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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:28

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   J’ai rejoint la Rue Ovale. Bientôt, devant moi, la Porte indiquée par Jean-Jacques. Je pousse le rideau. Des candélabres posés sur des stèles de marbre diffusent une sorte de clarté huileuse. Des renfoncements sont ménagés qui abritent les bustes sculptés des Auteurs illustres : Machiavel, L’Arioste, Pietro Bembo, Baldassare Castiglione. Ces répliques sont si ressemblantes que je pourrais, à tout moment, percevoir les voix des auteurs déclamant des extraits de leurs œuvres, ‘Le Prince’, ‘Roland furieux’, ‘Prose della volgar lingua’ et seulement d’entendre résonner la belle langue italienne, je suis déjà dans la Péninsule, sans doute fasciné par quelque beau paysage de Toscane. Contrairement au précédent, ce chemin-ci descend en pente douce et aucune volée d’escalier n’en perturbe le cours harmonieux. Tout au bout s’ouvre une large anfractuosité par laquelle se laisse voir la pure merveille. Je marche dans la ville, cette ‘Mystérieuse’ qui n’est pas seulement constituée d’un entrelacs de maisons et d’immeubles mais comporte en son sein de vastes plaines, de larges plateaux, d’immenses vallées où coule une eau pareille à celle des glaciers, une vibration du bleu dans l’azur. Ce que je vois ? Ceci : au loin la silhouette gris-bleu d’une montagne se détache sur un ciel de corail adouci. Puis une seconde ligne d’horizon plus proche, on y distingue un relief se perdant dans de lumineuses brumes. Puis, tout en bas, au premier plan, des emboîtements de collines à la couleur de blé et d’eau verte, un temps infini qui s’écoule vers on ne sait où, en dehors du souci des hommes. Sur une butte, un vestige de temple laisse paraître ses colonnes, son péristyle, quelques fresques des temps antiques. Des ifs-chandelles l’entourent dont les ombres s’épanouissent à son pied. Puis les lignes régulières d’un verger. Puis des terres couleur de chaume qui en rehaussent le ton.

   Je suis maintenant arrivé dans une rue pavée, bordée de hautes maisons. L’une d’entre elles m’intrigue, surtout sa large verrière dans laquelle sont sertis des verres de couleur cernés de plomb. Je m’approche. Une haute porte est entr’ouverte. Je la pousse discrètement. Je découvre une pièce étrange hantée par des plages de clair-obscur. Elle me fait aussitôt penser aux ‘Prisons imaginaires’ de Piranèse. Identique hauteur des voûtes, portes fermées par le quadrillage des ferrures. Volées d’escaliers, balcons en surplomb, passerelles de bois, lustres immenses suspendus à un invisible plafond. Il est trop haut, il est trop nocturne. Petit à petit mes yeux s’accoutument à cette clarté d’avant le jour. Dans une large coulée de pénombre je distingue un homme occupé à tracer des réseaux de lignes, à dessiner à l’encre de Chine la complexité des remous d’eau, leur étonnante chevelure, toute une géométrie embrouillée de flux et de reflux, de rapides et inquiétants vortex, enfin l’infini fourmillement du monde. Je m’approche sans faire de bruit afin de ne nullement déranger Léonard dans son travail. Oui, Léonard, car je l’ai bin reconnu vêtu de son ample blouse, large chapeau à rebords, barbe foisonnante, semblable aux ‘lignes flexueuses’ qu’il trace en ce moment sur le papier.

  

 

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