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14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 09:33
Demeurer dans le gris

Photographie : Bérénice Loyer

 

 

 

 

                                                                                                                                                    Le 13 Mars 2008

 

 

 

                  A Toi qui sors de la longue nuit.

 

 

   Tu sais, Sol, combien l’hiver est long, les journées courtes, la morsure du froid saisissante. Combien, en soi, le jour est souhaité, la démesure de sa lumière appelée, la boule blanche du soleil imaginée avec la diffusion de ses rayons. En réalité, une gaieté que l’on porterait en soi, qui ne se dévoilerait qu’avec l’arrivée des beaux jours. Ces effusions du printemps on les attendait depuis si longtemps qu’on les croyait seulement une vue de l’esprit ou bien une image rencontrée quelque part au hasard d’une rue, peut-être dans la vitrine d’un libraire. D’ici, je vois assez bien ces visages rieurs des Filles du Nord, tes compagnes. Je les vois avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, leurs joues tachées de son clair se donnant comme de brillants météores, vêtues de couleurs vives, un rouge alizarine ou bien cerise, un jaune de chrome éclatant, une parure imitant le lapis-lazuli de l’ancienne Mésopotamie. Enfin rien que d’ouvert, d’infiniment disponible, l’éclat d’une joie. Mais, sans doute, j’anticipe, je crée des fleurs qui n’existent pas encore, j’invente des chemisiers et des jupes qui dorment dans l’obscur d’une lingère. Mais il est si tentant de faire avancer la saison,  à la manière dont on pousserait ses pions sur les cases d’un échiquier !

   Cette inclination de l’âme à vouloir sortir d’une torpeur, cet appel de la peau en direction d’une clarté, cette impatience de la chair à fleurir, voici certainement ce qui anime chacun en son for intérieur. L’immobilité d’une eau souterraine qui brille dans l’obscur, fait ses lacs et ses remous, n’attendant que l’instant de sa résurgence. Vois-tu, chez moi, à des latitudes bien plus méridionales que les tiennes, cela commence à bouger lentement, les branches s’allongent imperceptiblement, les feuilles des chênes encore tachées de rouille frémissent sous la poussée des nouvelles, les pierres paraissent s’allumer de l’intérieur. La lumière n’est pas seulement ce bourgeonnement que j’aperçois depuis ma fenêtre tout au bout du plateau. Elle est entrée dans ma tour, glisse sur le maroquin de mes livres, rehausse le blanc des feuilles sur lesquelles j’écris, virevolte tel un papillon pris dans la pliure du vent. Elle semble n’avoir nul repos. Sans doute a-t-elle été trop contenue lors de la « mauvaise saison », sans doute a-t-elle hâte de pousser son être plus avant, de s’immiscer dans la moindre faille. Je la sens un peu à la manière d’un coin d’acier qui voudrait faire éclater une bille de bois. Non un genre d’entêtement. Non, une nécessité intérieure, l’obligation d’un déploiement, la poussée d’un métabolisme. C’est beau tout de même, tu en conviendras, toute cette énergie longtemps contenue qui ne demande qu’à se libérer et faire le don de sa présence.

   Cependant, sais-tu, j’en perçois aussi l’entaille au creux même de mon corps. C’est trop vif d’un seul coup, cela défroisse avec empressement de vieilles torpeurs qui ne demandaient qu’à demeurer dans un inatteignable lieu. C’est toujours ceci, le basculement de la saison : on s’était habitués à hiberner, à vivre sur d’anciennes provisions, peut-être à visiter une cité antique, à extraire de son sol quelque chose de précieux, un vase ancien, une épingle en or, une tablette d’argile avec son semis de signes cunéiformes. On vivait dans le clair-obscur d’une bibliothèque, on déchiffrait de mystérieux textes, on était l’un d’eux que rien ne semblait pouvoir atteindre. « Déchirure », vois-tu, c’est le mot qui me vient soudain à l’esprit. J’aurais pu dire « illumination », non dans son acception d’ouverture, à l’opposé, dans son pouvoir d’aveuglement. Oui, c’est bien ce sentiment étrange qui s’empare de moi, me dépossède d’une partie de ce que j’étais, cette solitude qui ne s’abreuvait qu’à sa propre source. Parfois il est si précieux de demeurer dans son enceinte et d’y trouver l’écume d’un contentement.

   Est-ce ceci la nostalgie, cet attachement à un passé qui nous retient tel la réminiscence proustienne ? Nous serions dans notre Combray d’autrefois alors que le jour se donnerait, ici et maintenant, sur cette lande du Causse qu’agite  le faible vent d’un renouveau. Je crois que toutes ces idées me sont venues d’une photographie aperçue hier soir qui, vraisemblablement, a semé mon voyage nocturne de bien des regrets. Ou, plutôt, d’un genre de langueur qui semblerait ne vouloir restituer l’entièreté de mon être qu’après que j’en aurai parcouru l’étrange monotonie.

   Le ciel est gris, uniformément, pareil à une lame de métal qui s’étendrait de l’horizon au zénith. De gros nuages blancs y flottent, dont un, au centre, avec sa large bouche que cernent des lèvres de plâtre identiques à celles d’un masque antique. Combien cette voix en suspens est fascinante, combien cet antre pourrait proférer de prophéties, faire tonner la voix de dieux disparus. Ils nous visitent si peu en nos temps de plaisirs immédiats, de gains vite acquis, d’incessants voyages qui ne sont que des fuites de soi. Puis, au centre de l’image, une ligne d’arbres sombres qui semblerait délimiter deux mondes : d’en haut, d’en bas, sans réel échange, comme si Ciel et Terre avaient conclu un pacte de non-agression, une aire pour les divins, une autre pour les mortels. Peut-être simple allégorie de notre existence, nous sommes de tels êtres de césure. Une fois dans l’acte transcendant, une fois dans la pure immanence. Une fois dans le monde lumineux des idées, une fois dans l’ombre des actes irréfléchis. Une fois dans la fulguration du poème, une fois pris dans les rets d’une insignifiante prose. Oui, Solveig, des êtres partagés qui ne savent plus tracer la route qui pourrait les conduire à leur orient.

   Puis, sous les arbres, une terre labourée, des haies, des sillons parcourus d’une neige rare. Tout ceci trace la beauté triste d’un hiver au cœur de sa longue halte. Le temps est si immobile qu’on le penserait figé. Rien ne bouge qui dirait la vie. Les quelques habitats que l’on aperçoit au loin sont plus de vaines hypothèses que des foyers regroupant des hommes. A vrai dire, penseras-tu que je viens de tracer ici l’esquisse d’une irrépressible désolation dont nul ne pourrait ressortir indemne ? Non, Sol, l’hiver en son dénuement, le jour en sa plainte, le paysage en sa lassitude, bien loin de conduire à un amer pessimisme, constituent le tremplin à partir duquel initier le site d’une esthétique. Et, par « esthétique », il ne faut nullement restreindre son sens à cet environnement qui nous visite, mais aussi à ce ton indéfinissable qui nous traverse et nous dispose à l’accueil des choses en leur permanente ressource.

   Il faut partir du GRIS, en faire la mesure par laquelle s’approprier ce monde qui toujours nous échappe dans sa multitude bariolée. Te rends-tu compte combien la polychromie nous égare, combien elle nous noie sous une bizarre pluralité de sens ? La scène que je viens de te décrire, imagine-la un instant avec son tissu bleu limpide ou bien intense pour le ciel, ses nuances de vert pour les arbres, ses jaunes et marron dégradés tapissant les mottes de terre. Une luxuriance qui ne peut que nous tromper car chaque chose se présente avec ses mille facettes qui sont autant de clignotements d’une fuyante présence. Comme si, brouillée, la vue ne pouvait plus rien ordonner des choses qui se donnent dans la multiplicité. Une façon de s’égarer parmi le réseau dense des complexités. Le monde nous apparaissant à l’aune de son tumulte.

    L’annonce du printemps, comprends-tu, c’est ceci, ce foisonnement de la nature qui, bientôt, éclatera selon ses milliers de bourgeons pressés, auquel succèdera l’ardeur solaire estivale au faîte de son flamboiement. Cependant ne va nullement imaginer que je hisse l’hiver sur un piédestal au détriment des autres saisons. Chacune a bien évidemment sa place dans le jeu continuel de l’exister. Ce que je veux montrer, c’est simplement les symboles sous-jacents au réel dont, le plus souvent, nous ignorons les messages. Et pourtant, ils ne sont nullement subliminaux. Ils se disent en gerbes de lumière, en arcs-en-ciel de couleurs, en farandoles de bruits. Seulement nous sommes des hommes distraits et n’archivons dans notre mémoire, dans nos sensations, que les événements hors du commun - un cataclysme, une éruption volcanique, la lame d’un raz-de-marée  -,  qui y déposent leur empreinte.

    Le gris, sa teinte de rien, son grain inapparent, sa « douceur angevine », nous n’en percevons même pas l’ineffable frisson. Nous faisons comme si ce n’était pas une couleur mais la plume tombée d’un oiseau, les poils d’un pinceau se dispersant, une simple poussière portée par le vent.  Pourtant le gris est la tonalité à partir de laquelle faire venir les autres qui n’en sont que des amplifications ou bien des effacements. Monter du gris perle, neutre, sans presque aucune vibration colorée, passer au gris acier, plus soutenu, plus « métallique », ajouter un peu de pigment, se retrouver dans la belle densité du plomb, puis connaître la feuille d’ardoise, son miroitement, enfin gagner le ton accentué de l’anthracite et bientôt s’annonce le noir de bitume dans son  absolue fermeture. Puis il conviendra de parcourir le spectre en sens inverse, de la perle à l’étain, de l’étain à l’argile, manière de voix se diluant dans son murmure. C’est ceci le gris, ce juste équilibre qui, tantôt oscille vers la valeur foncée, la couleur ; tantôt se perd dans sa valeur la moins affirmée, ce blanc qui dit le silence, s’abolit dans la neige du repos. C’est la qualité, par excellence, d’une force médiatrice qui ne fait que se dissimuler sous le visage de sa belle discrétion. Point d’effet qui se donnerait dans le tapage, la démesure. Point d’agitation. Le calme d’une lagune sous sa lumière de zinc.

   Tu te souviens, je disais la « déchirure » au terme de laquelle la nouvelle saison, le printemps en l’occurrence, surgit comme un « voleur dans la nuit ». Or cette faille ne s’ouvre jamais qu’à brusquer la juste mesure d’une clarté en devenir. Tout éveil, la nature ne saurait faire exception, est naissance, sortie du domaine nocturne, jaillissement dans le plein de l’être. Seulement, à l’être, il convient d’assurer son exact dépliement, telle la corolle de la rose qui ne part du bouton pour devenir fleur épanouie que dans la grâce de son éclosion. Telle la chrysalide qui ne quitte sa vêture de soie que dans le recueil, sans doute le pli du songe, peut-être une indolence qui préside à sa jeune destinée. Oui, je sais, tout ceci paraît bien méticuleux, peut-être affecté de quelque maniérisme, mais, vois-tu, il en est ici comme dans le domaine de l’art, on ne passe jamais d’un saut du classicisme renaissant à la verticalité du suprématisme sans avoir franchi, au préalable, les paliers de l’impressionnisme, du fauvisme, de l’expressionnisme. En tout il faut une gradation, des étapes, des stades de développement. La nature en sait quelque chose qui, le plus souvent, procède par sauts et tâtonnements, va de l’avant, puis régresse à un état antérieur. Alors que j’écris ces mots, l’aire du Causse est parcourue d’ocelles d’ombre et de lumière : ombre encore hivernale, lumière déjà sur sa pente estivale. Comme une hésitation, comme un nouveau-né qui n’ose encore confier le fragile de son corps au tumulte du dehors.

   J’en conviens, tout là-haut, sur les terres du septentrion l’on doit moins faire la « fine bouche », l’on doit confier généreusement son épiderme blanchi aux rayons d’un soleil si longtemps attendu. Les cultes solaires, en première estimation, en dehors de leur valeur religieuse propre, étaient sans nul doute ces intenses rituels offerts à l’astre régénérateur. Y aurait-il symbole de vie plus apparent ? La manière dont je vois l’arrivée du printemps ? La voici.

   Je suis quelque part en terre d’Ecosse, une latitude qui t’est familière. Le long du Loch Sunart l’eau est infiniment grise, semée de gros cailloux noirs, la lumière naît de l’eau, naît du ciel, elle s’alanguit avec une ardeur tranquille, elle tresse une fête pour les yeux. Mais dans la retenue, dans la diction du simple. Elle palpite, elle égrène ses mots comme l’on dit une prière, récite un conte, restitue la souple cadence d’une chanson de geste  infiniment humaine. Puis, en un seul essor de la pensée, je suis aux environs de Shielduig, des collines s’élancent vers le haut du ciel que des écharpes de brume voilent à la manière d’un mystère. Juste devant les yeux, une lande courte d’herbe couleur de suie, et l’anse d’un ruisseau qui trace sa faucille d’argent, et des empilements de rocs usés qui déplient leur route vers le nord, et le miroir d’un lac largement étendu parmi le peuple des bruyères, puis sur l’île de Skye avec ses arbres décharnés que le vent dénude.

   Comme moi, je le sais, tu apprécies cette économie du fruste, du clair, de l’austère à la limite du primitif. Immense satisfaction que de contempler ces paysages de l’origine, d’y déceler les traces d’une vie naissante, germinative, à partir de laquelle tout peut faire efflorescence. Aussi bien le flamboiement solaire, les couleurs qui se dressent pour dire la beauté des choses. Mais, vois-tu, Solveig, cette palette qui commence à allumer ses écailles multicolores à l’horizon de l’être, jamais nous ne nous emploierons à en user l’infini chatoiement. Loin de nous l’idée d’en gommer la belle vivacité. Et, du reste, que serait le monde s’il était uniforme, uniquement en noir et blanc avec ses biffures de gris ? Sans doute un paysage de cendre et de lave dont la monotonie nous lasserait vite. Mais, ceci tu le sais, au sortir des brumes et des neiges, des étoiles de givre et de la chute des flocons, notre regard s’est comme retourné, semble avoir gagné une ingénuité originelle dont il est bien difficile de se libérer. Tout s’y donne dans une telle harmonie ! Alors, assurément, il convient de se préparer à une nouvelle vision à laquelle vont s’adosser couleurs et formes, hautes lumières, éblouissements parfois. Nous ne serons nullement en deuil de la froidure et de ses cortèges de jours mourant au seuil d’une nuit avancée. Nous en attendrons seulement le retour en tant que cette irremplaçable esthétique de la  lueur crépusculaire, de l’aurore boréale. Tout est toujours à recommencer, nous sommes des êtres cycliques qui n’attendons que l’éternel retour du même.

 

                                   Que ton printemps soit le début d’une joie.

 

 

 

 

 

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