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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 09:08
A fond de cale.

Source : BNF – Gallica.

J’avais onze ou douze ans, le tout début du collège, et j’avais l’habitude, les cours terminés, de rejoindre mon père dans le garage dont il était locataire à Neuville. La maison des propriétaires, une demeure ancienne et vieillotte jouxtait ledit garage avec lequel elle communiquait par une porte aux vitres sans tain, véritable caverne d’Ali Baba dont, plusieurs fois, je franchis le seuil avec ravissement. Les Dress étaient des gens charmants, très âgés. Monsieur Dress avait la physionomie d’un Zola, crane légèrement dégarni, petites lunettes ovales, moustache et barbe qui lui donnaient l’allure d’un notable de province. Sa femme, une personne aussi discrète que grisonnante m’avait pris en affection et m’invitait souvent, pour une collation aux environs de dix-sept heures. Autrefois ils avaient consacré leur activité à une fonderie et avaient effectué un long séjour en Afrique, Gabon ou bien Côte d’Ivoire et m’avaient fait cadeau d’une antique visionneuse au cadre de bois avec de nombreuses photographies sur verre à la teinte sépia. Ces premières images furent le socle de voyages imaginaires que conforta, à la même époque, la lecture fiévreuse des « Aventures de Robinson Crusoë » en édition de poche.

Un jour, Madame Dress m’invita à aller lui rendre visite. C’était la première fois qu’elle me faisait entrer dans le bureau-bibliothèque, petite pièce aux ouvertures étroites, aux meubles foncés, aux livres innombrables, reliures de cuir qui répandaient dans cette manière de refuge leur odeur de papier et de passion pour une activité que, bientôt, je qualifiais « d’insulaire ». Lisant, immergé dans les vagues des ouvrages, je perçus dès mes premières lectures libres - celles qui ne provenaient pas d’une activité scolaire -, combien l’on était coupé du monde, plongé dans une terre vierge qu’il fallait découvrir à son gré, selon ses propres inclinations, ses affinités intimes. Au terme de la visite, avec un peu de mystère et d’émotion dans la voix, la vieille dame me tendit un ouvrage à la reliure ancienne qui portait sur sa couverture les armoiries du Lycée Impérial de Cahors. Il datait de l’année 1863. Son titre : « A fond de cale » avec sous-titre : « Voyage d’un jeune marin à travers les ténèbres ». L’auteur en était le Capitaine Mayne-Reid. Douze grandes vignettes l’illustraient. Je ne doute pas, aujourd’hui, qu’elles furent fondatrices d’un imaginaire facilement disposé à l’invention, pas plus que je ne minimise l’importance que la lecture acquit pour moi dès l’instant où « A fond de cale » devint l’un de mes livres de chevet favoris. Il faisait suite aux émerveillements que le « Souché » de l’école primaire avait éveillés, m’initiant aux grands textes de la littérature française.

Sans doute, les lecteurs et lectrices se demanderont-ils qui était ce Mayne-Reid largement méconnu du public, fût-il averti en matière de lettres. Que les curieux se rassurent, voici quelques éléments de sa biographie livrés par Babelio :

« Thomas M. Reid :

Nationalité : États-Unis
Né(e) à : Ballyroney,comté de Down, Irlande , le 04/04/1818
Mort(e) à : Londres , le 22/10/1883

Biographie :
Thomas Mayne-Reid connu sous le nom de Capitaine Mayne-Reid est un écrivain.
Son père, un pasteur presbytérien rigoriste, le destinait au sacerdoce. Mais Thomas ne ressentait que peu de goût pour cette carrière sédentaire, et l'appel de l'aventure le poussa à s'embarquer à l'âge de vingt-deux ans pour les États-Unis.
Il débarque à La Nouvelle-Orléans et fait connaissance avec le Sud, puis avec l'Ouest des années quarante.
Il fait du commerce le long de la Red River, puis du Missouri, étudiant au passage aussi bien les mœurs des tribus indiennes que celles des pionniers blancs.
Il aboutit en 1843 à Philadelphie, où il est engagé comme journaliste. Il y rencontre Edgar

Allan Poe dont il deviendra l'ami fidèle. »

Quant au contenu de l’histoire, il suffira d’en publier un extrait du premier chapitre pour se rendre compte combien son récit pouvait tenir en haleine le garçon de douze ans que j’étais, genre de Robinson des lettres assoiffé de textes :

« Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j’y trouvai mes petits camarades, et je vis tout de suite qu’il y avait quelque chose dans l’air. La bande était plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de mes amis tenait à la main un papier plié en quatre, et sur lequel se trouvait de l’écriture.

Lorsque j’arrivai près de la petite troupe, le papier me fut offert en silence ; je l’ouvris, puisque c’était à moi qu’il était adressé, et je reconnus que c’était une pétition, signée de tous les individus présents ; elle était conçue en ces termes :

« Cher capitaine, nous avons congé pour la journée entière, et nous ne voyons pas de moyen plus agréable de passer notre temps que d’écouter l’histoire que vous voudrez bien nous dire. C’est pourquoi nous prenons la liberté de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de nous raconter l’un des événements de votre existence. Nous préférerions que ce fût quelque chose d’un intérêt palpitant ; cela ne doit pas vous être difficile, car on dit qu’il vous est arrivé des aventures bien émouvantes dans votre carrière périlleuse. Choisissez néanmoins, cher capitaine, ce qui vous sera le plus agréable à raconter ; nous vous promettons d’écouter attentivement ; car nous savons tous combien cette promesse nous sera facile à tenir.

« Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demandée, et tous ceux qui ont signé cette pétition vous en conserveront une vive reconnaissance.»

Une requête aussi poliment faite ne pouvait être refusée ; je n’hésitai donc pas à satisfaire au désir de mes petits camarades, et je choisis, entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le plus d’intérêt, puisque j’étais enfant moi-même lorsque m’arriva cette aventure. C’est l’histoire de ma première expédition maritime, et les circonstances bizarres qui l’ont accompagnée me firent donner pour titre à mon récit : Voyage au milieu des ténèbres.

J’allai m’asseoir sur la grève, en pleine vue de la mer étincelante, et disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole immédiatement. »

NB : Que les amateurs d’aventure se rassurent. Si l’idée les prenait d’entrer plus avant dans la charmante mythologie du Capitaine Mayne-Reid, ils trouveront la suite sur Wikisource, à l’entrée « A fond de cale ».

En ce qui me concerne, si j’étais loin d’avoir oublié l’impression qu’avait produite la lecture de ce livre dans ma conscience de jeune lecteur, bien des couches d’auteurs et de titres s’étaient superposées, sédimentant les épisodes de la vie d’un vieux loup de mer. Cependant, lisant bien plus tard la préface de Bernard Pivot dans son livre à visée encyclopédique « La Bibliothèque idéale » quelques lignes concernant cet auteur inconnu, il se fit comme une illumination. Ma découverte d’aujourd’hui justifiait ma lecture d’autrefois. Jamais on ne fait ce genre de rencontre sans émotion :

« Il est évident que dans la section « Littérature anglaise », le nom de Mayne-Reid figurerait en bonne place dans la bibliothèque idéale de Vladimir Nabokov. Les ouvrages du Capitaine Mayne-Reid (1818 – 1883), comme Cavalier sans tête et Le coup de fusil mortel, étaient lus avec enthousiasme par les enfants russes du début du siècle – les enfants avec nurse anglaise et institutrice française, s’entend. Le jeune Nabokov, la tête enfiévrée par ces histoires d’Indiens, avait travaillé, avec l’aide d’un de ses cousins, à leur adaptation théâtrale. L’auteur d’Ada a toujours gardé dans son cœur et sa mémoire une petite place pour Mayne-Reid et, d’une façon ou d’une autre, il aurait réussi à le caser dans sa bibliothèque idéale. Mayne-Reid ne figure probablement pas dans la vôtre. Je vérifierai. Mais il n’est pas interdit de lui donner la cinquantième place soit dans la littérature anglaise, soit dans le roman d’aventures, soit dans les livres pour la jeunesse. (…)

Réflexion faite, j’inscris le nom de Mayne-Reid à la cinquantième place dans les romans d’aventure. Je n’ai pas lu Mayne-Reid, mais je fais confiance à Nabokov. »

PS : J’ai vérifié : l’inconnu Mayne-Reid est déjà dans notre Bibliothèque idéale ! Section « Roman d’aventures ». Pour le Bison blanc. Il va falloir que je lise Mayne-Reid. La Bibliothèque idéale est encore mieux que je ne pensais … »

Bernard Pivot.

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