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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:31
A peine dans la levée du jour

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

  

   A peine dans la levée du jour. Tu me disais toujours ton souci premier dans la lumière levante, cet enchantement de l’heure, cette douce présence à l’orée des consciences. Parfois, au milieu de la nuit, dans le lac sombre sans attache, tu quittais le voile léger de ta natte et, telle une déesse, tu gagnais les feuillées d’ombre là où tu savais que nul ne t’attendait. Il te fallait ce silence, l’accueil d’une clarté encore dans les limbes, le lourd sommeil alentour. Depuis le rivage de ma couche je regardais ta grise silhouette se découper sur le rien de la fenêtre, seulement une souple incantation se levant aux dernières étoiles. Souvent tu m’avais parlé de ta Bohème natale mais en paroles de soie, en brumes ineffables qui effaçaient l’inconsistance du monde. Il me suffisait de fermer les yeux, de lire, sur l’envers de tes paupières - qui n’étaient que les miennes -,  les signes de la pure émergence. Oui, car tout naissait de ta parole, tout se déployait dans l’aire libre de ta fantaisie.

 

   A peine dans la levée du jour. Ce que j’apercevais alors, un ciel lavé au-dessus de l’horizon, un ciel libre de nuages, intraversé par le vol des oiseaux, non encore biffé par l’acier des avions, non atteint par les cris sulfureux des hommes. Tout reposait en soi, eau calme d’une source entre les cailloux sertis de mousse, étoiles vertes que les Etranges ne connaissaient pas encore. Leur sommeil était lourd, traversé des comètes de l’envie, des traînées sidérales du désir. Tout flamboyait en eux, tout rutilait et ils ne pouvaient posséder le savoir de la chose en sa native présence.

   Puis, sous le ciel, une ligne qu’atténuait dans la douceur, le simple épaulement de quelques collines. L’arc sombre de la forêt, un peuple de mélèzes levés dans la confidence. Y avait-il, dissimulés en son mystère, la grue cendrée, le cingle plongeur à la gorge blanche, l’outarde au plumage tacheté de noir ? Qui donc aurait pu les apercevoir en cette aube qui confondait tout dans un même lexique, pas un mot plus haut que l’autre, seulement des points de suspension, des espaces entre les signes, une manière de typographie en noir et blanc avec des touches de gris, cette cendre en suspension dans l’air. Puis l’ovale d’un lac bleu de nuit, bleu d’abysse, on y cherche la trace d’un passage, seul le reflet de la Lune, parfois, avec sa faible lactescence, ce murmure si peu appuyé qu’il prend l’habit d’une complainte fluviale, une longue fuite dans la steppe des jours.

 

      A peine dans la levée du jour. Au-delà de la fenêtre, au-delà de ton corps de libellule, cela commençait à poindre et le silence, une à une, dépliait ses ailes. Cela faisait le bruit de la chrysalide avant que ne s’en libère le gracieux papillon, ce sublime individu à la vie si éphémère. Sur le globe de tes yeux - ces inimitables planètes -, je surveillais l’arrivée du monde. Dans le retrait, dans la marge afin de ne nullement te troubler, dans les coulisses d’où, aussi bien, j’aurais pu remplir le rôle du souffleur. Oh, alors, combien j’aurais aimé te susurrer le chant des étoiles, le dialogue inaperçu d’Andromède et de Cassiopée, la parade d’amour de Poissons et Bélier ! Un bestiaire de joie et d’harmonie à l’usage des hommes.

   Le fond de tes pupilles s’illuminait d’une douce insistance. J’y devinais la trace clair-obscur des ramures se détachant sur la taie unie du ciel. C’était comme un ballet, mais immobile, infiniment voué à l’égarement des Endormis. Combien ces Distraits s’exonéraient d’un des plus beaux des spectacles qui soit. Celui du surgissement du discret qui n’est jamais que la manière dont se vêt l’être des choses pour se dire dans la confidence. Une trop vive clarté le réduirait à néant, le reconduirait aux abîmes d’où il provient. Tout est encore dans le corridor des songes et le noir fait alentour son cercle de ténèbres. C’est au centre que cela commence à s’animer, à se montrer. C’est pareil aux facéties d’un enfant espiègle qui se retiendrait sur la pointe des pieds avant que de fondre dans la pièce où, déjà, somnolent les invités. Quelle joie alors de paraître, d’être la révélation d’un secret, de se trouver dans l’aire blanche du jeu, au point focal du spectacle.

  

   A peine dans la levée du jour. La Nature aurait-elle une prescience de ce type d’événement, qu’elle se retiendrait toujours et toujours plus, ne souhaitant rien tant que l’effet de surprise, le sursaut de l’étonnement ? La nuit, en Bohème, ton Pays, les Fées se lèvent-elles dans quelque clairière, allumant bientôt, de leurs baguettes magiques, le pur scintillement de ce qui vient à nous depuis l’origine des temps ? Oui, depuis l’immémorial car toute chose en réserve provient du plus profond de son fondement. Cela a mis des millénaires avant de se produire mais, maintenant, c’est là devant nos yeux qui ont bien du mal à contenir tout ce luxe de réalité plénière. Partout cela déborde, partout cela rayonne, partout cela s’ouvre et notre tête est bien trop exiguë pour en contenir les flux et les reflux. Et ces tiges si semblables à une calcite de grotte, ces efflorescences végétales, ces dentelles habilement armoriées, qui donc les eût imaginées avant qu’elles ne fassent leur immobile ballet dans ce demi-jour qui est leur parure, cette opaline à peine visible qui, bientôt, s’évanouira sous les coups de boutoir d’une trop vive lumière ? Il en est ainsi, les choses précieuses ne se donnent que dans la retenue, dans l’instant, autrement dit dans la fugacité du temps qui est la mesure humaine.

 

   A peine dans la levée du jour. Ô Fille de Bohème, pourquoi donc as-tu croisé ma route, toi qui y as semé les graines de beauté, mais aussi les graines de l’inquiétude ? Comment pourrais-je trouver un repos maintenant, tout en haleine constante devant ce qui pourra s’annoncer ? La Nature est si riche, si prodigue en toutes sortes d’émerveillements ! Attends encore, ne referme pas la croisée. Les yeux ont soif qui veulent se désaltérer à la source profonde des phénomènes. La soif est la plus terrible des malédictions. Oui, buvons l’eau du jour. Si pure est la destinée de celui qui sait trouver la fontaine. Si pure !

 

 

 

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