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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:36
SILENZIA

             Œuvre (détail) : André Maynet

 

*

« Pour celui qui est très solitaire,

le bruit est déjà une consolation ».

 

« Œuvres posthumes » - Friedrich Nietzsche.

 

***

 

    Silenzia était son nom. Son nom de plénitude et de sérénité. Ce qu’aimait Silenzia, s’enfermer dans sa chambre et se pelotonner sur le moindre bruit qui se manifestait. Les bruits et elle c’était comme la chair et l’ongle, la brume et le lac, l’automne et la feuille rouillée. En réalité, il y avait une telle osmose que le corps de Silenzia se donnait à entendre tel le coffre du clavecin, les cordes de la harpe, la flute traversière où coulait toute l’harmonie du monde. L’on passait à côté d’elle et l’on entendait l’air triste de la fugue, la plainte de l’adagio ou bien les notes discrètes d’un luth baroque. Et nul ne s’interrogeait à ce sujet. S’étonne-t-on de la fuite du vent sur la courbe de la colline, du jeu insouciant de l’enfant, des cabrioles gracieuses du papillon dans l’air qui vibre de clarté ? Non, tout ceci est si naturel, aérien, tissé de juste mesure. L’on ne s’inquiète jamais que des choses qui font leurs aspérités et déchirent la toile lisse du réel.

   Jamais personne ne s’immisçait dans la solitude de Silenzia. Jamais personne ne la distrayait dans l’écoute des sons qui la traversaient et la portaient au plein de son être. Il y avait une telle concordance, une telle effusion, un jeu si subtil de vases communicants. Silenzia ne s’éloignait de son corps que dans la proximité car les bruits l’habitaient de l’intérieur et ceux du dehors étaient des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie dans l’air exténué de beauté. Sa beauté à elle était tout intérieure, pareille à la chair couleur de corail qui dormait dans la conque d’une nacre et ne souhaitait que ceci, être disponible au flottement infini des choses.

   Mais, ici, il faut dire la vérité de Silenzia en son phénomène le plus approché. Qu’elle ressemble aux murmures discrets qui animent sa chair, nul ne pourra en douter un seul instant. Ainsi le cuivre de ses cheveux est-il l’écho des notes claires qui se logent dans l’écrin discret de sa tête. Ainsi le teint vide de son visage ressemble-t-il à l’empreinte de pas sur un sol semé de givre. Ainsi le rose qui poudre ses joues est-il semblable à la chute des fleurs de cerisiers au Pays du Soleil-Levant. Ainsi la prunelle verte de ses yeux est-elle le souci émeraude qui susurre près des mares d’eau. Ainsi le pli de ses deux lèvres reflète-t-il la douleur améthyste qui, parfois, se laisse entendre lorsque les jours chutent, que la lumière baisse, que l’hiver s’annonce avec son étole de neige, ses glaçons suspendus aux rameaux. 

   Parfois, Silenzia, à l’affût du moindre son qui pourrait surgir au sein de sa retraite, se confie-t-elle au seul battement d’un métronome. Celui-ci, en son rythme alterné, lui dit-il le bourdonnement du jour, le chuchotement de la nuit ; le crépitement de la joie, le gémissement de l’affliction ; le babillement des heures claires, la plainte des heures tristes ; la mélodie de la beauté, le feulement de la laideur. Parfois, Silenzia laisse-t-elle s’échapper d’elle, aux alentours immédiats de son corps fluet, le babil à peine affirmé du vide, le pépiement léger du rien, le ramage impalpable du néant. Oui, ceci paraît tellement inconcevable, pour Silenzia rien n’existe hors de Silenzia. Rien n’existe que ce langage intérieur qui la parcourt à la manière dont un clair ruisseau se dissimule aux yeux à l’aune de son parcours sous les ramures des grands saules. Quelque fois le tintement de quelques gouttes mais que l’eau reprend en son sein tel le bien le plus précieux.

 Vous, qui lisez et vous questionnez nécessairement sur le sens du monde, le sens des choses, votre sens intime, faites donc l’expérience d’une plongée au sein même du site de votre chair. Cherchez à y percevoir le bruit rouge du sang, cette artère de vie ; le bruit bleu de la respiration, cette longue liane qui vous relie au rivage du ciel ; le bruit blanc des os, il est l’ossuaire définitif au gré duquel vous tenez debout et affirmez l’indéfectible levée de la condition humaine au-dessus des herbes de la savane originelle. Oui, nous sommes peuplés de bruits dont nous ne percevons plus exactement la signification. Provisoirement il faut se dépouiller de son intellect, ôter toute tentative de nommer les perceptions, plonger en apnée dans le derme vif des sensations et mener une vie instinctive, une vie d’amibe seulement préoccupée de ses propres mouvements, de son unique métabolisme. Déserter, en quelque sorte, la posture verticale et adopter celle horizontale, de la joue contre le sol, cette attitude des anciens Indiens qui auscultaient la terre pour en sentir l’intense énergie, pour assimiler quelques bribes de sa puissance, profiter de l’oblativité du sol qui nous attend comme l’un de ses multiples enfants.

   Le mot de Nietzsche qui dit le bruit, la consolation de la solitude qu’il réalise est un mot non seulement de bon sens mais d’expérience profonde de ce qui vient à la rencontre de celui, celle qui n’existent qu’à demeurer enclos dans leur être. Peut-être, alors, est-ce simplement le bruit de soi que l’on perçoit, qui serait le début du bruit du monde ? Tout bruit, en soi, est ébauche de parole, pour cette raison il entame la glace de la solitude qu’il métamorphose en esquisse de relation. Même l’autiste en son abyssal dénuement perçoit au moins une once d’altérité. Les mots qu’il répète en écholalie, ce langage cybernétique qui paraît totalement dénué de sens est, forcément, humainement, éprouvé comme une amorce d’un lien avec le l’univers hostile qui s’annonce à l’horizon. Nul ne peut endurer le silence total sauf au risque de la folie. Ecoutons nos propres bruits, écoutons ceux du monde. Ils se reflètent et disent, selon une multitude d’échos, notre présence, ici et maintenant, dont nous ne serons jamais assurés qu’à être des émetteurs de langage. Silenzia, confions-lui les mots que nous destinons à sa reconnaissance. Seule cette dernière autorisera la nôtre. C’est de cette gratitude polyphonique que naît cette inaltérable essence dont nous tissons l’autre, dont l’autre nous tisse en sa plus exacte manifestation. Bruits contre bruits.

  

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