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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 09:10
BONHEUR

                                                            Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Le bonheur est quelque chose de si vague

que nous sommes réduits à le rêver ».

 

« Pensées, Maximes, Réflexions »

Comte de Belvèze

 

***

 

   Nous regardons une horloge comtoise dans son beau bois d’acajou, nous écoutons le battement régulier de son mouvement, nous nous étonnons de son mécanisme si précis qu’il semblerait la métaphore même de la vérité. Nous éprouvons une évidente satisfaction.

   Nous regardons ce beau paysage du Pays Basque, nous voyons la crête de la colline qui fuit vers le ciel, la clairière largement ouverte et son bouquet d’arbres, son chemin qui traverse la diagonale du paysage. Nous sommes dans une sorte de ravissement.

   Nous regardons telle belle Fille, sommes fascinés par sa blondeur, la belle évidence de ses traits, l’arcade régulière de ses sourcils, le gonflement souple de ses lèvres, son regard qui flotte, au loin, tel le nuage poussé par le vent. Nous connaissons une vague euphorie qui creuse ses sillons dans le massif de notre chair.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille et cependant nous ne connaissons du bonheur que son passage furtif, son bondissement, soudain, hors du champ de notre horizon. C’est comme une inquiétude qui s’empare de nous, nous traverse et nous pensons à un filet d’eau qui s’écoule vers l’aval de son être sans se soucier de nous, qui sommes sur le rivage, et voyons l’eau claire faire ses surgissements, ses retraits sans que nous puissions en rien modifier son cours, le destin qui le guide en direction de son mystérieux avenir.

   De ceci nous déduisons que le bonheur - ce mot est si usé dans sa gangue prosaïque ! -, ou bien n’existe pas ou bien qu’il est humainement impossible à atteindre. Alors on s’interroge sur le socle même de sa condition, on laisse son imaginaire voguer, questionner l’expérience existentielle, chercher à débusquer qui, parmi notre entourage, peut se targuer d’en posséder l’immense sentiment de complétude au-delà duquel plus rien ne demeurerait que le vide et le silence absolus. Voyez-vous, c’est une rude tâche que d’explorer sa propre vie, d’essayer d’y déceler l’indécelable et de poursuivre son chemin avec la certitude de ne jamais connaître cet état de parfait équilibre qui nous comblerait jusqu’en nos moindres désirs. Car, avant tout, nous sommes des êtres de désirs, des genres de gamins gâtés qui ne regrettent rien tant que leur petite enfance. Nous étions  des rois, avions toute notre cour à nos pieds et chacun s’ingéniait à broder une hermine, à tresser une couronne afin qu’au moins une fois, sur terre, le miracle se fût accompli d’un éternel rayonnement.

   Cependant l’enfance, comme toute réalité humaine, connaît des limites et il nous faut donc consentir à grandir. Et que veut dire « grandir », si ce n’est se doter des moyens de réaliser sa propre autonomie, d’avancer autant que possible vers une hypothétique liberté, de s’assumer selon la loi des vertus morales ? Que serait donc le fait de vivre s’il s’arrogeait tous les droits et jetait aux orties les règles de la bienséance ? Encore ici, comme toujours, se donne à penser la nécessité de se référer à une éthique. Notre conscience en est informée même si notre intellect rechigne parfois à en accepter les contraintes. Le plus souvent ce sont ces contraintes, ces interdits, ces limitations de notre liberté qui mettent le bonheur sous le boisseau et nous inclinent à une vie que d’aucuns jugent monotone sinon vide de sens. Mais, à bien y regarder, est-ce un destin sans foi ni loi qui réaliserait les possibilités de notre assomption vers cette félicité que nous appelons de nos vœux ? Le croire serait faire preuve d’une belle naïveté ou bien porter au-devant de soi un ego jamais rassasié de lui-même, de son éclat, de sa croissance.

   Être dans le bonheur n’est pas nécessairement demander que rien, jamais, n’entrave notre chemin. Celui qui vit selon ses caprices n’étanche jamais sa soif d’en imposer d’autres à son entourage et de se réfugier dans la tour d’ivoire d’une domination permanente. Ceci constitue un cercle vicieux qui ne saurait avoir de frein. Combien il est plus rassurant de prendre une nécessaire distance par rapport au réel, de se détacher des biens matériels et de n’éprouver, vis-à-vis des choses en général, qu’un détachement positif, non une frustration qui assombrit l’âme et la convoque à des tâches subalternes qui ont pour nom « envie », « convoitise », « concupiscence ». Dompter ses propres représentations est la seule façon de lutter contre ses instincts primaires en les disciplinant, conditions mêmes d’un accès à l’ataraxie, cette belle équanimité d’esprit qui se satisfait de ce qui est ici présent et qui nous concerne comme le réel le plus accessible que nous puissions envisager.

   Certes, le stoïcisme n’a plus guère cours aujourd’hui dans une société occupée de profits, livrée aux démons de la consommation, fascinée et façonnée par le désir de paraître. Mais peut-être ceci constitue-t-il une chance à saisir en se conformant à des attitudes qui seraient des procédés inverses, des figures antinomiques. Opter pour le simple, réduire ses besoins, s’orienter vers la pratique d’une activité intérieure qui pourrait se rapprocher des exercices de méditation et de contemplation. Autrement dit, ce qui est hors de nous, que nous jugeons à l’aune d’une incomplétude, réalisons-le en notre propre for intérieur. Les richesses du-dedans sont bien supérieures à ces miroirs alouettes qui ne font que nous abuser et nous distraire de notre propre conscience.

   « Le bonheur est quelque chose de si vague que nous sommes réduits à le rêver », suggère, sans doute avec « bonheur » le Comte de Belvèze. Mais « le rêver » ne veut nullement dire nous réfugier dans le songe, échapper au réel afin que, devenu une utopie, un genre de paix puisse nous être octroyée. Le rêve dans son acception ordinaire est trop connoté telle une fuite, un refuge dans le seul imaginaire, l’activation du registre de l’inconscient. Au rêve freudien « pur et dur », substituons donc la pratique du rêve éveillé dont l’essence se rapproche de l’état de méditation auquel je faisais référence il y a peu. L’avantage décisif de ce type de rêve - que nous pourrions nommer plus adéquatement « conscientisation » -, c’est qu’il met en jeu notre propre volonté au gré de laquelle nous ordonnerons, à nouveaux frais, l’éventail faussé de nos perceptions, organiserons la hiérarchie de nos sensations. Une certaine façon d’opposer à nos « vices » les plus ordinaires, l’illumination de nouvelles vertus. Nécessairement, beaucoup, fascinés par les « félicités » immédiates de la jungle consumériste se gausseront de cette inclination présentant, par bien des aspects, le visage d’un rigoureux ascétisme. Certes, tâcher de capter une parcelle de bonheur engage la personne humaine dans la totalité de sa nature. Il ne saurait y avoir de bonheur gratuit, de pochette-surprise au fond de laquelle il nous attendrait comme les croyants le Messie. Le bonheur se mérite ou bien alors il n’est que piètre satisfaction, écorce d’un fruit dont on se débarrasserait après l’avoir mangé. Le bonheur, c’est identique à la joie du sportif à l’issue du marathon. Entre la fortune immédiate qui sourit et les souffrances qui en ont permis l’éclosion, il y a toujours une nécessaire tension, la valeur ne résulte que de ceci et serait bien fat celui qui escompterait l’octroi d’un délice qui n’aurait eu, dans ses fondements, la nécessité d’un effort à produire, parfois d’une douleur à éprouver dans sa chair ou bien son esprit.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille, nous les soumettons à un long temps de maturation, à une alchimie dont ils seront, chacun à leur manière, la « pierre philosophale » que nous attendions dans l’ombre avec le secret espoir que la lumière, un jour, les atteigne. Jamais clarté ne se donne d’emblée. Toujours le temps est le médiateur de nos avancées les plus franches, de nos progrès les plus décisifs.

 

 

 

 

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