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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 08:23
L’Amour-la-Mort

             « A terra » 1998

           Tempera e pastello

             Marcel Dupertuis

 

***

 

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Le rouge du plaisir.

Le rouge du désir.

Il est si facile de quitter son être,

de basculer dans la forme qui s’offre

et mourrait de ne point s’offrir.

L’amour est toujours question

par rapport à la mort.

Ne pas y succomber et l’on meurt.

Y succomber, on y meurt aussi,

de la « petite mort ».

 

Orgasme, évanouissement, syncope,

tous termes équivalents qui disent

l’arrachement à soi,

l’immolation en l’autre.

Immolation par le feu.

Braise contre braise.

Rubescence contre rubescence.

Gerbes d’étincelles

comme dans l’œil du cyclone

ou bien dans les cristaux

d’un kaléidoscope pris de folie.

 

A peine ai-je regardé

 

et déjà je ne m’appartiens plus.

L’autre m’a ôté toute liberté.

Je suis pris

dans la nasse de son regard,

dans le filet de ses mains,

dans la liane volubile de son corps.

 

Je suis moi en cet événement

qui va survenir

dont je ne sais rien,

dont je ne peux nullement

tracer la courbe,

envisager la rive

qui sera celle de mon destin

lorsque le plein de l’expérience

sera atteint.

 

Peut-être un point de non-retour.

Jamais l’on ne revient de l’amour.

Toujours un lambeau de chair

entre les dents de porcelaine de l’amante.

Toujours un fragment de conscience

qui demeure fiché dans ce roc adverse

traversé de mille tellurismes.

Toujours une limite franchie

dont on ne pourra évoquer

ce qui la constitue hors notre vue.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Et je suis  « A terra », atterré d’être ici

alors que je devrais être là.

Là où est la vérité de la forme

en son urgente apparition.

Tête fichée au sol

- du moins le pensè-je -,

césure blanche qui entaille le cou,

qui aurait pu porter la mort.

Simple question d’une blancheur de l’espace

qui, traversant,  

moissonnerait l’invisible face.

 

Epiphanie si distraite.

Nulle femme ne peut montrer

son visage

dans le temps flagellé

de la jouissance.

Ou bien de l’attente.

C’est cousu du même fil,

serti dans le corps avec une trace

de vive brûlure.

 

Le toboggan du dos

est arrêté dans sa chute.

Il connaît la vive tension.

Il éprouve la crainte du saint

devant son icône.

Il vibre de l’intérieur

et appelle le sacrifice.

Le sang est là

qui fait son bruit de lave,

son bouillonnement intérieur.

Il piaffe et mugit.

Il est parfois cinabre-soleil-couchant,

parfois andrinople-seuil-de-nuit,

parfois amarante et c’est un nocturne

avec ses vêtures de deuil,

sa pathétique scansion temporelle.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

D’elle.

De moi.

Irrémédiablement.

Je fais l’ascension

de ceci qui me fascine.

Je glisse tout le long

de l’épine dorsale.

Je me pique à ses harpons.

Je me réjouis à son tissu de soie.

A ma gauche l’orient originel,

sa pure lumière,

premier saut du jour.

A ma droite l’occident terminal,

sa nuit, ses vices, sa perdition à jamais.

 

Je suis sur la ligne de crête

avec la rumeur solaire

qui joue à damer le pion

à cette ombre dense

pliée dans ses secrets,

perdue dans ses mystères.

 

Parvenu au sommet,

sur le silex luisant des fesses,

je ne suis plus vraiment moi

mais une modeste abeille-ouvrière

qui vient servir sa Reine.

Sujet simplement

alors qu’elle est l’objet sacré

qui brille au fond de sa grotte.

Mes ailes vibrionnent

à la vitesse des pensées.

Elles s’enduisent de rosée nuptiale

sur le bord nacré des pétales.

Elles se gorgent de pollen

au contact des étamines.

Je bois le divin nectar.

 

 Je suis au cœur du monde.

Je suis dans le réceptacle

qui m’accueille

tel celui qui était attendu,

peut-être le fils prodigue

qui revient au foyer,

dont le destin est de mourir, là,

au plus brûlant  de l’être,

dans cette fosse séminale

qui gémit d’être aimée

et me donne la mort en retour.

 

L’amour-la-mort,

un seul et unique geste.

Cette épreuve du feu

n’est jamais reconductible.

C’est pourquoi au futur

je n’en retrouverai le goût.

Tout amour est déchirement,

présent plus que présent.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

 

 

 

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