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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 19:29
Demeurer dans le bleu

 

           Photographie : Livia Elèna Alessandrini

 

 

***

 

 

   Ici, aux confins de l’eau et de la montagne, tout le monde l’appelait : B. Que signifiait donc cette simple lettre ? L’abréviation de Béatrice ? Le début de Bonheur ? La troisième lettre de siBylline ? Ou bien la cinquième de ténéBreuse ? En réalité nul ne savait à quoi se rattachait cet étrange et économe sobriquet. On disait : « Tiens j’ai aperçu B. se promenant au bord du lac » ou encore « B. est passée à vélo dans la rue » ou encore « Ce matin, B. avait sa boîte de couleurs et ses pinceaux ». Mais affirmant ceci, les habitants d’ici ne faisaient que dérouler les fils d’une intuition car le signe distinctif de B. consistait en son invisibilité. Il faut dire, dans cette bonne ville d’Etrange, rien ne se laissait voir que de mystérieux, d’amplifié, et le réel, constamment métamorphosé, se diluait dans l’eau du premier nuage venu. De ceci nul ne s’offusquait car chacun sait qu’une vision altérée des choses est bien souvent préférable à la préhension solide des phénomènes, à leur matérialité têtue.

   Donc, B. qui vivait en quelque endroit seulement connu d’elle - peut-être l’abri d’une grotte, la frondaison d’un arbre ou bien une hutte de sa fabrication -, B. ne se livrait que par fragments dont il fallait reconstituer patiemment le puzzle. Nombre de gens obstinés avaient cependant renoncé à en tracer les contours. Plus d’un, à Etrange, se contentait de l’apercevoir  - ou d’en prétendre la saisie -, dans le reflet d’une vitre, un miroitement du lac, les mailles d’une brume légère. Dire à quoi B. occupait ses journées serait une entreprise aussi fastidieuse qu’inutile. Qui croit saisir la feuille d’automne dans la rumeur du vent, demeurent, le plus souvent, les mains vides et l’esprit en déroute.

      A défaut de pouvoir la cerner, nous nous contenterons de tracer de B. une esquisse qui ne soit trop fuyante. Voilà comment cette sauvageonne occupait approximativement ses journées.

   Il y avait les jours Rouges, ceux où le soleil ensanglantait le ciel, où l’amour rutilait au coin de chaque rue, où la passion faisait ses rameaux complexes et ses circonvolutions, où la rose dépliait la soie de ses corolles dans une manière de don presque impérieux, une haute évidence, une autorité des choses à dominer, à s’épandre, à coloniser la moindre parcelle d’air. En ces jours d’exubérance, B. sortait peu, demeurait tapie au fond de son abri, attendant que tout revînt à la raison.

   Il y avait les Jours Jaunes, les jours champs de tournesols, les jours vangoghiens, ceux où le pollen tapissait les rues d’une teinte vernissée, pour un peu on se serait pris les pieds dans toute cette délirante effusion. En ces heures hautement rayonnantes, B. se dissimulait le plus souvent derrière le tronc d’un arbre, sous le treillis d’une marquise, enfin en quelque endroit qui assurât à son âme fragile un lénifiant repos.

   Il y avait les jours Verts, les jours d’épanchement de la chlorophylle, on aurait dit des fleuves d’émeraude s’écoulant vers la mer. B. aimait bien le vert mais dans ses teintes adoucies : amande, anis, mousse ou bien plus soutenues, sapin, impérial, viride. Les verts crus, citron, printemps elle en redoutait le penchant acide, cela faisait en elle un genre de creux où semblait se déverser le visage urticant des choses. Parfois, s’asseyant à la terrasse d’un café - nul ne la voyait -, elle sirotait tout doucement, dans des chalumeaux de verre, une boisson mentholée qui lui disait toute la fraîcheur du monde, la souplesse du bocage, les ruisseaux allongés sous le berceau des arbres.

   Il y avait les Jours Marron, les jours châtaigne et terre, les jours à la saveur chocolat. Elle aimait bien ces déclinaisons du sol, ces glaises lourdes, ces sables légers. Cette matière la rassurait, l’ancrait dans le réel, elle l’imaginaire imaginative qui ne se sustentait guère que de vols impalpables, les siens, mais aussi de ceux des oiseaux du ciel. Elle aimait la couleur onctueuse de la banane, celle duveteuse, qui avait pour nom chamois, elle  appréciait surtout la teinte approchée de la brique, ce poil de chameau dont, sans doute, elle tressait le tapis de ses rêves. Marron la voyait aussi bien sur une nappe de feuilles mortes dans un jardin public, près des chevaux à la robe bai, de la rive du lac où les vers dressaient leurs drôles de tortillons de boue, ou bien dans la proximité d’une brûlerie de café où se mêlaient, pour son plus grand bonheur, arôme et couleur. 

   Enfin il y avait les jours Bleus. Les jours où, assurément, elle était chez elle. Car entre elle et le bleu il n’y avait nulle frontière, nulle différence. Le bleu l’habitait tout comme elle se fondait dans le bleu. La presque entière palette de cette couleur céleste, fluviale, aigue-marine, la portait bien au-delà des habituelles conventions du vivre, de ses pesanteurs, de ses emmêlements compliqués. Avec le bleu elle était en osmose si bien que ses yeux aux reflets d’océan seraient passés inaperçus auprès des grands rivages où battait l’eau, surtout dans l’anse de ce si beau lac d’Etrange. Tout s’y donnait avec générosité et profusion. Selon l’heure du jour, l’inclinaison de la lumière, la gamme des tons variait sans cesse, chacun affirmant l’unicité de son caractère : l’indéfini du bleu-vert, l’évanescence du céleste, le soutenu du cobalt, le sombre du denim, l’ombré de gris du persan.

   Face aux cimes des montagnes, B. passait de longues heures dissimulée par des bouquets de gentianes aux ponctuations violettes, que traversait parfois le vol turquoise des libellules. Pour B., le bleu était assurément la couleur de l’âme, celle du ressourcement, de la plénitude. Tout ceci qui se dilatait et montait jusqu’au dôme translucide du ciel, se réverbérait sur les flancs des grands pics, ricochait  sur les toits des maisons de la ville. Et puis, son oiseau porte-bonheur, le martin-pêcheur, n’était-il paré de cet éclat de gemme, de cette phosphorescence si étonnante qu’elle disparaissait toujours trop vite de son regard, un éclair qu’elle aurait voulu suivre jusqu’à sa fuite, là-bas, au loin, dans les frondaisons majuscules du platane de l’Île de Peilz. Mais qu’y avait-il donc de plus beau que cette immense quiétude d’un paysage uni, sans faille, cette manière de camaïeu où tout se fondait dans une harmonie qui semblait immuable ? B. demeurait donc dans le bleu le plus longtemps possible. Lorsque le ciel commençait à se décolorer, que l’agitation se manifestait, que les allées et venues se faisaient trop pressantes, que de grandes flammes envahissaient l’air, B. quittait à regret sa cachette, regagnait son refuge : le Bleu d’où elle venait, où elle repartait.

   Bien qu’experts en enquêtes et filatures de toutes sortes - souvent des contrebandiers sillonnaient dès après le crépuscule les eaux bleu-nuit du lac -, nul ne vit jamais l’insaisissable B., seulement une petite musique dans le pavillon de l’oreille, un frisson se levant sur l’épiderme, le passage du vent sur le globe de l’œil, une fraîcheur au creux du palais, un égouttement de pluie sous la voûte des arbres, un pincement au cœur, l’ombre d’une nostalgie, le souvenir d’anciennes amours, un adagio se perdant au fond d’une ruelle, la plainte d’un violon, un sanglot d’automne. Ainsi coulent les heures à Etrange dans le carrousel polychrome des humeurs printanières ou estivales qu’atténuent les premiers frimas d’octobre, les neiges hâtives de décembre. Une suite de verts, de rouges, de jaunes, de marron avec, parfois, la surprenante résonnance d’un bleu. Oui, d’un bleu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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