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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 16:47
Blanche beauté

Source : Cercle Quercynois

des Sciences de la Terre

 

***

 

Il faut être près du sol,

 près du grand ossuaire blanc.

Il faut marcher

dans le sentier étonné

 de l’aube grise.

Là, tout près de soi,

là dans l’immense solitude,

là se lève la rumeur sourde

du poème.

La pierre est poème.

L’air est poème.

La lumière est poème.

 

On avance à l’insu de soi,

on est porté par le paysage.

Autour de soi,

la vibration des choses

et la simple nudité de ce qui est.

Rien ne s’exile de soi.

Tout demeure dans le geste

immémorial de l’arbre,

dans la blessure de la pierre,

dans l’immobile silence de l’air.

 

 Avancer, respirer,

 humer les fragrances minérales,

écouter le chant rauque

du calcaire,

c’est être soi jusqu’en son ouverture

la plus exacte.

On est possédé de l’intérieur

par la racine éployante du jour.

Cela s’éclaire en soi,

 cela profère à demi-mots,

cela veut dire et se retient

au bord des lèvres,

au bord du cœur.

Car dire la beauté

en son exultante blancheur,

serait la réduire à néant.

Lui ôter toute chance de paraître.

 La beauté, il faut la laisser s’épanouir

en sa plus essentielle venue.

Elle est mystère,

elle est saisissement de l’âme.

Elle est saisissement

de soi en-l’autre-advenu.

 

Partout sont les formes

du multiple éblouissement.

 Une feuille se détache de la branche

et fait son bruit de doux métal.

Une huppe, au loin, pousse son cri

trois fois mélancolique.

Un gland tombe et rebondit

dans le pli attentif de l’oreille.

Tout se dit comme

dans un conte pour enfants,

une voix si douce,

elle pourrait bien s’effacer,

regagner l’antre immémorial

de sa première présence.

 

On avance sur le chemin semé

de blancs cailloux.

On avance parmi

les touffes éparses

des genévriers.

L’air est tendu, pareil au noroît

sur les côtes de granit.

On est en soi,

on est auprès des choses

dans leur naturelle éclosion.

 L’être-soi, que l’on porte

au-devant, en arrière,

autour de son corps,

dans l’aura singulière de l’instant,

on le destine à ne recueillir

que le retrait du lieu,

sa simple souplesse,

la fugue de sa présence auprès

de tout ce qui rayonne

et s’installe là,

dans la rumeur

d’une immédiate joie.

 

On pense et ne pense pas.

Chaque idée se disjoint

de sa propre venue

et se dissout dans l’immatériel

en sa sublime efflorescence.

On ne ressent pas,

 on est le ressenti lui-même

en sa juste effusion.

Sa mémoire est comme absente,

un mirage suspendu

à la feuille du ciel.

On ne profère rien,

on est profération

 et parole première

sur le cercle du monde.

La terre est déserte.

Les hommes devenus

de simples buées.

Les femmes sont serties,

emmurées

dans leur volupté de soie.

Les cours d’école sont vides.

 Le vol des oiseaux est fixe,

 leurs yeux sont des agates éteintes,

des pierres de lune

aux blafards reflets.

 

C’est ceci, la magie des pierres,

vous ôter à qui-vous-êtes sans délai,

vous confondre avec la courbe de l’aven,

vous réduire à l’élévation du cairn

dans sa vide interrogation,

vous conduire tout au bord de l’extase

et vous retenir d’en connaître le gouffre

 Se saisir de la blanche beauté :

se capturer, soi,

jusqu’au tréfond de son être,

approcher l’autre en son secret,

glisser infiniment sur la corolle libre

de l’amitié.

 

 Le paysage splendide de simplicité,

ne nullement le laisser

dans la distance,

le laisser dans son étrangeté.

Le paysage de grande beauté,

 le glisser au creux même

 de sa chair,

 le faire mains attentives,

yeux grand ouverts,

 ombilic accueillant,

sexe d’amour diffusant

son luxueux pollen.

La pierre, là, sur le chemin ;

soi, là sur le chemin,

une seule et identique destinée,

un rayon de lumière,

une unique fable

à l’horizon du monde.

Tout est tissé d’adorable clarté.

L’étonnement n’est plus étonné de soi.

 On regarde l’écorce du chêne

et l’on est

dans la très grande sagesse

de l’arbre.

 On regarde l’empilement de pierres

 et l’on est

mesure géologique du sol.

On regarde la fuite de l’air

et l’on est haut

dans l’espace illimité du vent.

 

Oui, toujours l’on avance

sur le chemin,

sur le chemin de soi

car comment pourrait-il y avoir

d’autre destination que celle-ci ?

Ici, sur le nu Causse

 en son immédiate donation,

il n’y a rien d’autre que

 la pierre et soi,

la terre et soi,

le vent et soi.

Comment une altérité

pourrait-elle se loger,

dans la non-distance

entre la grande aventure minérale

et qui-je-suis en mon fond ?

Avec la pure et blanche beauté,

avec la virginale parution,

avec la rocheuse manifestation,

je suis le sans-distance,

l’inclus dans la densité

de la gemme,

 le venu-au-monde

pour ne connaître que ceci,

cette vibration intime des choses

qui est la même

que celle de ma propre chair.

Cela fait écho en moi.

Cela s’irise en moi.

Cela se lève à la manière

d’une traînée de cendre,

cela vole haut

et jamais ne retombe.

 

Pierre de calcaire,

tu es mon ossature même,

 tu es le cartilage

dont mon destin est tissé.

 Genévrier, tu es l’aiguillon léger

qui me pousse vers l’avant.

Chêne rabougri aux pieds bulbeux,

 tu es la belle complexité,

la vérité torse qui m’incline

à méditer longuement

sur le sort de mes semblables,

sur le mien qui en est l’étrange reflet.

 

Sur le chemin d’éternelle amitié,

 je trace l’hésitante empreinte

de mes pas.

Je m’éloigne sans douleur

de mon origine,

je me destine vers labîme

qui m’attend avec confiance.

Avoir éprouvé,

une seule fois dans sa vie,

la mesure de l’ineffable

et simple beauté

et l’on est porté hors de soi

dans la contrée infinie

d’une multiple joie.

Oui, d’une multiple

inépuisable joie.

  

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