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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 10:05
Tant que nous sommes, le monde est sans fin

Texture avec la figure géométrique Spidron

réalisé avec k3dsurf et Paracloud

 

Source : Arts et mathématiques

 

***

 

   Défi, oui il faut mettre sa vie au défi d’exister, sinon ce ne seront que sombres nuées à l’horizon de l’être et apories diverses qui traverseront notre peau, cribleront notre chair et ceci nous le savons du plus profond de notre âme, du plus profond de notre être, si bien que la plupart de nos défis sont silencieux, ils naviguent sous notre propre ligne de flottaison, ils comburent au plein du derme, nous en devinons l’obscure énergie à défaut d’en ressentir l’effective réalité et que nous reste-t-il à faire alors au prétexte de séjourner sur Terre que de chercher à écrire la phrase la plus longue qui se puisse imaginer, cette dernière prenant valeur de symbole, chaque mot étant comme un jour, chaque phrase telle une année, chaque texte pareil à la totalité de ce que le destin nous a octroyé en guise d’espace de jeu, cependant, tour à tour, nous abattons nos cartes avec succès, parfois au plus grand des hasards, parfois encore avec un tel sentiment d’un échec proche que nous jetterions volontiers nos Rois, nos Dames, et consorts dans l’âtre flamboyant, pensant ainsi nous protéger de quelque calamité dont notre coupable existence aurait été le lieu, dont nous ne pourrions esquiver la brutale punition à elle réservée, peut-être subir la vengeance de quelque dieu obscur dissimulé hors notre vue dans un mystérieux empyrée car si nous sommes aveugles aux puissances mythologiques, aux fulgurations des archétypes, aux feux de Bengale des concepts, nous sommes tout autant coupables de cécité quant à la perception exacte de notre propre cheminement, la plupart du temps une vaine oscillation aux frontières du possible, mais toujours en-deçà, dans cette marge d’incertitude confite de doute, que l’angoisse renforce de sa lame constante d’effroi, alors que nous reste-il à faire, sinon à courber l’échine, à consentir à accepter le fouet, à progresser lentement sous la brûlure de fourches caudines, que nous reste-t-il sinon à interroger le présent, à nous y immerger  tel Saint Jean-Baptiste dans les eaux lustrales, attendant toujours de ce qui nous est extérieur un genre de miracle qui viendrait nous extraire de notre monade sans portes ni fenêtres, nous déposer au seuil du Paradis, non le Terrestre, mais le Céleste avec ses broderies d’anges, ses processions archangéliques cernées d’écume, ses séraphiques apparitions, ô combien nous nous souhaiterions léger comme la plume, simple variation de l’éther, subtile essence ne connaissant que le luxe entier de sa propre plénitude, planant bien plus haut que ne le font habituellement les aigles royaux, les gypaètes et autres rapaces au vol libre, à l’œil acéré, décrivant dans le tumulte de l’air leurs itératives girations, certes nous n’osons guère nous l’avouer, au motif de la honte consécutive que cette pensée instillerait sur la courbure de notre âme, certains que notre perdition serait à ce prix, qu’au lieu de l’Eden espéré nous ne pourrions jamais posséder que les sombres et dantesques avenues de l’Enfer, tout au mieux demeurer de longues années dans la banlieue en clair-obscur du Purgatoire, réciter quelques patenôtres, célébrer une liturgie dont nous penserions qu’elle atténuerait notre confondante noirceur, nous blanchirait la conscience en quelque sorte, afin que devenu enfin présentable, nous pussions voir s’ouvrir devant nous les portes de la félicité, côtoyer Zeus et sa cohorte de dieux subalternes, frayer un brin avec les déesses derrière quelque touffe d’orchidées prévenantes, tirer de cette union la plus grande félicité qui se puisse concevoir et vaquer à nos occupations ordinaires, bêcher notre jardin, feuilleter un livre d’images, lire quelque sentence bien pesée dans les pages  d’un livre ancien, par exemple méditer sur les Présocratiques, tirer de la célèbre assertion d’Héraclite « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », la sensation pleine et entière de l’impermanence des choses, de leur fuite continuelle, tantôt dans la fente de l’horizon du passé, tantôt en direction de celle du futur, tantôt encore disparaître avec un inquiétant bruit de succion néantisant dans la bonde définitive d’une Métaphysique qui, enfin, dévoilerait son âme en même temps qu’elle dirait les sombres desseins qui, depuis toujours l’animent, la travaillent de l’intérieur, manière de piège tendu en direction des hommes, ces Grands Naïfs qui avaient cru trouver en l’espèce de l’Invisible la solution à tous leurs problèmes, en réalité ils ne faisaient que tourner autour d’eux, les hommes, interrogeant seulement leur propre vacuité, forant le sans-fond sur lequel ils glissent continûment sans s’apercevoir de cette supercherie, demandant au futur de leur accorder l’éclaircie que le présent leur retire, mais demain est trop loin, mais demain est trop illisible dont ils ne peuvent décrypter les messages secrets, ô certes ils auraient voulu être des aruspices éclairés, des manières de Voyants dans le genre de Rimbaud, répétant en leur creuse cavité d’os les précieuses énonciations du Poète Majuscule, « le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » mais, certes, le dérèglement était leur règle commune, mais un dérèglement d’en-bas, alors que la Poésie aurait exigé d’eux un dérèglement d’en-haut, ce à quoi la plupart d’entre eux ne pouvaient nullement prétendre, leurs idées étant trop fuligineuses, leur génie trop éteint, leur intuition trop affectée de lourdeur matérielle, on eût cru leur esprit lesté de gueuses de plomb, d’ailleurs certains d’entre eux étaient affectés d’une marche claudicante qui n’était sans faire penser aux balancements risibles des culbutos, de ceci ils étaient à demi-conscients, ce qui les exonérait, en quelque manière, de faire preuve des compétences qu’ils ne possédaient pas, dont jamais ils ne découvriraient la subtile alchimie, ils traînaient leurs vies d’amibes au ras des flaques d’eau, là où la lumière plombée pareille à un étain semblait être le reflet de leur propre désarroi, certains d’entre eux, par l’effet d’un juste désespoir se jetaient à l’eau, d’autres s’immolaient par le feu, d’autres encore pratiquaient l’art du suicide rituel japonais, le seppuku, plus connu sous le terme de ‘hara-kiri’, lequel malgré le second mot du lexique composé n’avait rien pour faire rire mais évoquait la mort la plus effrayante qui soit, quelques uns pratiquaient les arts martiaux dont ils supputaient que la technique élaborée, codifiée, les soustrairait aux atteintes du Mal et, par un phénomène d’inversion commun à tous les Mortels, d’autres encore, plus positifs, plus optimistes, peut-être avaient-ils lu les ouvrages d’Epicure, sollicitaient leur mémoire afin que cette dernière déléguée à la tâche de retrouver le passé, au travers du beau geste de la réminiscence tel que pratiqué par Proust tout au long de ‘la recherche du temps perdu’, parvinssent, au faîte de leur ressourcement, à recréer un espace d’enchantement, un espace magique dont ils pensaient à juste titre qu’ils avaient tout le loisir de lui apporter la coloration selon leurs souhaits, autrement dit ils s’érigeaient en démiurges de leur propre existence, lui attribuant ici mille faveurs dont la cruelle réalité les avait privés, les conduisant sur le seuil d’une constante dépression, dans l’infernale geôle d’une mélancolie invasive dont ils ne parvenaient nullement à se désengluer, pareils à de pathétiques insectes prisonniers ‘à vie’ de leur sourd bloc de résine, les plus chanceux d’entre eux, les moins abîmés par les crocs aigus de la vie, parvenaient à faire surgir dans l’enceinte de leur tête quelque plaisir dont ils avaient oublié l’existence jadis, un rapide moment de bonheur, le feu d’une étreinte, une ‘tragique jouissance’ (oui, l’oxymore  est voulu car toute joie est tragique à l’aune de sa propre disparition, du vide essentiel qui en résulte), un instant couronné de lumière, par exemple Paul évoquait au plus près de qui il était en sa nature profonde, cette rencontre d’une Aimée sur le bord brumeux du lac Léman, Pierre retrouvait ce morceau de musique baroque, ces carillons du clavecin qui l’avaient tant ému adolescent, Charles une émotion dans la salle d’un musée, approchant pour la première fois les œuvres de Paul Cézanne dont il admirait la touche moderne, exacte, Henri récitait dans sa tête quelque anthologie de Rousseau dans la Cinquième Promenade des ‘rêveries du promeneur solitaire’ : « de toutes les habitations où j’ai demeuré (& j’en ai eu de charmantes,) aucune ne m’a rendu si véritablement heureux & ne m’a laissé de si tendres regrets que l’Isle de St. Pierre au milieu du Lac de Bienne », Louis se souvenait de cette belle journée de printemps où son exaltation romantique l’avait déporté de lui, le remettant en un lieu innommable de pure félicité, tous autant qu’ils étaient, sans qu’ils en fussent le moins du monde éclairés, avançaient dans l’existence au rythme paradoxal d’un imaginaire qui déployait haut son oriflamme, faseyait longuement, comme si sa toile les avait enveloppés d’un voile d’inconscience native, car à les voir progresser on avait l’impression qu’ils constituaient des genres d’hallucinations, des sortes de fictions dont le récit était si flou que même un peintre génial, un Léonard de Vinci par exemple n’eût été en mesure d’en tracer les fidèles portraits, reprenant seulement à la belle toile de ‘la Joconde’ cette touche floue, irisée, tremblante, onctueuse, lagunaire, étrange, du sfumato, ainsi se seraient-ils donnés, ces pauvres Hères,  au plein même de leur vérité qui, en réalité, n’était que l’écho de leur fausseté, de leur marche pareille à celle, oblique, des crabes tâchant maladroitement de grimper aux racines des palétuviers dans le clair-obscur tragique de la mangrove, d’ailleurs quiconque les aurait observés de près se fût persuadé qu’il avait plus à faire à un peuple grouillant de vers, de gastéropodes visqueux à la robe de caoutchouc, gluantes et flasques destinées oublieuses d’elles-mêmes, au pire, dépassant la renaissante figure de Léonard, on se fût risqué à convoquer la galaxie Soutinienne, trouvant en cette dernière, ‘le bœuf écorché’, ‘le lapin écorché’, dont le Lecteur, la Lectrice attentifs auront compris qu’il faut retenir l’écorchure et non l’animal lui-même, donc en ces temps d’obséquieuse condition, vivre équivalait à attendre sa propre fin, tâchant d’éviter les plus grosses embûches, avançant en tremblant de tous ses membres sur le fil tendu (un fil du rasoir en réalité) du fildefériste, évitant de regarder l’abîme où se dissimulent, possiblement, des poissons aux yeux globuleux, des ‘poulpes aux yeux de soie’ pour paraphraser Isidore-Ducasse-Comte-de-Lautréamont, célèbre auteur des ‘Chants de Maldoror’ dont ces figures Hébétées, parfois, du fond de leur glauque détresse, dévidaient quelque phrase digne d’une pièce d’anthologie, « moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin, je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage, au reste, que m'importe d'où je viens, Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant, vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné », voilà où en était arrivé l’humaine condition, perdue à elle-même, sans avenir bien déterminé, sans passé véritable, sauf quelques haillons de mémoire qui flottaient aux quatre vents de l’inconnaissance, et l’on peut se demander, compte tenu de ce vertical dénuement si leurs corps confiés à la table d’anatomie d’un Ambroise Paré eussent encore livré le souffle d’un esprit, la flamme d’une âme, car lorsque l’on est dévastés à ce point PLUS RIEN ne demeure de vous, plus rien ne paraît que les flancs nus et abrupts du Néant, mais Lecteur, Lectrice, quoi qu’il m’en coûte, je dois un instant suspendre mon écriture car quelqu’un tambourine à ma porte, on dirait une pluie d’os sur l’huis et rien ne m’étonnerait qu’il pût s’agir d’un squelette égaré parmi les plis violents de l’air et les flocons des sombres nuées, mais attends donc un instant, Cher Lecteur, chère Lectrice, que j’ouvre le guichet qui me permet de communiquer avec l’extérieur, voici, le guichet glisse dans sa rainure avec le même cri que poussent les enfants effrayés par une rêve monstrueux, et devinez donc qui vient à l’instant me rendre visite, eh bien je ne vous laisserai nullement dans l’embarras, c’est ce bon Maldoror (nous sommes de vieilles connaissances, d’antiques comparses, de joyeux lurons qui n’avons de cesse de creuser « le gouffre béant de l’enfer »), mais entre donc que nous causions un brin entre amis, mais que tu es donc distingué, mais que cette sombre vêture convient à ta blême figure, noir et blanc assemblés, comme Mort et Vie réunis, mais voici, cher Isidore que sous ta dictée minutieuse, les baguettes raidies de mes doigts se mettent en devoir de tracer, tout seuls, les signes que voici  « mais... qu’ont-ils donc mes doigts, les  articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail, cependant, j’ai besoin d’écrire... c’est impossible eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée, j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... mais non, mais non, la plume reste inerte...», alors, cher Lecteur, chère Lectrice, vous voici prévenus en même temps que je prends conscience du tarissement de mon écriture (je l’espère le plus bref possible, car nullement écrire sonne comme l’antichambre de la Mort), mais avec l’ami Maldoror nous allons vaquer à nos occupations, fendre ici une chair humaine, entailler là une peau, faire se lever plus loin une cicatrice car l’écriture des corps, ses stigmates, ses excoriations, ses vergetures, c’est bien une écriture, qu’en penses-tu toi avisé Lecteur, toi avisée Lectrice, et je vous ferai remarquer que je ne terminerai nullement ma phrase par le canonique point final (il ressemble à la ponctuation définitive de la Mort), que je prendrai congé de vous sur trois points de suspension, ainsi me sera-t-il loisible, à tout instant que j’aurai choisi au gré de ma fantaisie, de reprendre ma phrase éternelle, ainsi aurez-vous la possibilité de me lire jusqu’à la fin des temps, et moi de vous entretenir de mes projets aussi longtemps qu’il vous plaira de me suivre, oui, de me suivre

 

 

 

 

 

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