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15 février 2018 4 15 /02 /février /2018 09:33
Des doubles pour la conscience

                                           La réunion »

                                  Bois flotté, ficelle de lin

                                   Œuvre : Marc Bourlier

 

 

 

 

                                                                            

                                          Le 14 Février 2018

 

 

 

 

                              Solveig,

  

   Ce matin le ciel est uniformément gris, genre de morne plaine qui s’étendrait, jusqu’aux confins de la Laponie, là où tu as jeté l’ancre pour quelques jours.  Je me doute des rigueurs du climat, du froid qui frappe à ta vitre, des flocons qui, sans doute, doivent chuter du ciel pareils à une cendre ou bien à un duvet. As-tu un sauna dans ton chalet ? Je sais les Nordiques friands de ces sensations extrêmes, la glace et le feu réunis dans le même instant. Seriez-vous des « volcaniques », gens du Septentrion, des manières d’Islandais dormant sur une faille de la terre quelque part du côté du Katla, cette redoutable énergie, ce fleuve de lave qui soulève la calotte glaciaire et dévale les pentes avec son majestueux flamboiement ? J’ai déjà aperçu le spectacle sur mon écran. Combien tout ceci est fascinant qui dit l’immémoriale lutte des éléments. Nous sommes assis, Sol, sur des puissances dont nous ne soupçonnons même pas la redoutable volonté !

   Ici le temps s’est assagi et la « tempête » de neige d’hier n’est plus qu’un souvenir en voie d’extinction. Que cet hiver est éprouvant qui n’en finit pas ! Un jour de soleil, trois jours de pluie, un de froid. Tu vois, le menu pour être varié, n’en est pas moins lassant. Nouvelles du jour : je vais te parler d’un de mes amis artiste, de ses créations si épatantes qu’à l’orée de leur vision s’étoile toujours le ciel du rêve. De quoi s’agit-il ? Eh bien d’un Petit Peuple sylvestre, de modestes écorces, de bouts de bois flottés tels qu’on peut en trouver, échoués, sur les rivages de l’océan. Poncer ces « minces natures » - le terme n’est évidemment pas péjoratif -, ménager des trous en guise de bouches et d’yeux, coller une brindille pour le nez et voici nos Petites Figurines douées de vie. Tu vois combien il paraît simple de métamorphoser des choses anodines, amorphes, en des manières d’existences qui ne laisseront pas cependant de nous interroger. Mais faire tous ces gestes artisanaux ne saurait suffire à porter à la parution ces êtres du peu. Ce qu’il faut surtout, les réunir, les assembler un peu comme on le ferait de minces rameaux afin d’obtenir des fagots. La convergence, la confluence, l’osmose, tel semble être le lexique qui convient au lieu de leur étrange assemblée.

   Car, avant toute chose, ils ne peuvent paraître que dans cette famille soudée, cette tribu au sens le plus ouvert du terme, cette communauté pour laquelle la seule idée d’une diaspora, d’un éparpillement, serait la pire des choses. Sais-tu, l’un respire et tous respirent. L’un voit et tous les autres, en chœur, voient. Comme si une unique conscience habitait des corps multiples. N’est-ce pas une heureuse condition que celle-ci, dont la vertu la plus patente consiste en une harmonie sans faille ? A simplement les observer, je sais que tu seras émue, je sais que tu évoqueras cette dimension de paix à laquelle, jamais, les hommes n’atteignent. Image d’un immédiat bonheur qui ne s’interroge nullement sur les motifs de son apparition, sur sa pérennité dont nul autre individu sur terre ne pourrait soutenir l’effort. Oui, Sol, « l’effort » car cette disposition à la joie n’est nullement gratuite, attribuée une fois pour toutes. La félicité, cela s’entretient, tout comme les braises dans le poêle du sauna. Cela se travaille. Cela demande à être considéré.

   Mais que je te décrive la manière de cette Petite Armée pacifique, la belle tenue de ces Centurions dépourvus d’armure, de boucliers, d’épées qui seraient comme la résurgence d’une haine latente, de pensées vindicatives, de desseins dissimulés. Non, une légion si avertie d’un bien à essaimer qu’elle en diffuserait la douce fragrance à même les fibres de son corps. Sans doute tout ceci ressemble-t-il à un chromo idyllique, à une réalité enveloppée de faveurs, présentée dans le bouillonnement de papillotes de bolduc ? Eh bien tant mieux. Il y a tellement d’images affligeantes qui zèbrent les écrans, de guerres fratricides, de polémiques, de génocides, de sang partout répandu. Oui, Sol, voir le monde est parfois si cruel, nos yeux s’obstruent de visions tragiques et parfois même nous dissimulons notre tête dans le premier sable venu afin de nous soustraire aux dagues de l’aporie. C’est ainsi, quand l’insoutenable se présente comme la seule issue possible, nous nous détournons des hommes, de nous-mêmes, nous devenons de simples bourgeonnements ayant renoncé à leur propre floraison. Pessimisme ambiant ?, certes. Peut-être l’hiver rigoureux en entretient-il le cours ?

   Mais continuer à deviser de ces minuscules présences ne saurait trouver site dans une humeur chagrine,  une inclination mélancolique. Il y a mieux à faire. Peut-être rechercher dans les arcanes de la mythologie nordique les traces d’identiques aventures ? A l’évidence, comme moi, songeras-tu à ce « Petit Peuple » du folklore scandinave, à ces étranges personnages invisibles que, néanmoins, certains privilégiés, paraît-il, pouvaient apercevoir. S’agirait-il de lutins, ces humanoïdes à la taille réduite, créatures nocturnes donc toujours fuyantes ? De gnomes souterrains, grands connaisseurs de la vie tellurique ? D’elfes, ces semi-divins se destinant au culte des ancêtres, se vouant au développement de la fertilité ? De trolls liés aux forces naturelles, disposés à la magie ? Mais non, vois-tu, les directions imaginatives doivent s’abreuver à d’autres sources. Ni les gnomes sérieux avec leur longue barbe, ni les fées miroirs des hommes, ni les lutins à l’anecdotique allure, ni les trolls à plus forte raison, ces genres de géants vêtus de peaux de bêtes, solitaires et, paraît-il fort laids.

   Tu sais combien la culture nous égare, combien elle nous pousse imaginativement à tout réaménager selon notre propre fantaisie, à commencer par le réel. Il suffira de nous fier à notre sens de l’élémentaire, de l’immédiat, du donné sans détour dont seule la vision simple peut nous assurer d’une perception juste des choses. Sors un instant de ton chalet de bois rouge, fais quelques pas dans la forêt proche ou bien sur le rivage, scrute ce qui pourrait bien joncher le sol : une écorce de bouleau, une éclisse de pin, un fragment d’épicéa. Sans doute ces morceaux seront-ils bruts, informes, doués de peu d’existence. Cependant, c’est ton regard qui leur donnera l’âme avec laquelle ils seront bientôt, de petites effigies, de simples et sympathiques idoles dont tu pourras faire les génies tutélaires de ton foyer. Dote-les, ne serait-ce qu’en songe, d’une approchante épiphanie humaine. Souviens-toi : des trous pour la bouche et les yeux, une brindille pour le nez. Ils n’auront nul besoin d’un lexique plus bavard, d’une syntaxe plus élaborée. Leur nature est de revêtir l’allure humble de ceux qui vivent d’une manière frugale, intimement liée aux éléments, une larme d’eau, une feuillée d’air, le feu d’une étincelle, une pincée de poussière. Il n’en faut pas plus pour faire le creuset d’un contentement de soi, d’une réception du monde dans sa dimension la plus essentielle. Tu le sais si bien, Sol, seule la vertu innocente, directe, sans afféterie, est le mode selon lequel nous devons déployer notre être et accueillir celui des autres.

   Ce Petit Peuple des « Boisés », des « Ecorces », peu importe le nom, nous livre une leçon d’humilité en même temps que de générosité, de fraternité. Tu aurais sous les yeux leur touchante compagnie et, alors, quel repos pour l’âme, quelle plénitude faisant soudain son étoffe de satin quelque part en toi, sans doute dans l’intime de ton cœur où bat le continuel rythme de l’exister. En leur présence, rien qui menacerait, qui obscurcirait l’horizon, sèmerait dans le ciel ses gerbes funestes. Seulement des bouquets de lumière, oh certes un air bien attentif, parfois même le geste d’un doute effleurant les visages de bois, quelque interrogation s’allumant au fond du puits des yeux. Mais, considère bien ceci : ils sont en garde de ce que nous sommes, ils sont les vigies qui veillent à notre propre complétude, ils sont des doubles pour la conscience. Y aurait-il plus singulier destin ? , je te le demande. Je te sais au diapason. Pour cette raison la nuit s’annonce claire où s’allumeront les étoiles ! Demeure en joie aussi longtemps  que la lumière rayonne.

 

 

 

  

 

 

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