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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:34

Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   UN LIEU et nul autre

   Souvent, au milieu des brumes de l’hiver, lorsque le Causse se couvre d’un blanc frimas, que les noires faucilles des corbeaux tournoient dans le ciel vide, que les collines à l’horizon dressent leurs tremblantes silhouettes, tu t’évades hors de ton cadre familier qui, pourtant, t’est si cher. Tu t’évades d’une contrée, mais nullement hors de toi. Bien au contraire, tu y plonges avec délectation. Pourquoi ? Mais parce que ton évasion te ramène, grâce à ton imaginaire, au lieu même de tes affinités, en cet endroit qui n’a nul correspondant sur terre, en un site que tu habites comme il t’habite à son tour. De toi à lui, c’est une seule et même onde qui se déploie. C’est le sans-distance qui te prend ici et te situe là-bas, au-delà des belles roches sauvages des Albères, dans ce village blanc, ce village aux mille et un prodiges.

   Le jour lointain où tu le découvris, ouvrit en toi le tremplin d’une réelle addiction. Dès lors, demeurer éloigné de Cadaqués-la-belle, de Cadaqués-la-fascinante n’était pas seulement une épreuve mais une quasi-impossibilité. Il fallait, qu’à intervalles réguliers, tes pas puissent te diriger vers son enclave. Oui, son enclave, son insularité, si vous préférez. Du point de vue de la topologie, Cadaqués est un cul-de-sac, parfois une impasse dont il faut partir à reculons à la saison fanatique du tourisme où les grappes de voitures s’échelonnent depuis les montagnes jusqu’à la baie, flot ininterrompu de curieux qui mettent à mal le calme, la beauté du lieu. Il faut y venir lors des feux déclinants de l’automne, dès que la lumière baisse, répand sa poudre d’or sur les façades chaulées, elles prennent la teinte sublime d’un corail, celui-là même qui tapisse la chair des nacres que leurs valves protègent des assauts meurtriers des vagues. Parfois, des vagues scélérates aux touristes pressés de tout voir, il n’y a guère que l’espace d’un cheveu !

    Donc Cadaqués, déjà ses trois syllabes qui claquent telle une toile au vent, sa consonance catalane, son air de dépaysement sont le signe d’un bonheur que confirment ses ruelles étroites, tortueuses, tracées pour s’abriter du vent, pour éviter que les bourrasques venues de la mer ne viennent altérer la sérénité du village, son image de refuge. Refuge pour les amoureux de beauté, pour les chercheurs de silence, pour ceux qui préfèrent au luxe surfait des villes de villégiature, la vérité simple et inentamable de ce qui se donne dans la pure évidence d’être. Cadaqués, parfois à défaut d’y être physiquement, tu la rendis présente au travers d’un léger décalage du réel, la nommant dans ton travail d’écriture, ‘Caldeya’ ou bien ‘Calentia’, simples appellations mythiques car rien n’est plus exactement addictif que cette légende, cette fable qui prennent sens dans l’imaginaire de celui qui en bâtit la forme souple, infiniment recommencée, ductile, fluctuante au caprice d’un état d’âme, ondoyante selon les flux et reflux de la création. Mais que cherchaient donc les dadas, surréalistes, opiomanes et autres mescalinophiles, sinon la rubescence d’une passion à offrir à leurs humeurs changeantes ?  Sinon à faire venir les lianes d’une folie passagère qui les distrairait d’un réel souvent obtus, scellé à sa propre mutité ?  Sinon ce libre poème à déposer au site de leur sensibilité exacerbée, au seuil de leur inclination à trouver dans la richesse des synesthésies la mouvance qu’ils attendaient du monde onirique dont ils privilégiaient la forme infiniment variable, infiniment gratifiante ? Oui, Calentia-Caldeya t’offrit tout ceci : une présence inestimable alors qu’une longue absence demeurait tapie, loin là-bas, derrière la muraille des Albères.

    Mais, ici, il faut décrire quelques aspects de cette bien étrange addiction, tracer le portrait de ce qui, sans doute, n’était que le reflet des vapeurs soporifiques de la divine absinthe, de la faiseuse de songes verts, de mondes aquatiques dans lesquels se perdaient les visions idéales et utopiques que l’existence ne distillait qu’avec parcimonie, une goutte par-ci, une goutte par-là, mais jamais de flux continu. Or, ce que voulaient les explorateurs de l’invisible, c’était bien ceci, la source à jamais tarie, la fontaine de jouvence synonyme de création éternelle, la Muse fondatrice du poème, du tableau, de la musique, toutes choses qui sont plus éther que matière, qui sont plus combustions célestes que fluide sombre au fond des abysses où la lumière se perd dans d’illisibles oubliettes. Dresser la capiteuse et voluptueuse clarté en lieu et place de ces ténèbres où tout se perd, où le poème devient prose lourde, où la musique n’est plus qu’un vague murmure, où l’écriture devient incompréhensible hiéroglyphe.

   Donc, pour toi, Cadaqués était bien plus qu’une image de carte postale, qu’une légende posée au bas d’une carte. ‘Légende’, oui, mais « récit à caractère merveilleux », tel que précisé dans le dictionnaire. ‘Merveilleux’ qui naît de lui-même, de la rencontre avec ce qui, depuis toujours, attendait d’être connu. Comme si, en quelque sorte, il existait une prédestination dont tel lieu, tel personnage (toi en l’occurrence), devaient actualiser la présence au gré d’une nécessité. Si tu n’avais jamais rencontré ce blanc village de Catalogne, ta vie en aurait-elle été différente ? Seule une réponse affirmative peut refléter la vérité. Nulle alliance n’est gratuite, dépourvue de sens. Et ceci est d’autant plus exact lorsqu’il s’agit d’une conjonction des êtres, ton être rejoignant celui du village qui se donne comme une personne ou, à tout le moins, à la façon d’une entité vivante.

   Oui, ce village a une âme. Oui, cette âme souffre des invasions estivales, des processions des promeneurs, de leurs longs pèlerinages profanes, un glissement contre les choses sans pouvoir jamais les approcher d’un iota. Les regards se posent ici et là, butinent rapidement un pollen frelaté puis partent pour un ailleurs avec la confusion gravée au centre de leur égarement. Mais ce constat ne résout rien, il n’est qu’une écume faisant ses bulles de cristal qui éclatent dans l’air tissé de mondaines apparences. Oui, ta vie en a été changée pour la simple raison que ce lieu s’est insinué au plus profond de toi, y a creusé sa niche, y a semé les spores plurielles des songes, y a répandu les graines qui ont levé en épis, qui se sont métamorphosés à leur tour en froment, qui ont produit ce pain à la mie odorante, à la croûte féconde, inoubliable.

   Octobre est arrivé avec ses matinées fraîches, avec ses brumes bleues qui flottent au ras de l’eau. L’air est limpide, traversé des cris, parfois, des mouettes qui virent dans la baie puis repartent vers le large. Hormis ce murmure de la nature, rien qui dérangerait, troublerait. Depuis la montagne qui domine le village, des écharpes de laine claire descendent vers l’eau, dissimulant en partie la végétation de la garrigue. Il est tôt et les passants sont rares à cette heure. Quelques autochtones vont acheter leur pain au ‘Forn de Pa’. Des chats noirs, ils sont légion ici, glissent au ras des trottoirs. Le grand café ‘L’Amistat’, lieu de rendez-vous de tous les locaux n’est pas encore ouvert. Quel bonheur alors de parcourir lentement ces rues de pavés de schiste noir que relie entre eux une bande de ciment plus clair. Ceci dessine une sorte de marelle où poser l’empreinte de tes pieds vagabonds. Les rues sont en pente, les façades envahies d’une végétation qui fait resplendir le clair-obscur des murs pareils à des falaises. Tu flânes, non seulement dans le corridor des venelles, mais en toi, là où se loge le précieux de la découverte sublime.

   Entre Cadaqués et toi, nul espace qui viendrait s’interposer et pourrait rompre l’harmonie. C’est comme un flux embaumé venu du plus haut du ciel. Il enduit tes joues, taquine ton esprit, pose dans ton âme une belle souplesse balsamique. Lieu pluriel des affinités, espace de ressourcement où tout se dit sur le mode d’une idylle, d’une poésie romantique qui paraît n’avoir ni début, ni fin, une unique parole portant avec elle, telle une nuée d’abeilles dorées, les noms de ces minces rues nimbées d’un fécondant mystère. Tu te plais à énoncer en toi, ces noms qui tapissent ta conscience, la fécondent, l’ourlent de mille faveurs : ‘Calle Bellaire’, ‘Calle Portal d’Amunt’, ‘Calle Llampec’, ‘Plaça de la Creu’, ‘Plaça Arti Joia’. C’est comme si cette litanie lexicale sourdait de toi à la manière d’une sève florale, envahissait non seulement le monde clos de ta chair, mais le portait hors de toi, dans les étranges et fascinantes contrées de l’imaginaire. Impression de flottement radieux à la cime ouverte des choses. Une corolle se déplie et te dit le rare qu’il y a à être ici et nulle part ailleurs. Le lieu de ton être, ô belle et pure addiction, est ICI dans le renouvellement incessant de ceci même qui fait sens à seulement exister, à être là dans la plus claire évidence qui soit.

   Dans la grande Eglise blanche ‘Santa Maria’, ce vaisseau qui fait face à la mer, tu as admiré le grand retable doré. Tu as gravi les degrés de la ‘Carrer des Call’, tu as marché sur son pavage de galets (il est la mémoire de la mer proche), tu as aimé ces jardinières d’où partaient les lianes élégantes des bougainvillées. Et toujours ces façades blanches, rugueuses, grossièrement crépies à la chaux, elles sont l’âme de ce lieu, les génies tutélaires protégeant les habitants des assauts du vent, des brumes du large lorsqu’elles viennent du rivage et nappent d’une fine pellicule toutes les formes, frappent aux portes d’un bleu si profond en même temps que curieusement phosphorescent. En cet instant d’exquis déploiement de qui tu es, y aurait-il un autre événement dont tu serais en attente qui serait affecté de plénitude ? Non, ceci tu le sais en ton intime même, toute union avec le singulier est unique, osmose de la feuille et de l’arbre, fusion de l’eau et de la cruche, emplissement réciproque de ce qui demande et de ce qui lui répond. C’est ainsi, des signes parcourent silencieusement l’univers qui font, ici et là, leurs belles gerbes d’écume, leurs brillants cheveux de comète.

    Longtemps, tu t’étourdis parmi la lumière sourde de la ‘Calle Bellaire’, longtemps tu regardes les grilles de fer forgé des balcons. Parfois un oiseau chante une étrange comptine venue d’une fenêtre, puis le chant cesse, comme recueilli en lui-même, sur le bord ourlé de quelque ravissement. Les portes peintes de bleu électrique sont muettes et c’est comme si personne ne vivait ici, comme si le village ne voulait témoigner que de son passé, effacer le présent, ne nullement penser au futur, il est trop loin, il est trop incertain avec l’oriflamme de son anarchique et illisible progrès. Du haut de la colline sur laquelle repose Cadaqués, tu emplis tes yeux de cette vue imprenable sur la baie. Les toits couleur chair s’inclinent doucement vers le miroir de la mer qui commence à lancer ses reflets vers le ciel. Des barques de pêcheurs dressent fièrement leur proue en direction des sillages qui, bientôt, blanchiront leurs trajets. Au loin, la langue sombre des Albères figure l’anatomie d’un gros animal se rafraîchissant au contact de l’onde si transparente, elle est semblable au vitrail d’une chapelle, une discrétion au creux d’une méditation.

    Cadaqués et son privilège : être le bout d’un sol, un finistère que n’arrêtent nullement les vagues pour la simple raison que la beauté ne saurait avoir de limites, que l’authentique lance ses spirales vers l’infini et se poursuit le long des immenses coursives du rêve. Libre émergence du Cap de Creus, tu admires sans réserve ses immenses roches diluviennes trouées de bulles, elles montent à l’assaut du ciel dans une manière d’envol aussi erratique que monstrueux. Mais, parfois, les monstres sont beaux, doués de pouvoirs illimités. Ici, tu pourrais envisager les exploits d’une mythologie, apercevoir le combat des Titans contre les Olympiens, mais un combat dont il ne demeurerait que les reliefs géologiques dont tout Solitaire apprécierait la puissance tellurique, la confrontation des éléments, l’eau battant la pierre, la pierre se livrant à l’eau. Parfois, tu vas jusqu’au phare, tu emplis tes yeux de sa lanterne à double galerie et tes songes t’emmènent loin, vers la mystérieuse Espagne avec ses corridas, ses femmes au teint d’ébène, ses jardins luxurieux d’Andalousie. Puis tu gagnes, à chacune de tes visites, ce bout de terre utopique, ‘Port Lligat’, minuscule baie abritée de la Méditerranée par ses deux iles, ‘Illa del Correu’ et ‘Sa Farnera ‘

    L’âme artistique de Salvador Dali ne s’était guère trompée en choisissant le lieu où implanter sa maison. N’avait-il exprimé une pensée qui, aussi bien, aurait pu être émise par ta propre bouche ? : « Lié à jamais à ce Portlligat - qui veut dire port lié ‐ où j’ai défini toutes mes vérités crues et mes racines. Je ne suis chez moi qu’en ce lieu ; ailleurs je campe. » Oui, être ailleurs que dans une terre d’élection est un exil, un parcours désordonné de nomade qui n’a nul espace où trouver de repos. Ceci incline en faveur de ce curieux concept ‘d’addiction’ à un village, à une terre, peut-être même à une maison, celle précisément qui recueille toutes tes attentions les plus vives, cette maison simple et blanche ouverte sur le territoire de la mer. Une fois, dans l’une de tes nouvelles, tu lui attribuas le nom de ‘Maison Bleue’ (en raison de la couleur de ses volets, cette nomination simple était la seule possible), située ‘Calle Port de Roses’, lieu d’un possible Paradis. Combien alors, logeant ici, entre ciel et mer, entre terre et soleil, tes fictions se seraient enrichies de tout ce nectar infiniment disponible ! Ce manque-à-être qui, parfois t’habitait, combien il aurait été comblé du vol circulaire des grands goélands, du chant des cigales dans le bouquet de pins proches, de l’odeur des pignes dilatées par la chaleur. Mais, peut-être vaut-il mieux être distant du lieu de son cœur, cette mise au loin attisant les braises de la dépendance. Comment savoir ? C’est quand nous avons faim que la nourriture devient précieuse, la satiété nous ôte tout désir, nous reconduit dans les sillons étroits de l’habitude.

     Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

    L’ART et nulle autre addiction dépassable que celle-ci

   Mais quelle est donc la nature du geste addictif, sinon élire une substance spécifique, la consommer tel un breuvage sacré, attendre avec impatience et bonheur anticipé que l’Olympe soit atteint, que la vie terrestre se mette entre parenthèse, ne laissant subsister rien d’autre que ce lien précieux qui fait du drogué l’égal d’un dieu et du reste du monde un flottement au loin, une irréalité, une poudre se dissolvant dans les bas-fonds des incertitudes ? Donc il faut avoir éliminé tout ce qui n’est pas la substance, faire corps avec elle, ne connaître que ses ténébreuses courbes, ses brusques éclairements, ses scintillements dans le massif sombre de la tête, ses déflagrations dans les fibres armoriées de la chair. Mais ce qui se dit du peyotl, de l’opium, du LSD, peut tout aussi bien se dire d’autres réalités qui, pour être moins connotés péjorativement, n’en sont pas moins des sources de fascination et de jouissance atteintes sans délai. Puisque cet article a pris le parti d’envisager les faits et gestes du quotidien pour sources d’une possible félicité, poursuivons sur cette voie du paradoxe.

   Matin de claire lumière. Une ville dans le monde. Peut-être Paris, Londres, Amsterdam ou bien Sydney. Peu importe le lieu, ‘pourvu que tu aies l’ivresse’. Façade d’un musée. Aspect contemporain. Immenses baies vitrées ouvertes sur l’extérieur. Hauts murs de béton gris. Vastes surfaces blanches qui jouent avec les bandeaux anthracite. Intérieur : éclairage zénithal, salles plongées dans un lumineux clair-obscur. Spots de clarté dirigés sur les œuvres. Tu es un observateur passionné de ces toiles qui viennent à toi sur le mode d’un pur mystère. Tu sais qu’à leur contact, il y a à gagner une zone indistincte entre conscient et inconscient, sur le mince liseré où les choses se donnent sur le mode d’une présence en retrait, dans la banlieue interlope d’une vision fantastique. Tout fulgure et se montre dans une sublime démesure, dans un flamboiement digne de figurer dans les cercles de l’Enfer dantesque. Oui, de l’Enfer. Dans la grande salle vide, il n’y a que toi et le tableau de William Blake, ‘Le Cercle de la luxure’. Nul autre corps, nul autre visage de visiteurs qui t’égareraient, te distrairaient du fascinant spectacle. Tes yeux sont grand ouverts, exorbités comme chez les fous et autres psychopathes pliés sous l’effet d’un violent narcotique, il faudrait leur imposer la camisole de force tellement la démence est plurielle, coruscante, incandescente.

   Sur le fond bleu marine de l’Enfer se détachent les grandes flammes de puissantes torches qu’incline le vent mauvais du Tartare. Ton corps, tu le sens se dissoudre, devenir liane, puis tubercule, puis racine qui plonge loin dans la fosse abyssale de la ‘folle du logis’. Tu n’es plus entièrement à toi. Tu sens tes membres se désolidariser, tu sens la graine de ton ombilic qui te tire vers le haut, de larges ramures s’y déploient, elles font une ombre immense où plus rien de toi ne se rend visible que cet aspect rhizomatique, tellement archaïque. Ça y est, tu es passé de l’autre côté, tu as traversé la vitre opaque des choses, tu en connais le rutilant envers. Ce corps qui, il y a un instant, te gênait en raison de son architecture végétale, voici qu’il vient de se métamorphoser dans cette sorte de gangue souple, infiniment malléable, mi-corps d’argile et de glaise, mi-corps de chair avec sa tunique de peau et ses réseaux infinis de sang pourpre. Tu es toi, autre que toi dans cet étrange présent qui fuit au-devant de toi à la vitesse des comètes dans le vide sidéral. Que redoutes-tu alors ? De connaître une autre terre que celle à laquelle tu es accoutumé ? De demeurer seul dans ce vaste réseau illisible ? Les pages que tu feuillettes au cours de ta singulière déambulation se couvrent de somptueux et attirants hiéroglyphes.  D’être une exception parmi la foule étrangère qui se presse autour de toi ?

    Mais cet étrange grouillement des corps, ces chairs grises qui sentent la Mort (juste un faible souvenir de la vie s’accroche à l’étendard flasque de leur peau), es-tu au large d’elles, es-tu fondamentalement autre ? Non, tu es phagocyté, à moitié boulotté, tu es toi et ces autres qui t’accueillent comme l’un de leurs pairs. Tu es sur cette ligne de crête paradoxale où l’ombre appelle la lumière, où la lumière appelle l’ombre sans que rien de lumineux ou de sombre ne puis être décidé. Tu es en-toi, hors-de-toi, sur cette arête si fine qu’elle ne peut recevoir de nom, être seulement un spectre parmi d’autres spectres à la recherche d’un improbable visage. Es-tu désemparé au motif de cette perte apparente ? Certes, non, ton voyage en cette terre, n’est ni exil douloureux, ni tragique vertical, bien au contraire il est pure félicité, pure liberté d’être là où bon te semble, au passé tissé de luxueuses réminiscences, au futur éclairé de gerbes d’étincelles, au présent arc-en-ciel qui auréole ton front des plus prestigieuses gloires.

   Tu es au centre et à la périphérie du tourbillon. Tu es toi et aussi, en un même empan charnel, Paolo Malatesta baisant fougueusement la joue de son aimée Francesca da Rimini, tu es Lancelot courtisant Guenièvre, tu es l’Amour Courtois en sa tragique destinée. Tu es Brocéliande, sa forêt enchantée, tu es Viviane la Fée et rien ne te trouble de connaître le règne féminin. Rien ne t’arrête. Tu es Dante écrivant ‘La divine Comédie’, tu es Virgile et ‘l’Enéide’, tu es l’épopée dont tu es le héros. Être soi et le monde tout à la fois. C’est de ceci dont tu rêvais avant même d’entrer dans ce musée, de découvrir l’œuvre étrange de Blake, d’y plonger comme l’on se précipite dans le flux d’une eau bienveillante, une eau lustrale dont on renaîtra à neuf avec le carrousel de la vie amplement ouvert devant soi.

    L’espace d’une brève éternité, tu t’es dédoublé, toi autre que toi dans un genre de surconscience qui a peuplé ta tête des météores identiques à ceux qui ornent les têtes des opiomanes et buveurs d’absinthe. En toi, en ton centre irradiant de beauté, tu sens comme une faille ouverte, quelque chose qui demande depuis un lieu auquel tu as eu accès, qui t’attend, dont tu ressens le curieux manque. Tu es pareil à un drogué abstinent qui sent le monde girer autour de lui avec, en son cercle, l’œil inquiétant du vide. Le tableau de Blake, cette immense évasion du réel, est devenu le stupéfiant qui, maintenant, sera ton obsession de tous les jours. Chaque heure qui te séparera de sa fascination, tu ne seras que l’ombre de toi-même, un genre de vibration dans l’éther, de vol hauturier ne pouvant trouver le lieu de son repos. Souvent tu prendras ton envol pour cette altitude où ne volent que les oiseaux de proie, où la lumière coule tel un océan, où les sens se dilatent à l’infini. Ce qui en toi s’imprimera avec la force d’une conviction, c’est que l’œuvre d’art peut être cet opium du quotidien dont tu seras l’obligé satellite. L’art adéquatement abordé est le lieu des plus beaux envoûtements, des magnétiques hypnoses, des extases portées au lieu unique de leur éclat.

   Voici, il est temps de reprendre pied dans ce réel qui, s’il se distend, se métamorphose, ne nous abandonne jamais totalement, sauf pour ceux, dépossédés d’eux-mêmes que sont les aliénés. Ce que j’ai tâché de montrer, tout au long de cette méditation, c’est la possible perspective positive qui pouvait s’attacher à la notion d’addiction, ce terme si négativement stigmatisé. Sans quelque addiction bien sentie l’existence serait trop triste. Fumer une cigarette, boire un alcool fin, demander à l’amour de nous rassurer, méditer sur un chemin de campagne, tresser sa toile imaginaire en suivant le trajet d’une Belle, déambuler poétiquement dans Cadaqués-l’exquise, se perdre oniriquement dans une toile de Blake, ceci se donne à voir à la façon inimitable d’un épicurisme que nulle ombre ne viendrait voiler. Cette liberté-là, cette souple mouvance de notre propre univers, cette efflorescence à portée de l’imaginaire, non seulement nous en sollicitions la venue, la subtile présence, mais elle éclaire d’un jour nouveau tous ceux qui veulent lui confier leur destin. Il n’est que d’essayer ! La vie, en sa confondante profondeur, est addiction ou bien n’est qu’une coquille vide. 

 

 

 

 

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