les mêmes ruses de renard.

 

   Inesa aime bien cette parole du poète qui dit en mots simples ce qu’elle pense en son for intérieur. Les « sables anciens », la mer mouvementée, le ciel au plus haut, tout ceci est fixé dans l’immémoriale mémoire des hommes, tout ceci possède une inestimable valeur, tout au moins Inesa en fait-elle l’hypothèse. Comme une tradition de la pensée juste qui perdurerait à même son être pour l’infini du temps. Mais Inesa, dans la certitude de son jeune âge, sait que les choses ne sont pas si simples, que les paroles, fussent-elles de l’origine, ne sont nullement fixées à jamais. Tout est toujours en constante évolution, en permanent réaménagement. « Ce n’est plus du sable », « ce n’est plus la même passée », ce n’est plus « le même ciel », la très jeune fille sait ce que veut dire le poète : l’impermanence des choses et des êtres, la métamorphose de la vérité en son contraire, le fleurissement constant des « mêmes mensonges », le déploiement des « mêmes ruses de renard ». Tout ceci, bien avant même la lecture du poème, Inesa en éprouvait la douloureuse réalité dans son corps, en ressentait l’effectivité dans l’effervescence de son esprit. Oui, elle écrira, plus tard, Oui, elle dira la vérité au plus près. Oui, elle traduira les textes dans l’authenticité. Oui, elle sera fidèle à elle-même, à l’essence de la langue, à tout ce qu’elle contient de profondeur, d’incontournable et admirable sens.

    Ainsi passe le cycle régulier des jours. Ainsi se déroulent les destins particuliers dans la reproduction à l’identique de gestes inscrits dans l’histoire des peuples. Transhumance des bêtes et des hommes, actualisation de leur existence dans des tâches qui font partie d’eux, orientent leur vie. Nul ne s’en plaint, au même motif que la plante ne saurait reprocher au sol qui l’accueille, le processus de croissance dont il est le moteur. Alors, parmi toutes ces postures et conduites qui semblent suivre la pente d’une prédétermination, qu’en est-il du phénomène de la liberté ? La liberté est-elle un absolu ? Ou bien un relatif dont tout un chacun s’accommode faute de mieux ? Sans doute la vérité, comme bien souvent, est à mi-chemin. Bien évidemment, contrainte indépassable que celle d’être né en ce lieu, en ce temps, dans cette famille versée dans la pratique de telle tradition ou plutôt orientée vers le miroir éblouissant de la modernité. Grande sagesse du couple Garen-Nazar dans l’acceptation naturelle de la vie qui semble leur avoir été octroyée depuis un temps invisible. Sont-ils libres ? Oui, dans l’exacte mesure où l’horizon de leur existence est tissé d’un bonheur suffisant, estimé à sa juste valeur. Qu’en est-il du couple Endza-Inésa ? Endza paraît si parfaitement accordée à sa mission de mère et d’épouse qu’on peut la considérer suffisamment gratifiée et apaisée.

   Inesa, elle, est celle qui pose le problème du destin et de la liberté au plus haut de son questionnement. Destin, certes, qu’elle ira puiser aux sources vives de la langue, suivant en ceci les chemins habituels de la tradition. Liberté aussi grâce à sa future réorientation vers un métier intellectuel certes éloigné des préoccupations de son milieu. Liberté encore de n’adhérer nullement aux modes du siècle. Liberté toujours de traduire la langue qui l’a façonnée au plus près de sa vérité car il ne saurait y avoir de liberté qui puisse s’exonérer d’une vérité. Une liberté-vérité se donnant à comprendre comme un monde médian s’établissant entre les obligations des us et coutumes et la possibilité ouverte de conduire son avenir tel que souhaité en son intime. Ici se laisse bien voir qu’il ne peut exister nulle hiérarchie de la liberté. Par définition une liberté en vaut une autre. C’est bien la libre intention, le ressenti profond de sa propre expérience de vie qui déterminent en quelle manière est assumé son propre destin. C’est le sentiment intérieur, incommunicable, d’une source qui coule au sein de soi et ne trouve le lieu de sa résurgence qu’à l’aune d’une subjectivité puisque, aussi bien, au moins eu égard aux thèses de la modernité, nous sommes bien des sujets placés devant le monde, y faisant sens en nous y déployant chacun à notre manière, qui ne peut être que singulière.

    Six moins se sont écoulés. Plus ou moins longs, selon le ressenti de chacun. De retour vers le village de la vallée, comment chacun s’éprouve-t-il en soi ? Y a-t-il eu progrès en quoi que ce soit ? Ou bien régression ? Prise de conscience ou équanimité d’une âme ne songeant nullement à se remettre en question ? Comme toujours, le troupeau est joyeux de quitter l’estive, d’emprunter le chemin de retour qui le conduira vers l’étable familière, l’écurie rassurante, la bergerie ouverte au rythme de laine des bêtes, à leurs séculiers mouvements, à leurs traces ici et là inscrites comme le texte de leur séjour sur terre. Les hommes sont devant, marchant d’un bon pas, imprimant la cadence, chantant parfois, ancestrales figures fières d’être à la proue de l’écumante épopée, vivant tout ceci au centre même de leur conscience dont le corps heureux est l’animé prolongement. Les femmes sont derrière, elles sont, en quelque sorte, les mères attentives, les protectrices du troupeau et des hommes, les invisibles présences qui, retirées en leur être, n’en sont pas moins le cœur vivant, aimant de tout ce qui a lieu ici, sur le versant de la montagne semée d’herbes folles.

   Zeki, le chien, gambade tout le long de la caravane, poussant ici un mouton, faisant entrer une chèvre dans le rang. Est-il libre de ceci, Zeki, ou bien sa nature canine l’incline-t-elle à n’être que le jouet de son propre destin ? Il faut bien reconnaître, en lui comme en tout animal, la présence massive, instinctuelle, d’une meute sourde qui le conduit là où il doit aller. Il n’a qu’une conscience si peu affirmée de lui, il est dépourvu de langage, aucune pensée ne vient effleurer le domaine hirsute de sa tête. Ses perceptions sont bâties sur le mode primitif du schéma stimulus/réponse : une clochette s’agite et la salivation répond à la stimulation sonore. Or, aucun comportement de type pavlovien n’est libre, car il est privé de la nécessaire autonomie qu’implique la notion de liberté. L’animal est un genre de satellite qui tourne autour de la planète humaine sans, pour autant, en posséder le caractère volontaire, la dimension décisionnelle. Il n’est vivant qu’à être ‘voulu’, guidé par le maître, lequel a tout pouvoir, y compris de décider de le nourrir ou non. Etrange destinée de l’animal domestique qui, en quelque manière, se trouve en situation de constante aliénation, les humains dont il dépend fussent-ils affectueux et attentifs à son égard. En est-il affecté pour autant ? Certes non puisqu’il ne peut élaborer un raisonnement au terme duquel, soulevant les arguments en faveur ou en défaveur de cette situation, il pourrait, en toute connaissance de cause, porter un jugement qui lui paraîtrait être en vérité.

    Combien, dans l’optique d’un tel contraste, l’homme est libre de conduire sa barque là où il le souhaite. Le triptyque conscience/raison/jugement l’assure, en son essence pleinement humaine, de qui il est en son fond, à savoir un être libre engagé sur la voie qu’il a déterminée lui-même en son ‘âme et conscience’. Tous, ici, Garen en sa posture de guide du troupeau et de la famille, Nazar en sa volonté de devenir berger, Endza en sa posture hestiologique de ‘déesse du foyer’, Inesa sur la lancée qui la portera au sein même de sa culture, de sa langue maternelle, tous donc s’assument selon le chemin qui leur est propre et les confie à la singularité de leur essence.

    Maintenant, depuis un coude du chemin, le village est en vue. Une légère écharpe de brume voile les yeux. Dans les trouées de l’air on aperçoit les premières maisons, on devine le trajet hésitant des habitants, on reconnaît sans reconnaître vraiment. On est encore dans la marge d’indécision qui talque l’âme d’une douce mélancolie. On est encore du pays d’amont alors que le pays d’aval appelle et demande à être rejoint. Six mois d’absence. Comme un séjour à l’étranger, loin là-bas à l’horizon indistinct du monde. Puis la joie du retour vers le sol natal, le seul qui vaille, le seul qui ait tracé, dans le labyrinthe complexe des sentiments, son sillon de pure et immédiate beauté. Des images venues de la mémoire surgissent, des souvenirs s’illuminent, des situations passées s’éclairent. Les premières rues du village ont été atteintes. Les premiers visages connus. Des sourires. Des saluts de la main. Des voix chaudes, enjouées, dispensatrice d’hospitalité. On s’était quelque peu éloigné de soi et voici qu’on réintègre le site de sa propre forme, qu’on précise ses contours, rejoint le territoire de sa climatique intime. Cela fait de grands bonds de félicité sous les cascades de toison animale, en arrière des fronts sur lesquels passe une onde bienfaisante, où glisse une lumière de pure présence. La lourde clé de métal a retrouvé le lieu de sa mesure. Chacun a rejoint le lieu unique où être jusqu’au bout de soi. Il y aura encore plein de jours enchantés !

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