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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 10:09
Elle-en-son-énigme

Peinture Léa Ciari

 

***

 

« Vous] devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces urœus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion... »

 

Gautier - Le Roman de la momie

1858

 

*

 

   La peinture vient à nous en même temps que nous venons à elle. Mais venons-nous de la même manière ? Å elle seule la peinture est un monde avec ses méridiens et ses tropiques, ses zones d’ombre et de lumière, ses affirmations et ses mystères. Si nous nous attachons à elle, c’est bien en vertu des découvertes que nous avons à y faire. Découverte d’une esthétique, découverte de cette altérité qui ne cesse de nous interroger au motif que, pour nous, elle constitue une énigme. Si le personnage auquel est destiné le message émis par le Narrateur de Gautier semble doué des plus grandes capacités lui permettant de déchiffrer ‘ces scarabées … ces urœus ailés’, de se mouvoir avec facilité parmi le peuple secret des hiéroglyphes, nous ne pourrons nous-mêmes prétendre lire la toile avec autant de facilité. Toute œuvre rassemble en soi les sèmes aux termes desquels elle paraît, qui sont ses fondements, ses figures le plus souvent masquées dont nous ne pouvons guère qu’entrevoir quelques facettes, deviner la rhétorique qui s’y dissimule. Car toute œuvre parle mais en langage codé, crypté, et c’est la raison pour laquelle le Visiteur d’un musée demeure toujours silencieux face aux tableaux qu’il rencontre : pour lui ce sont des terres étrangères, sinon étranges. Ici le problème est posé de la compréhension d’un phénomène et de son interprétation.

    Comprendre en son sens étymologique de « saisir, prendre », nous oriente vers un acte de capture de ce qui vient à nous. Certes, capturer, mais quoi ? Une climatique, des formes, des rapports de couleurs, des références à des œuvres du passé, la projection de la psychologie de l’Artiste ? On s’aperçoit bien de la difficulté de l’entreprise. Nous ne pouvons comprendre que par défaut, choisissant ici cette chromatique, là cette esquisse générale qui nous plaît, plus loin la lumière adoucie d’un clair-obscur. Et, du reste, l’Artiste serait-elle à même de ‘saisir’ plus d’éléments significatifs que nous ne pourrions en recueillir nous-mêmes ? Ceci n’est rien moins que hasardeux. Prendre l’œuvre en soi, avec soi, supposerait que sa Créatrice fût informée de ses propres choix, de leur nature, qu’elle connût ses soubassements inconscients, qu’elle pût, de tout ceci, faire une synthèse qui ne laissât dans l’ombre aucune des racines sur lesquelles croissaient les linéaments de sa peinture.

   Quant aux herméneutes qui prétendent mieux comprendre l’œuvre que Celle qui lui a donné le jour, il ne s’agit, bien évidemment, que d’une posture de principe qui ne saurait trouver de réalisation dans le cadre du réel. Tout au plus pouvons-nous prétendre interpréter, c'est-à-dire, partant de notre subjectivité, élaborer une thèse qui soit la plus juste possible ou la moins fausse. Nous ne dirons pas la plus ‘objective’ car il ne saurait être question de déboucher sur quelque vérité universelle, seulement sur une estimation singulière d’un objet qui nous met au défi d’interroger son être et d’en apercevoir quelque ligne de fuite, quelque perspective. ‘Interpréter’, à nouveau en son sens étymologique est ceci : « expliquer ce qu'il y a d'obscur dans un récit ». Le terme ‘obscur’ nous renvoie à l’énigme, tout comme le cercle herméneutique est un jeu de perpétuels renvois d’un sens à un autre.

  

   Décrire, une approche formelle de ce qui peut faire sens

 

   Accentuer le ‘principe de subjectivité’ devient nécessaire. Si je commente cette toile, c’est pour la raison simple que je détermine aussi bien mon monde propre que le monde autre et les objets qu’il contient. Ce qui est autre l’est toujours pour MA conscience. Cet énoncé en forme de paradigme revient à dire qu’il y a autant d’interprétations que d’Interprétants. Ce qui ne contrevient nullement à la notion d’altérité puisque toute altérité s’inscrit dans une réversibilité. Ainsi je suis objet visé par une autre conscience qui, par définition, est fondamentalement AUTRE. Regardeur de cette toile, c’est une subjectivité en regard de l’autre. Celle de Qui reçoit, celle de Qui émet, la toile jouant le rôle de médiateur entre deux consciences. Car le motif central de la recherche, son essence, ne saurait être relation du Voyeur et de cela même qui est vu, mais en sa plus vive effectivité, rencontre des pensées, des intuitions, de la sensibilité.    

   Décrire donc. Le fond est nocturne, dense, irrémédiable. En lui, nulle clarté qui pourrait faire signe vers une possible constellation de sens : présence d’une lointaine étoile, lumière crée par l’homme, trace d’une luciole dans le sombre d’un tapis d’herbe. Le noir, l’unique noir sans concession nous reconduit à notre propre nuit primitive alors que notre parution sur la scène du Monde n’était qu’une vague hypothèse au large du vivant, de l’existant. Mais que fait donc cette dalle fuligineuse, sinon nous clouer à notre condition de non-existant, de non-être qui n’est pas encore capable d’éprouver la moindre angoisse, de prononcer le moindre mot ? Manière d’illisible unité en sa plus étroite occlusion. Un genre de Néant qui, peut-être, ne pourrait être nommé. Quelque mot qui s’ajouterait à cette constatation aporétique serait pur bavardage. Le Rien pour le Rien.

   Mais nous ne pouvons demeurer éternellement dans les coulisses. Peut-être, en un premier élan, chuchoter à partir du trou du Souffleur, prononcer des mots sans consistance, des mots-flocons, des mots-brume et se disposer à regarder, comme au bord du premier matin du monde, le spectacle inouï de la présence. Oui, car il y a présence et, nécessairement, étonnement. Comment une chose peut-elle sortir de soi, déployer sa chrysalide, voler dans l’air qui la reçoit comme l’une de ses évidences ? Enigme. Comment cette forme humaine peut-elle s’affirmer au regard du Néant dont elle provient ? Certes, on dira : ‘exister c’est sortir du Néant, s’assurer de sa propre transcendance’. Oui, mais comment sort-on du Néant, par quel prodigieux mouvement du Monde, qu’y a-t-il donc qui préside à l’enfantement des choses multiples, inépuisables, constamment renouvelées ? Enigme. Pourquoi cette forme qui nous fait face et non une autre ? Enigme.

   La coiffe est rouge, un rouge d’Andrinople qui tire vers le carmin. Non un rouge éclatant, un rouge Alizarine qui déplierait l’oriflamme de son être. Non, une teinte qui se voile, se dissimule, ne dit rien de qui elle est. Nous sommes là, sur le bord d’une vision qui ne trouvera nulle réponse. Une interrogation à vide. Ce rouge ne répond pas, il se retire au plus près de la nuit bourgeonnante de sens, mais non perceptible, non humainement concevable. Il y a comme un genre de bruissement archétypique, un bruit de fond cosmique mais situé bien au-delà des fréquences dont nous pouvons percevoir le rayonnement. Une pure abstraction qui est le revers de l’être, un cercle dont on ne peut connaître le centre.

   Le front est de terre, de glaise compacte, d’argile neuve, genre d’effusion de soi venant de l’humus, sans doute se disposant à y retourner. Manière de Genèse inversée qui rétrocède en direction du lieu de son origine. Cette teinte est belle. Cette structure est belle. Cette essentielle beauté est due au motif même de son possible absentement. Nous voyons bien que, jamais, nous n’atteindrons cette douce falaise, cette éminence en forme de féminité. Tout nous est proposé sur le mode du retrait. Et ce qui se retire du jeu, c’est avant tout notre illusoire présence, notre virginale curiosité est biffée d’emblée car nous ne sommes venus au Monde que sur le mode du retirement, de l’effacement. Ferions-nous irruption en plein lumière et nous détruirions ce visage d’ivoire qui n’a nul besoin d’une quelconque louange pour apparaître.

   Toute beauté se lève de soi, en soi et pour soi. Autrement dit Beauté n’est que par la Beauté. Beauté n’a besoin de rien d’autre qui la justifierait, l’expliquerait, nous la livrerait de telle ou de telle manière. Beauté est totale, sans reste, sans excédent. Beauté est conscience de Beauté. « Toute conscience est conscience de quelque chose », telle s’énonçait l’une des sentences cardinales husserliennes. Certes, mais il parlait de la conscience humaine. Beauté est d’essence bien différente. Beauté est un absolu. Sans doute, parfois, trop rarement, irradie-t-elle sur la face de l’exister. Mais elle n’appartient pas à l’exister, elle pose sur lui ses prédicats et regagne son empyrée. Ses prédicats ne sont nullement définitifs. Ils ont la consistance de l’instant, la spontanéité de l’étincelle, ils bourgeonnent à la face des choses, ils émettent quelques signaux dans les ténèbres denses de l’invisible. Beauté a la consistance de l’infini. C’est pour ceci qu’elle est précieuse. C’est pour ceci que nous devons la regarder comme la merveille des merveilles.

   Les yeux sont voilés, retirés en eux-mêmes. Ce sont les yeux de l’intériorité, ceux-là même qui cherchent à résoudre l’énigme, à se savoir en tant que découvreurs d’un monde situé au-delà des sourdes contingences. On dit qu’ils sont ‘les fenêtres de l’âme’. Si l’âme existe, si ses fenêtres sont closes, c’est retour de l’âme à soi, c'est-à-dire essence en tant qu’essence. Il est difficile d’évoquer cette réalité autrement que par des termes généraux, abstraits et ceci est heureux. Il convient de laisser à l’âme, à l’absolu, à l’infini, leur charge de mystère. Ne le ferait-on, on les effacerait de notre conscience et nous n’aurions alors plus d’orient sur quoi régler notre marche, amarrer les filins de nos interprétations. Leur coefficient de vérité, jamais ne sera prouvé. Pour cette raison il nous faut les garder en notre vue.

   Les sourcils dessinent avec la courbe du nez, bien plutôt une forme qu’ils ne déterminent les contours d’une figure humaine. Belle représentation que celle-ci qui penche plus du côté de l’Idée que de sa réalisation effective. Cette ligne enclot un sens, non un particularisme qui ferait signe en direction d’une vie avec ses aventures, ses multiples événements, ses inévitables accidents.  La bouche, les lèvres qui émettent habituellement le langage, sont dissimulées par un geste de la main qui les met au repos. Ainsi sommes-nous dans l’empreinte invisible d’un silence originel avant même que les mots ne viennent différencier l’espèce humaine de l’animale, de la végétale. Elle-en-son-énigme ne profère rien qui pourrait être définitif.

   Bien des mots entaillent, lacèrent le réel, lui infligeant d’ineffaçables stigmates. Langage-fontaine, langage-source en attente de sa venue au Monde. Ne rien proférer est comme tout proférer. Le silence est la mesure première, la disposition fondamentale au gré de laquelle tout pourra être dit de l’homme, des choses, de l’univers. Il faut bien peser ses mots, les manduquer longuement, leur laisser un temps d’incubation suffisant afin que, portés à leur essentiel recueil, ils puissent dire, précisément, l’ordre du Monde, la beauté des choses, la venue à soi de l’être en sa plus exacte ressource. Elle-qui-est-énigme se retient sur le bord d’une énonciation qui la déterminera en tant qu’être parlant, l’essentiel motif qui la fera singulière parmi la fluence du divers, le bruit des agoras, les mouvements infinis de ce qui est.  

   La main esquisse le geste du retrait en même temps que celui du repos, de la longue et ténébreuse méditation. La main soutient et apaise. La main guide et questionne en attente de quelque chose qui pourrait s’inscrire sur le voile de la conscience, une impression existentielle, la venue d’un projet, la verticalité d’une certitude, la vibration contenue d’une angoisse. Cette posture est belle, elle témoigne d’un genre de classicisme, elle se pose comme allégorie de l’être livré à ses propres ambiguïtés. Comment surgir à soi dans la faille abrasive du jour ? Comment porter son feu à l’horizon du Monde ? Comment être soi à son propre regard et n’être pas soi au regard de l’Autre ? Ici, tout contre le fond serti de Néant, la dimension de l’exister est abyssale, ce que cette peinture rend dans la mesure essentielle du dire. Tout y est dit du drame humain avec une belle économie. Du tragique, certes, et de son ineffable beauté. Toute beauté est nécessairement affiliée au tragique. C’est parce qu’il y a du tragique qu’il y a beauté. Nous ne sommes des chercheurs de beauté qu’à renier notre finitude. Tant que la beauté nous habite nous demeurons en nous avec quelque motif de satisfaction et, parfois, avec des éblouissements de joie.

   Et ce cou à la Modigliani, ce cou qui plonge dans la nasse rouge du chandail, ce tesson qui porte témoignage de l’ensemble, que nous dit-il sinon la limite de l’être dont, jamais, nous ne pourrons embrasser l’entièreté. Un fragment seulement. Tout comme le statut de l’interprétation. Nous cherchons à savoir, nous cherchons à comprendre et, toujours, nous sommes aveuglés par notre quête comme le chercheur d’or est aveuglé par le métal jaune. Nous sommes des chercheurs de sens et nous nous apercevons de l’immense difficulté de la tâche. Nous assemblons quelques sèmes, en tissons la toile-Pénélope qui meurt de sa propre présence. Tout est toujours à recommencer. Le sens ? Des esquisses seulement, nous n’en percevons que quelques horizons, en saisissons quelques perspectives fuyantes.

   Notre conclusion, au regard de l’œuvre, n’est jamais définitive. Demain ne ressemblera nullement à aujourd’hui. Ce que, il y a peu, nous avions puisé, voici que, déjà, l’image s’altère, se modifie, s’entoure du luxe de la métamorphose. Oui, il est heureux que le sens soit pluriel, foisonnant, sujet au changement. Le sens est dynamique tout comme la vie qui lui sert de support. Elle-en-son-énigme, n’est énigme qu’en raison même de sa constante fuite, du réaménagement de son être qu’elle manifeste dans cette empreinte et non dans telle autre. Nos points de repère existentiels se nomment temps, espace. Elle-en-son-énigme possède son propre espace-temps. Nous possédons le nôtre. Coïncidence des deux, osmose, convergence, ceci veut signifier la Beauté en partage. Le temps d’une étincelle. L’espace d’un bonheur. Tout ceci est en vérité ou bien n’est pas. Nul autre chemin que celui-ci.

 

 

 

 

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