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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:32
Addiction à la vie (1° Partie)

Lever de soleil

 Baie de Cadaqués

 

Source : Wikipédia

 

***

 

« Accepter d'autrui qu'il subvienne

à des besoins nombreux et même superflus,

et aussi parfaitement que possible,

finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

Friedrich Nietzsche

‘Humain, trop humain’

 

**

 

[Propos liminaire - Le texte qui suit ne doit pas être lu tel une subversion de la texture du réel ou bien en tant que proposition simplement utopique. Son objet vise le problème général de l’addiction, ce phénomène jugé comme une aliénation de celui qui se livre à la consommation de quelque narcotique. Et sans doute se fourvoie-t-on gravement dès l’instant où l’on devient dépendant d’une substance qui, en quelque sorte, se substitue à la conscience, annihilant toute volonté. Cependant l’on s’accordera à penser que certaines addictions sont moins graves que d’autres, qu’elles laissent à l’individu une part appréciable de liberté. Ainsi, fumer modérément, boire avec retenue, jouer de temps en temps, se livrer au sexe sans que ceci ne devienne une obsession, toutes ces conduites sont plus liées à un épicurisme éclairé qu’à un vice rédhibitoire qui conduirait aux portes de l’Enfer.  Mon propos, loin de vouloir légitimer l’usage de la drogue

qui entraîne, de facto, une véritable dépendance, voudrait considérer certaines conduites telles des ‘addictions positives’ - le goût prononcé de la rêverie solitaire (Rousseau nous en a fourni l’admirable exemple) ; l’attachement à tel lieu brodé d’affinités ; le recours récurrent au mode de fonctionnement imaginaire ; un intérêt passionné pour les œuvres d’art ; addictions qui se donneraient bien plutôt à la façon d’un art de vivre, de la poursuite d’un but esthétique. Une question se glisse d’une manière inconsciente dans cette volonté de modeler le réel à notre main : ne serions-nous, hommes et femmes de désir, des toxicomanes de l’existence ? Pouvons-nous vivre vraiment sans recourir à quelque excès, sans entretenir certaines ‘manies’ qui, loin d’être des péchés, constituent notre part de Paradis sur Terre ?]

  

*

 

   Oui, Nietzsche a raison de placer l’addiction, la dépendance, dans son livre ‘Humain, trop humain’. Car c’est bien dans l’essence même de l’homme, dans sa tendance la plus foncière à chercher hors de soi, dans une altérité, le fragment dont il pense être dépossédé. Mais comment s’explique donc ce curieux phénomène de la dépendance à ce qui n’est pas nous, dont nous attendons d’être comblés, de posséder l’unique joie de vivre, de métamorphoser la mélancolie en bonheur, la perte en gain, la solitude en une terre seulement peuplée d’élus « selon notre coeur » pour employer une formule chère à Rousseau ? Il faut que nous nous sentions infiniment déshérités pour confier au tabac, à l’alcool, au sexe, la mission de nous sauver corps et âme. C’est pourtant ce motif inconscient qui hante le corridor sombre de notre psyché, y allumant cette lumière que nous désespérons de pouvoir connaître un jour. Car nous nous sentons orphelins, dépossédés de nous-mêmes, livrés aux mors de la finitude dès l’instant où notre esprit vacant vogue à la dérive et ne trouve nul écueil auquel raccrocher sa peine. Car, et c’est bien là la tragédie humaine, nous ne sommes qu’une réalité tendue entre deux néants : l’en-deçà de notre existence, l’au-delà. Cette position de funambule, nous nous ingénions à en vouloir rétablir l’équilibre, nous nous saisissons d’une longue perche au bout de laquelle nous assujettissons quelque colifichet - une rencontre, une ivresse, une fumée -, artifice supposé nous tirer d’affaire, nous doter d’une possible éternité.

   Mais notre songe est bien vite rattrapé par cette factualité têtue qui nous consigne ‘aux fers‘. Nous nous éprouvons non libres, aliénés par toutes sortes d’événements ou de choses qui, opposant leur résistance, font ployer notre nuque sous le poids des fourches caudines. Notre recours aux ‘drogues’ de toutes sortes, non seulement nous le savons vain, mais générateur de liens mortifères. Nul n’a jamais été sauvé par la pratique d’un jeu. Nul n’a échappé à un triste sort à avoir eu recours à un opium quelconque. Face à ces substituts d’une nécessaire harmonie, nous nous situons dans une ‘servitude volontaire ‘ qui n’est que privation de liberté, renoncement à faire face à ce qui nous rencontre dans les mailles ordinaires de la quotidienneté.     

   Bien évidemment, l’usage de drogues ‘douces’ n’a pas le même impact que le recours aux drogues dures qui sont autrement aliénantes. Le but de cet article n’est aucunement de se placer dans une perspective morale ou religieuse, seulement de considérer l’addiction dans le cadre d’une esthétique du comportement humain. Simple méditation sur ce qui pourrait être positif au sein même de ce qui est habituellement conçu comme pure négativité, esprit du mal. Certes, si l’addiction n’est pas l’image la plus parfaite du bien, cependant, replacée dans une visée plus ouverte, ‘créatrice’ en quelque sorte, parfois artistique (nombreuses les œuvres qui en témoignent), Satan pourrait bien reconnaître en sa noirceur quelque tache blanche qui annoncerait l’ange plutôt que l’enfer. Sans doute y a-t-il un constat réel à faire de l’attrait, parfois de la fascination qu’exercent sur notre esprit toutes ces substances dont nous pensons qu’elles peuvent nous dévoiler leur part de paradis sur terre. Mais allons voir de plus près !

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   SOLITUDE - Parcourir les chemins blancs et ne plus voir que leur trace parfois devenant illisible parmi les sentes sauvages du Causse. N’être plus que chemin soi-même. Se livrer entièrement à ce silence sur lequel à peine faire ligne, faire trait, genre de pointillé à la face des choses. C’est un réel bonheur que de se sentir exister au contact du simple, être cette feuille morte qui, certes, ne connaît son destin, qui n’a de mémoire de son passé, de projet de son avenir mais que l’on croit heureuse d’être là dans son extrême nudité, son émouvant dénuement. Ëtre soi en soi dans l’immédiate satisfaction de ce qui se lève de la terre, cette infime poussière sans but, dans la proximité de ce qui glisse au ciel avec la discrétion du fin nuage, on dirait une écume, une mousse, le tintement d’un cristal. Oui, la Nature en son immédiate donation est pure joie, affinité infinie avec ce qui entoure et se donne comme la seule chose qui ne puisse jamais être connue. De soi à la branche : rien qui sépare. De soi à la butte de calcaire : liaison uniquement.

   Parfois le vent glisse parmi les épines des genévriers, entre les bouquets verts des euphorbes, parmi les troncs torturés des chênes. L’air me rencontre et chante à mes oreilles cette manière d’élégie, ce sentiment amoureux qui s’enlace aux herbes, se noue aux lianes, pénètre le cœur de celui qui écoute du murmure discret du monde, là en cette ile terrestre où ne se rencontre que la pure beauté. ‘Dépendre’ de la beauté, oxymore voulu au seul motif d’éloigner la beauté de toute dépendance, d’en faire la liberté choisie au sein du merveilleux paysage. Addiction non seulement assumée mais désirée. Quiconque a goûté à la source d’ivresse de la Nature n’en saurait se détacher. Poser le pied sur la trace du lièvre, sur l’empreinte du chevreuil, sur le sillon solitaire qui s’est imprimé dans la couche d’argile souple, c’est être en contact avec la poésie, c’est imprimer une touche aquarellée sur les choses, poudrer d’un juste frimas ce qui ne peut se dire que dans la confiance et le retrait. L’on pourra se demander si, flâner sur un sentier, peut être assimilé à l’usage de quelque drogue. Oui, ceci se peut car la privation du chemin, le dépouillement des sensations qui y sont attachées, entraîneraient un cruel sentiment de perte identique à celui que peut éprouver le toxicomane sevré de sa substance élue. L’idée d’addiction n’est pas uniquement attachée au recours à un stupéfiant, à un principe toxique. Aussi bien un élément noble peut procurer les mêmes effets, à savoir un détachement du réel, une modification de l’espace/temps sous la forme de la durée, une exaltation de la sensorialité.

    Voyez ‘Le Voyageur contemplant une mer de nuages’ de Caspar David Friedrich, il est emporté hors de lui par le sublime, cette belle catégorie du Romantisme qui n’a nul besoin d’un narcotique pour s’éprouver au seuil même d’une extase. Pour ce qui est de la notion d’accoutumance, je crois qu’il faut sortir du schéma tout fait d’une sorte de venin qui en réaliserait la condition d’apparition. Cette vision négative détruit, par sa seule signification, ce qu’elle serait censée porter de rare et donc de recherché, telle une provende accroissant le potentiel de la conscience. Certes, il faut bien reconnaître que le paysage est une toxine douce, l’inoculation dans la chair d’un baume, bien plutôt que d’un élément jugé dangereux ou, à tout le moins, nocif. Mais tout ici est question de totale subjectivité. Ce qui paraîtra à l’un objet dérisoire sera, pour l’autre, investi des plus hautes valeurs.

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

     IMAGINAIRE - Déambuler en ville, flâner sans but bien précis. C’est la fin de l’hiver, les premiers rayons de soleil se posent sur les peaux fragiles, les hâlent doucement, genre de papillon qui butinerait la peau. On est heureux de cette survenue du printemps, l’air est embaumé d’une fragrance souple, les visages sont rieurs. Déjà les hommes sont en chemise aux terrasses des cafés. Déjà ils devisent joyeusement, font des projets, s’imaginent allongés au soleil sur quelque plage d’Andalousie, là-bas au loin où les filles ont le charme du Sud, où leurs yeux pétillent d’une touche maure, sombre, douloureuse et capiteuse tout à la fois. Les femmes sont gaies qui portent autour d’elles les corolles de leurs robes claires. C’est comme un poudroiement qui monte d’elles, un nuage d’immédiat bonheur, une tresse de volupté qui fait briller la pulpe de leurs lèvres. Celles-ci sont claires, incarnat ou bien plus soutenues dans le genre de la cerise, parfois brunes, à la limite de l’amarante. Ces apparitions sont sensuelles, inclinant presque à une touche libertine. Les Promeneuses savent ce rayonnement, cette aura que leur marche légère diffuse à la manière d’un pollen. Elles sont heureuses de vivre, d’être reconnues, d’être appelées à la grande fête de la séduction. Mais elles font mine de n’en rien savoir, ce qui ne fait que renforcer leur étrange pouvoir d’aimantation, de fascination.

     On voit une Belle ondoyer sur un trottoir, consciente de son étrange beauté. Elle voudrait être suivie, mais de loin, comme lorsqu’on se tient à distance d’une Princesse ou bien d’une Reine. Juste dans son sillage, non dans son orbe de lumineuse présence. C’est ainsi, les choses belles tracent, tout autour d’elles, des cercles qui les protègent en même temps qu’ils les désignent à l’attention de ceux qui passent dont le regard est comblé, étrange profusion de ce qui ne saurait se dire, la fulguration d’un amour, l’éclair d’une passion. Ce qu’il faut faire donc, s’inscrire dans la ligne de fuite de l’une de ces Belles, la suivre à distance respectable, jouir de sa présence sans qu’elle ne le sache ou bien le saurait-elle, elle n’en profiterait que mieux au motif de cette zone d’ombre dans laquelle elle se dissimule, qui contribue à la rendre infiniment précieuse. Eve - c’est le prénom qu’on lui attribue instinctivement - entre dans un salon de thé, s’assoit à une table dans le clair-obscur d’une pièce intime, des abat-jours diffusent une douce lueur. On entre à sa suite, on choisit une table d’où on peut l’apercevoir de profil, manière de biscuit délicat, de porcelaine blanche posée sur la feuille du jour.

   Eve sort une longue cigarette d’un paquet argenté. Elle fume amoureusement, par petites goulées gourmandes, par minces lapées songeuses. Entre deux ronds de fumée, elle trempe l’amarante de ses lèvres dans la tasse de Darjeeling. On la sent placée au centre de sa sensation, on la sent éprise d’elle-même, entièrement livrée à son propre désir. Soi-même, on se livre au plaisir de l’addiction imaginaire, sans doute la plus effervescente, la plus capiteuse qui soit. Certes l’image que nous offre Eve est délicieuse, mais il faut la doter d’autres attributs au terme desquels un monde pour nous se livrera dans son étrange alchimie avec le pouvoir illimité de ses cornues magiques. La pierre Philosophale sera-t-elle au bout ? Cependant on le souhaite sans jamais pouvoir en prévoir le subtil surgissement. Ce à quoi l’on songe, ceci : de son sac à main Eve a sorti un livre de petite taille orné d’un écusson dans lequel se laisse deviner l’emblème du dieu Eros. On aperçoit l’écume de ses ailes, son carquois et ses flèches brillantes. Entre deux gorgées, entre deux ronds de fumée, Eve lit avec une application rêveuse, on la sent infiniment présente en même temps qu’immergée dans un étonnant continent noir. Parfois, de son index qu’elle a humecté, elle tourne délicatement les pages, on entend le parchemin qui s’étire charnellement, pareil à une chrysalide qui connaîtrait enfin l’heure de sa délivrance. Alors, du fond le plus secret de l’Enfer de sa bibliothèque, l’on extrait ces quelques lignes de ‘Thérèse philosophe’ de Boyer d’Argens, ce roman de formation à l’usage des Filles de bonne famille. Mais écoutons la confidence, sinon la confession de Thérèse : 

   « Que de combats, mon cher Comte, il m'a fallu rendre jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, temps auquel ma mère me retira de ce maudit couvent ! J'en avais à peine seize lorsque je tombai dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. Elles m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions dans moi, qu'il m'était impossible de concilier. D'un côté j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout mon coeur de le servir de la manière dont on m'assurait qu'il voulait être servi ; d'autre côté, je sentais des désirs violents dont je ne pouvais démêler le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse dans mon âme et s'y arrêtait malgré soi, soit en veillant ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais son air noble, altier, sa fermeté, quoique j'en ignorasse encore l'usage. Mon coeur battait avec une vitesse étonnante et, dans le fort de mon extase ou de mon rêve, toujours marqué par un frémissement de volupté, je ne me connaissais presque plus : ma main se trouvait saisie de la pomme, mon doigt remplaçait le serpent. Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais incapable d'aucune autre réflexion.  L'enfer entrouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de m'arrêter : remords impuissants ! Je mettais le comble à la volupté ! »

    Certes, tout le temps qu’on a passé à relire dans sa tête les belles phrases du Marquis d’Argens, Eve buvait et fumait sans se douter le moins du monde qu’elle était au centre du luxueux boudoir où on l’a installée, dont elle est l’Officiante la plus précieuse qui soit. On se sait dépendant de l’imaginaire mais avec la plus épicurienne des joies. Une liberté qui en appelle une autre. On est soi, et l’autre, en sa plus étourdissante passion. On regarde Eve occupée à son propre plaisir. On voit les lianes longues de ses jambes se soulever en cadence au rythme d’une singulière multitude. On voit son bassin animé des plus souples convulsions. On voit sa forêt pluviale s’inonder doucement. On voit le feu de son ombilic d’où partent mille rayons lumineux. On voit ses lèvres happer la fumée comme s’il s’agissait d’une pulpe venue de son plus intime, de cet univers qui est sien, lequel n’est jamais en partage et c’est pourquoi nous ne pouvons ressentir d’ivresse à son sujet qu’à en faire l’objet d’une fiction qui sera tout aussi personnelle. Jonction de deux désirs qui ne connaîtront jamais que la forme de la chimère, le tissu de l’illusion, les mailles complexes de la fantasmagorie.

    Mais alors l’on peut légitimement se poser la question de savoir si une telle activité mythique est bien morale, si elle ne transgresse les limites de l’autre et, en quelque sorte, puisse être en mesure de l’aliéner. Certes, mais la question est aussi mal posée que de nature oiseuse. L’on peut arrêter un geste, le dévier de son but, contraindre un filet d’eau à emprunter une autre pente que celle qu’il a choisie, mais on ne peut immobiliser une idée, contenir une pensée en quelque sombre cachot, cloîtrer l’inconscient, canaliser ou contenir un fantasme puisque sa nature est bien de voguer librement où bon lui semble. Au contraire, merveille que cette invention, ce voyage en plein ciel, fût-il inspiré par quelque séjour dans un sombre marécage. Nous ne sommes nullement maîtres de toutes nos conduites, seulement des conscientes, celles qui, tels les fiers icebergs, ne livrent aux regards des curieux que leur partie émergée. Etonnante morale de l’histoire : c’est ce qui est dissimulé qui occupe la majeure partie de l’espace de son être !

*

[Incise - Quelle que soit la forme d’addiction à laquelle on ait recours - Solitude, Imaginaire -, toujours cette forme, étant donnée son caractère d’altérité radicalement hétérodoxe, joue en écho avec d’autres formes que l’on peut qualifier d’archétypales, logées au sein même de notre subconscient. Chaque mince drogue dont on attend qu’elle nous sauve d’un désespoir quotidien, n’est que la correspondante de substances princeps dont l’usage, au cours de l’Histoire, a constitué, parfois, l’univers des créateurs, poètes et autres artistes.

    Voyez Francis Picabia demandant aux opiacés de lui procurer ce dédoublement du réel au terme duquel nait une œuvre étrange, telle ‘Héra’ en 1929. Ne déclarait-il pas : « Je ne peins pas ce que voient mes yeux, je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme. » Voilà où l’ont conduit les thèses dada et surréalistes.

   Voyez Henri Michaux sous l’influence de la mescaline, il en décrit les effets aussi bien doués de prestige que nocifs pour la psyché. Ses tracés mescaliniens à la plume témoignent de cette étrange imagination qui se dilate au contact de la substance ‘magique’. C’est tout le corps qui est ébranlé comme au passage de quelque typhon ou à la suite d’un violent séisme. Bien évidemment, les réveils sont parfois douloureux mais l’artiste a voulu cette hallucination dont il attendait qu’elle lui communiquât les clés d’un autre monde, celui d’une création sans fin, toujours renouvelée, obsession permanente des démiurges que sont les poètes et autres saltimbanques. 

   Voyez Antonin Artaud aux prises avec le pandémonium auquel le livre l’usage du peyotl des chamans mexicains. Les autoportraits qui en résultent témoignent d’un profond et irréversible chamboulement de tout son être. Là se dessinent les premiers signes d’une folie qui, bientôt, deviendra envahissante dont ‘Les Cahiers de Rodez’ sont l’émouvante résurgence. Alain et Odette Virmaux précisent : « Artaud dessinant ou écrivant, c’est un univers en pleine ébullition. Il chantonne, il crie, il bouge sans cesse, il frappe et déchire le papier, il pilonne à coups redoublés ce qui se trouve là, billot, table ou lit : vingt témoins ont décrit ces scènes, cette mise en jeu de tout l’être, ce « théâtre total ». Certes « théâtre total » sur la scène duquel se joue la chorégraphie épileptique du corps de l’écrivain, du moins ce qu’il en reste après le raz-de-marée psychique qui l’a traversé.

    Voyez Oscar Wilde, Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Hemingway, Edgar Poe vouant un culte à ‘La Fée Verte’. Elle est leur Muse, celle par laquelle ils pensent que son envoûtement fouettera leur génie. Wilde remarque : « L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. »    

   Etrange formulation qui suggère que la consommation de breuvage vert aurait dû se limiter au premier verre, le seul qui puisse créer un univers conforme à l’exigence de l’artiste, à sa fantaisie, à sa singularité. Le troisième et au-delà ne font que confirmer l’exiguïté du réel, alors à quoi bon ? Charles Cros, dont on dit l’importante addiction au breuvage, lui dédie ce mince poème :

« Comme bercée en un hamac,

La pensée oscille et tournoie,

A cette heure ou tout estomac

Dans un flot d’absinthe se noie, … »

 

   C’est bien cette oscillation, ce tournoiement, ce vertige existentiel dont sont en quête ces chercheurs d’impossible, ces cueilleurs d’absolu. Mais voici, la parenthèse se referme. Les succédanés aux puissants psychostimulants que sont le recours à l’imaginaire ou au voyage en solitaire dans la nature ne pouvaient faire l’économie de leurs ombres tutélaires, ces peyotls, opiums, mescalines qui se dressent à l’arrière-plan, dont nous aurions aimé éprouver les étranges pouvoirs sans pour autant subir leur puissance cataclysmique. C’est la peur seulement qui nous retient tout au bord de leurs attirants maléfices. Un ange nous immobilise devant le  gouffre où veille le ténébreux Satan. Nous souhaiterions son étreinte, non le baiser de la Mort dont il est la redoutable figure !]

*

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