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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 16:12
À l'extrême limite de l'image.

Photographie : JPV

***

   Cette image à peine aperçue et, déjà, nous nous interrogeons. Nous ne coïncidons pas avec elle, nous sommes comme déportés et, depuis le lieu de notre propre réalité, nous nous apprêtons à saisir quelque chose de l'ordre de l'étrangeté. Il y a une vibration, un bourdonnement, une floculation qui s'interpose et notre œil commence à s'exiler, notre esprit à s'absenter , notre âme à douter de la qualité de nos perceptions. C'est ainsi, toute proposition iconique qui ne correspond pas à notre habitude de voir, nous incline à une manière d'effroi et nous n'avons de cesse de fuir ce qui ressemble à la proposition d'un dérèglement de l'intellect. Nous sommes atteints de paralexie et ne savons plus déchiffrer les signes qui s'informent dans un genre d'ubiquité.

   Nous cherchons à accommoder, à aiguiser notre pupille, à écarquiller nos yeux, mais rien n'y fait, l'image est irrémédiablement entachée d'un frisson qui nous met hors de notre propre demeure. Ne parvenant jamais à nous situer sur le plan focal de l'image, nous sommes constamment reportés, soit en-deçà, soit au-delà. Aurions-nous quitté le sol rassurant de notre aire hestiologique - ce foyer qui nous installe dans le monde - pour nous retrouver en terre d'utopie, ce non-lieu qui ne ferait que nous parler une langue inouïe ? Serions-nous ce Regardant soudain privé de sa liberté d'interpréter les choses à sa guise, seulement confié à une visée purement conventionnelle de ce qui se présente à la conscience ? Notre égarement est à la mesure de cette granulation de l'image , de son tremblement, de son coefficient d'irréalité. Nous sommes conviés à nous étonner et demeurons sur le seuil de ce clair-obscur comme si, en filigrane, s'y imprimait une sorte de questionnement métaphysique.

   Voilà pour les premiers réquisits auxquels nous sommes confrontés dès que notre regard a touché sa cible. Mais il ne s'agit pas d'y demeurer fixés, comme pris dans un bloc de résine. Il s'agit de "sortir" de l'image, au sens de s'extraire d'elle afin que, la dominant, nous puissions en tirer quelque enseignement. Car, si cette photographie est de facture brute et primitive, elle ne l'est qu'à l'aune d'une intention précise de son auteur et ne résulte nullement d'une pure contingence ou d'une simple fantaisie. C'est donc à partir d'une thèse sur l'image qu'il faut considérer cette dernière, l'image, et l'empreinte qu'elle dépose en nous. Donc un postulat qui pourrait s'énoncer ainsi :

   "Le style de l'image, lorsqu'il est poussé dans une manière de radicalité, ne joue pas seulement sur le registre de la forme, mais essentiellement sur celui du fond".

   Ce qui, évoqué de façon plus précise, pourrait se formuler ainsi :

   "Toute proposition formelle amenée à la limite entraîne avec elle sa propre charge sémantique. Dès lors il s'agira d'une singularité faisant émerger l'image dans une réalité neuve qui se distanciera d'une vision "habituelle", normative. Comme si, pliée à un nouvel ordre de la représentation, cette vision de l'objet s'extrayait d'un paradigme unique et universel de la connaissance pour emprunter de nouvelles voies."

   C'est donc bien l'esquisse d'une singularité qui s'y dessine, bien plutôt qu'une logique formelle à partir de laquelle se saisir d'un contenu perceptif. Ici, nous sortons d'une "logique du sens" pour pénétrer dans une "intuition des sens", à savoir dans leur liberté de ressentir les choses de telle ou telle manière. Au "principe de raison", nous préfèrerons un "sensualisme libre", et ceci de toute contrainte, afin que, s'affranchissant des rets de la méthode - ce "chemin à suivre" -, le déploiement ait lieu nous ouvrant les portes d'une illimitée polyphonie. C'est bien à une expérience insolite du surgissement du monde auquel il faut nous disposer, abandonnant l'idée qu'existent des "règles" perceptives dont nos yeux seraient les dépositaires, à l'unisson de tous les autres Existants.

   Mais, maintenant, il nous faut nous livrer à une lecture d'image plus précise et chercher ce qui s'y trouve, d'un point de vue bien évidemment subjectif. En toile de fond, on aura toujours présent à l'esprit ce qu'aurait été une image homologue, mais réalisée dans une approche plus "réaliste", éliminant le caractère flou et le traitement brut auquel la prise de vue a été soumise. Et, d'emblée, nous proposons une autre image empruntant la même voie figurative :

À l'extrême limite de l'image.

Photographie : JPV

***

   Dans l'une comme dans l'autre image, la rhétorique est la même qui noie tout dans une unique indistinction. Que le Sujet de la photographie s'inscrive dans l'orbe d'un clair-obscur ou qu'il paraisse sur fond de tache de lumière, le propos cerne les choses comme le nuage le ferait d'une colline incertaine ou bien d'un marais sur lequel flotterait le brouillard. Ambiance que l'on pourrait rapprocher d'une mythologie celtique empreinte d'une vibrante nostalgie. Voyez l'Irlande, ses étendues de sphaignes sauvages, ses moutonnements granitiques, ses murets de pierre disparaissant dans la touffeur d'une brume blanche. Le natif de ces sols d'Eire ne se distingue guère de ses racines, qu'il s'agisse de son habitat, de ses troupeaux de moutons, de ses chevaux équarris à l'aune de la pierre, de ses pubs où s'annonce une lumière rare luisant faiblement dans l'incertitude du jour. C'est à cette même fin que s'emploient les deux photographies qui exploitent les ressources de l'image jusqu'en leurs limites extrêmes. Il en va même de leur capacité à demeurer lisibles, à proposer plus qu'une simple évanescence du monde.

   La densité poudreuse de la lumière, les contreforts d'ombre faisant cadre, l'indistinction d'une végétation ne jouant qu'à titre de décor provisoire et volontiers interchangeable, le Sujet à la limite de l'interprétable, tout ceci dresse les conditions d'une étroite dramaturgie, comme si la silhouette féminine qui s'y inscrit était, non seulement placée sous les fourches caudines d'un étrange destin, mais à la recherche de la dissolution de sa propre figure. Bien moins que d'une osmose avec l'environnement, d'une fusion harmonieuse dans le paysage, ce qui nous est proposé comme vision c'est le thème de la disparition, de la finitude. Le Sujet n'échappera pas à ceci qui est son essence et le conduit, inévitablement, irrémédiablement, à sa chute. Et si cette perspective devient visible comme la certitude la plus plausible de l'image, c'est très certainement dû à cette sensation de claustration que nous procure le trouble visuel dont la conséquence est de nous délivrer une atmosphère dense comme les fibres d'une étoupe. Une qualité oppressive de l'air, une densité des grains de la lumière telle qu'en résulte un sentiment d'incontournable condition existentielle. Et encore subsistent quelques couleurs étouffées qu'un traitement en noir et blanc aurait conduites à une radicalité plus perceptible.

   Ce que l'image, toute image, nous délivre dès que nous portons le regard sur elle, c'est le sens dont elle est investie, soit en filigrane, soit dans la forme la plus évidente qui soit. Ce sens ne s'inaugure pas de lui-même dans une manière d'autonomie qui en serait fondatrice. D'abord c'est le créateur, le photographe en l'occurrence, qui lui fait droit à partir de ses propres préoccupations, de sa vision personnelle du monde. Le choix d'un sujet, d'un cadre, d'un moyen de le révéler à autrui participe toujours d'une posture singulière. La prise de vue en est le premier acte, le traitement de l'image le second que le Regardant vient conclure par sa saisie conceptuelle et affective de l'événement. Ce n'est que lorsque cette triade a réalisé la mise en scène totale que se dévoile la dramaturgie et que s'informent les contenus latents de la création. Cependant nul n'en a la clé, ni celui qui a porté l'œuvre sur les fonts baptismaux, ni celui qui, en dernier ressort, s'en saisit. Le sens excède toujours les propositions picturales ou plastiques des Co-Regardants, ne serait-ce qu'en raison de la totalité des significations en réserve dans le dire des images, lequel dire transcende les catégories selon lesquelles il s'annonce. Tout comme le langage humain qui énonce par la bouche des Parlants les fables de l'exister alors que les sources en sont inépuisables, toujours renouvelées. C'est de ceci dont nous devons être pénétrés, de l'importance et de la multiplicité infinie des sèmes qui parcourent la terre en tous sens. Nous n'en sommes qu'une des actualisations possibles, mais sans doute nécessaire, car tout regard porte en soi une pluralité de récits qui ne demandent qu'à s'extraire du silence. Ces photographies sont des particules élémentaires auxquelles s'agrègeront quantité de minuscules cosmos disant l'ordre des choses. Il nous faut regarder et demeurer !

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