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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:07
Terre d’infini

                                               Ireland

                             Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

 

                        

                               Le 19 Mars 2018

 

 

 

                 A toi des terres du Nord.

 

 

   Que je te dise, ici, le temps si morne, si gris et cet hiver qui traîne en longueur. On croirait les autres saisons perdues en quelque coin du ciel, peut-être du côté de chez toi où le jour est si long à venir qui peine à s’extraire de l’ombre. Mais je ne vais longuement épiloguer sur la pluie, le gel, autant de manières d’être dont tu connais jusqu’à l’intime essence. Merci en tout cas de m’avoir soumis cette belle photographie que tu as saisie sur ton écran. A peu de choses près elle aurait pu être prise dans tes belles contrées, tellement tout ce qui est septentrional s’abreuve aux mêmes sources.

   Oui, l’Irlande, ce si beau pays que j’ai déjà longuement décliné dans plus d’un de mes écrits. Mais se lasse-t-on jamais de la beauté ? Il y a dans ces paysages géologiques une si profonde vérité que seul le silence pourrait l’exprimer. Mais nous sommes des êtres de langage et nous avons des mots pour témoigner. Alors il faut parler. Alors il faut écrire. Ou bien créer des images. Ou bien encore rêver, peut-être la meilleure façon de nous approprier le réel. 

   Le ciel est bas, parcouru de cet étrange gris-blanc qui paraît être la marque, l’emblème du lieu. Cette teinte est à la fois neige et vent, écume et vapeur comme si l’on se trouvait au bord d’un conte fantastique d’où pourraient surgir d’étonnantes présences telle celle des Alfes lumineux qu’on disait « plus beaux que le soleil ». Mais, Sol, comment pourrait-il donc y avoir quelque chose de plus beau que l’étoile blanche qui nous fait le don de ses rayons ? Bien évidemment, nombre d’énonciations ne sont que des métaphores, c'est-à-dire des figures sensées abuser nos sens et nous transporter dans un ailleurs dont, toujours, nous sommes en quête. Le nuage est si immobile, fixé à la roche noire qu’on le croirait distillé par celle-ci, simple émanation, peut-être érosion qui disperserait aux quatre vents l’esprit même du sable, l’éclat du mica, la fragmentation du quartz dont la lumière jouerait à la façon dont un enfant fait voler ses bulles de savon irisé à contre-jour du ciel. Ce qui est franchement envoûtant, c’est ce mélange des matières, cette indistinction de la roche et du brouillard d’eau. De ceci se dégage une grande unité en même temps que se déplie un sentiment de paix, se dévoile la richesse de ces espaces solitaires.

   Toujours il y a confluence du rare, du simple, de l’originaire, de l’insulaire. C’est comme s’il fallait aller au bout de soi, à la pointe extrême d’un ressenti pour pouvoir en apprécier la dimension donatrice de sens. Vois-tu, une expérience identique naît de la rencontre avec l’œuvre belle dans le cadre d’un musée. Il est nécessaire de s’abstraire de la foule des visiteurs, de ménager un face à face avec la toile, la sculpture, la photographie. Ainsi s’installe un dialogue à mi-voix dont rien ne se perd. Ma voix intérieure rencontre celle du sujet qui me fascine et me métamorphose, m’invite à aller au-delà de moi, à transcender la matière sourde et obtuse pour déboucher dans la clairière lumineuse d’une pureté, autrement dit d’une dimension qui accroît mon être à la mesure d’une joie immédiate. Mais je te sais sensible à ce genre d’expérience. Ce n’était qu’une remarque en passant.

   A mi-pente, sur un lit de gravier noir, l’éclat assourdi - seul l’oxymore peut en répondre -, de deux lacs dont on ne sait plus très bien s’ils naissent de la terre qui les accueille ou sont un simple ruissellement du ciel dont ils tirent leur provenance. Belle allégorie qui semblerait vouloir indiquer : « vanité des vanités, tout est vanité », selon la formule de L’Ecclésiaste, inanité humaine se confrontant en permanence à la souveraine loi de l’absurde. Nous sommes tellement insignifiants mesurés à la haute montagne, à l’aire du ciel, à la durée éternelle de cette Nature qui nous accueille en son sein, tel ce grain de poussière qui connaît sa propre mort à seulement toiser l’infini.

    Tout est sous le sceau de l’infinité dans ce pays austère : aussi bien la branche nue faisant son triste sémaphore dans l’air coupant, aussi bien les murs de granit qui courent le long de la lande ou les  grèves de galets, l’écume bouillonnante où vient rebondir la lumière. Et encore je ne parle pas des hommes, de leur visage de pierre, des rides qui labourent leurs fronts, de leurs accordéons plaintifs dans la fumée épaisse des pubs, de cet air, parfois, d’égarement, on les dirait déjà partis pour cet absolu dont ils ne rejoindront jamais que l’inconstante silhouette, dont ils ne happeront que quelques images opalescentes pareilles à de la cendre.

   Tu vois, toi qui connais bien mes complaintes, c’est toujours d’insaisissable dont il s’agit, de fuite, de dissolution des idées dans la vaste lagune des connaissances. On est déjà tellement en peine de savoir quelque chose au sujet de son être ! Le monde est là qui oscille en permanence, fonce à toute vitesse dans le vide cosmique, forant son chemin au milieu des trous noirs et des nuages des galaxies. Autant dire de mystères. Nous sommes des fourmis accrochées à une vaste sphère dont nous ne ferons jamais l’inventaire qu’à en apercevoir quelques lignes emmêlées, quelque pelote dont nous ne pourrons tirer nul fil nous disant les choses en leur juste mesure.

   Nous nous accommodons d’approximations, nous lançons en l’air des ballons captifs. Depuis notre nacelle d’osier nous regardons ici un calvaire dressé contre le ciel que fauche un grand oiseau gris, là des pierres tombales se reflétant dans le miroir d’un lac, là encore des maisons à l’enduit blanc contre lesquelles des moutons à la laine hirsute, chahutée par le vent, tâchent de trouver un abri. Et, là-dessus, la chape de plomb de l’air qui déploie sa sourde lueur, allume ses faibles reflets alors qu’à l’horizon rien ne bouge qu’une immense et pénétrante solitude. Les Irlandais sont hommes de lande et de pierre, d’alcools forts pour terrasser cet immarcescible ennui, ce pieu fiché dans les têtes, cette dague qui creuse profond son sillon de mélancolie. Des chevaux à la crinière folle frappent de leurs lourds sabots le tapis de pavés. Ce bruit résonne longtemps sous la voûte d’airain des nuages. Vite sera la nuit, telle cette toile de suie du bas de l’image dont nous ne pouvons nullement deviner l’endroit de sa destination, la nature de sa fuite hors de notre champ de vision.

   « Vanité des vanités », nous voudrions saisir dans un large empan de nos yeux bien plus qu’ils ne pourraient contenir. Sortis du cadre de l’œuvre en noir et blanc - mais quelles autres teintes employer pour dire Eire ? -, il ne nous reste plus qu’à divaguer au gré de nos humeurs, à débusquer des mottes de tourbe rectangulaires, à parcourir d’immenses dalles fracturées par le temps, interroger la douleur des ruines qui veillent au bord d’un loch aux eaux muettes. Ainsi se décline ce pays de mégalithes où se dressent dolmens et menhirs à la hauteur de leur secret. Notre attachement à cette terre provient, sans doute, de cette obscurité. Là il y a matière à méditer. A l’infini !

 

          Ciel gris sur le Causse. Je crois bien qu’il va neiger. Une manière comme une autre de te rejoindre.  A te retrouver bientôt.

 

  

 

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