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17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 17:49
Glaive de sang

  Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient marché dans la grande plaine blanche. De la neige, infiniment. Un concept immaculé avant qu’il ne vienne à sa formulation, qu’il ne déplie les rémiges du sens. C’était bien de marcher ainsi face au paysage lactescent, d’entendre le silence faire ses étranges circonvolutions. On avançait dans la radiance du jour, on dépliait ses doigts, une pluie de flocons pâles y trouvait le lieu de son repos. On posait les palmes de ses pieds sur des coussins d’albe et d’écume. Ô toute douceur qui gisait là dans son manteau brodé de lys, rehaussé d’hermine ! Assurément une royauté. Assurément l’élection d’un destin qui ouvrait ses eaux cristallines.

   Nul ne sait comment les choses sont arrivées, de quelle manière la surface livide, un jour, s’est déchirée, entraînant avec elle une teinte de sang dont personne n’aurait pu supputer la présence, ici, dans la dalle infiniment étendue de la paix. La plaine, l’admirable surface seulement agitée de la lente ondulation des herbes et des graminées portait en son sein les stigmates d’une douleur patente. Mais,  piège parmi les pièges, la souffrance affichait en son envers les insignes rubescents du plaisir, les marques singulières de l’immédiate joie. L’homme qui, le premier, avait découvert la faille, la ravine tachée de rouge, avait ouvert la voie à la marche chaotique de l’humain. Le glaive de sang, on ne voulait le voir et cependant on tendait son cou en manière d’offrande, on faisait de son corps un lieu de félicité-supplice, tout-en-un, la graine du bonheur portant en elle les germes de sa propre fin. Le problème, lorsque l’on avait découvert la faille était celui d’une immolation de soi dans un geste de généreuse présence, de donation jusqu’à l’impossible de sa chair, de turgescence sacrificielle de son sexe.

   Et ce saut du sexe dans le néant, pouvait-on l’éviter, lui substituer une aimable activité, la pêche à la ligne, la chasse aux papillons, l’occupation à un jeu de société ? On avait tout essayé cependant pour demeurer sur la grande falaise blanche da la poitrine, sur la colline des épaules, on s’était même arrimés au mince pertuis de l’ombilic, mais rien n’y avait fait. Il y avait comme une furieuse aimantation, un vortex qui appelait, une spirale qui hélait, invitait aux agapes festives, aux noces dionysiaques. La vendange était faite, le raisin pressé, le nectar carmin, tout à sa combustion, créait un doux vertige, diffusait une fragrance intimement narcotique. Alors, comment ne pas sombrer dans le jeu qui faisait briller ses milliers de facettes, lançait ses éclairs, projetait ses feux d’artifice ?

   Au début, ce n’avait été que de simples efflorescences du désir, quelques attouchements, un genre d’activité gratuite. On butinait, picorait, grappillait. Puis, bien vite, selon la pente exactement humaine on avait pris goût au festin, varié le menu, inventé toutes sortes de déclinaisons qui avaient grand ouvert les portes de la gourmandise, bientôt de la volupté. A tout ceci il n’y avait rien à redire pour la simple raison que la poursuite de l’espèce ne pouvait s’abreuver qu’à ce divin élixir. Ce qu’on ne savait pas toutefois c’est que l’eau de cette fontaine pour savoureuse qu’elle était n’en portait pas moins, en ses plis, les verts effluves de Léthé.

 

« Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué ». JMG Le Clézio - L’extase matérielle.

 

   Ainsi la douceur d’Albion cache en ses falaises une porte de sang. Comme si existait un cogito génésique pouvant s’énoncer selon le couperet suivant : « Je nais, je meurs ». Glaive vermeil suspendu au-dessus de notre condition afin qu’avertis nous ne puissions nous exonérer de l’idée de la mort. Comme pour l’avisé Montaigne elle doit être notre éternel souci, le gage de notre liberté. Nul ne saurait s’affranchir de cette dualité liberté-vérité, l’une étant la condition de possibilité de l’autre. Seuls les pleutres se dissimulent dans les ombres de la caverne platonicienne. A l’aune de cette contemplation lucide, que reste-t-il à dire, sinon que l’acte d’amour est le premier crime que l’homme commet ? Cependant certains crimes sont délicieux ! Aimons la bouche d’ombre, elle est notre seul refuge. En attendant.

 

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »

 

Victor Hugo - Les Contemplations.

 

 

 

 

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