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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 07:55
TOUT est LANGAGE.

La tour de Babel vue par

Pieter Bruegel l'Ancien au xvie siècle.

Source : Wikipédia.

LES MOTS. Si vous aimez le langage, tout le langage, tous les langages, alors lisez. Ce texte est sans doute exigeant, sans doute foisonnant, essayant de se référer à quelque origine mythique, cosmogonique, mais avec le langage, il n'y a pas de demi-mesure, de possible évitement, de tergiversation. Le langage, essence de l'homme par excellence, demande qu'on lui accorde attention, qu'on l'amène à se déployer bien au-delà de l'orbe souvent insignifiant du quotidien. Cet article s'y essaie à sa façon.

Les Mots.

Les mots, vous pouvez pas les éviter parce que, tout simplement, votre Mère (avec tout le respect que vous lui devez, s'entend), votre Mère elle vous les a refilés à la naissance ses petits cadeaux en forme de consonnes et de voyelles, elle vous les a inoculés, les a doucement fait glisser le long de votre cordon ombilical (qui, du reste, est aussi le sien autant qu'il est vôtre) et ainsi depuis votre premier souffle, vous êtes irrémédiablement relié, empilement de cordons successifs oblige, à tous vos ancêtres et, de cordon en cordon, sans même que vous en ayez conscience, sans qu'aucune perception particulière soit attachée à ce phénomène, vous remontez le long filament gélatineux et vous découvrez plus d'un aïeul étrange, des langages à foison, étonnants, et vous vous habituez vite à cette immense et vertigineuse Tour de Babel, à cette ruche géante, à cette ziggourat aux mille portes et aux mille fenêtres habitée de sons et de voix, et plus vous remontez les volées d'escaliers, de marches, plus vous remontez de temps. Vous croisez les rumeurs de l'époque moderne, celles de la Renaissance et du Moyen Âge, de l'Antiquité; vos oreilles s'émerveillent du Latin et du Grec, des mots des Phéniciens à Tyr, Sidon et Byblos; des mots des Hébreux dans les plaines de Mésopotamie; des mots des Cananéens à Alep; ceux des Chaldéens; ceux des Assyriens à Ninive; ceux des Babyloniens à Palmyre; ceux des Akkadiens chantant Ea, le dieu des nappes d'eau souterraines; ceux des Sumériens invoquant Inana, la déesse de la Fécondité; Enlil, le vent; En-ki, l'eau bienfaisante; An, le Ciel; Girra, la divinité du Feu; Naru, celle des Fleuves; Utu le dieu du Soleil; Sîn, la Lune; Adad, l'Ether; Ninurta, celui du Royaume des Morts et le mystérieux ombilic s'élève toujours plus haut au milieu du temple de briques et vous êtes entouré d'un long poème que vous récite Atra-Hasîs, le Supersage akkadien qui sauva les hommes du Déluge qu'Enlil, le roi des dieux avait déchaîné pour se venger de la rumeur des Hommes, de leur multitude, et vous remontez encore le temps et c'est maintenant le fléau des dévastations qui sonne à vos oreilles, les longues plaintes de la famine, les gémissements de la terre sous les coups de boutoir de la Sècheresse, les cris de douleur attachés aux épidémies plantées dans la chair des Hommes, et le cordon, auquel vous êtes toujours irrémédiablement attaché, vous tire encore plus haut, et vous parvient alors le bruit d'un prodigieux coït, l'affrontement de deux masses aqueuses, irréductibles mais complémentaires, fouettées par l'impérieuse nécessité de la Vie, et dans ce tumulte primordial, vous reconnaissez vos très lointains ancêtres, Tiamat, l'Eau-salée, votre Mère; Apsu, l'Eau-douce, votre Père, et vous ne percevez plus, bientôt, que des bruissements de taillis, des percussions de cannaies, des clapotis de marécage, puis de longs écoulements d'eau entre Tigre et Euphrate, et tout ce lieu liquidien prête son flanc à la progression d'un Radeau de roseaux que recouvre la poussière, et vous savez soudain qu'il s'agit là de la Terre, celle que vous foulez de vos pieds depuis les rivages de votre lointaine enfance, de la Terre que Marduk, le Démiurge, le Dieu créateur, a tirée de l'immense étendue d'eau primitive qui était à l'origine de toutes choses, et vous vous élevez encore, franchissant les marches qui vous paraissent ultimes, et vous êtes au sommet du temple babylonien de l'Esagil, le "Temple-au-pinacle-surélevé", et au-dessus de la tête de Marduk, diffuse une immense radiation solaire, une nappe de feu pareille à une aurore boréale, et il y a en vous, tout le long de votre corps pareil au filament d'une algue, une onde qui fulgure, une intense vibration, et vous êtes transporté, il y a quinze milliards d'années, tout au bout de l'univers, nuages de gaz, agrégats de particules et d'antiparticules, vous êtes la collision elle-même, la lutte désordonnée des protons et des neutrons, le big-bang, puis vous êtes soudain AU-DELA, et votre filament derrière vous est semblable à la queue d'une lointaine comète, le monde s'est retourné, vous avez traversé sa peau et vous nagez maintenant dans un immense océan et les vagues s'ouvrent devant vous et il y a comme un étrange espace de liberté, une porte immense et radieuse, vous êtes arrivé au socle du monde, à sa racine première, à sa chair vivante et palpitante, vous saviez qu'elle existait cette CHAIR douce et nacrée, cette chair onctueuse et vibrante, cette chair mystérieuse et pourtant immensément lisible, vous saviez l'incision que vous pouviez réaliser en elle à la mesure de votre seul regard, de votre seule pensée, et cette chair si abstraite, imaginaire, onirique peut être, vous la sentiez se soulever sous la poussée de votre désir, celui de connaître, de percer, de forer le mystère des choses; cette chair silencieuse est soudain voix, parole, langage; elle s'ourle en forme de lèvres, s'arrondit à la manière d'une bouche qui féconde les mots, et alors il n'y a plus que cela, les MOTS, qui parcourent cette immense plaine du retournement du monde, et selon leurs trajets naissent des sillons, des fentes, des éminences, des collines, de douces dépressions, et chaque MOT proféré est une fleur, un arbre, un rocher, une eau douce, le miroir éblouissant d'un lac car cela vous le savez depuis toujours, IL N'Y A QUE LES MOTS; ils sont notre seule réalité, ils nous sauvent des apparences, des illusions; eux seulement sont vivants, ils dessinent notre forme humaine, ils sculptent les animaux, ils amènent les choses à leur éclosion car, sans eux, il n'y aurait plus ni ciel, ni mer, ni montagne et la Terre serait une vaste désolation, et il n'y aurait plus que des mesas usées comme des os, des steppes arides; il n'y aurait que des déserts à l'infini, hérissés de pierres comme celui de l'Adrar; parcouru de longues barres rocheuses comme en Basse-Californie; semé de sable rouge et aride pareil au désert de Gibson; hérissé de dunes en croissant; plateau de pierres lisses en Judée; il y aurait l'immense squelette blanc et mauve du Grand canyon, ses entailles profondes comme des blessures et l'infinie Vallée de la mort; le moutonnement longuement minéral du Thar; les étendues blondes et rocheuses du Tadrart, les ondulations de schiste et de mica de la Namibie; les collines couleur de poussière du désert de Gobi; l'immense plateau de cailloux du Namaqualand; les vagues meulières du Grand erg occidental; sans les mots, il n'y aurait plus que cela, cette immense érosion, la nudité aurait partout son règne, le silence ses assises, le vide son empreinte.

Oh, bien sûr, les choses existeraient mais seulement sous leurs formes primitives et elles apparaîtraient comme de dérisoires et inutiles géants de carton-pâte, et leurs jambes seraient paralytiques, et leurs yeux aveugles, et leurs oreilles sourdes, et leurs langues muettes et les déserts sont devenus hostiles quand la parole des Hommes les ont livrés à leur propre égarement, à leur évidente et incontournable nudité, et les déserts ne parlent plus maintenant que sous des voiles d'indigo, des huttes de branches et de boue, des peaux usées de dromadaires et ils ne résonnent plus qu'au fond des gorges asséchées des puits, ne trouvant refuge que dans des outres vides, au milieu des éboulis de pierres, dans les longues lignes des regs, sous les dalles brûlantes des hamadas; les déserts ne parlent plus ni la langue des Hommes, ni la langue du sable, ni celle du soleil mais parfois une simple langue morte et froide qui ne sort que la nuit sous la clarté glacée de la lune et alors les mots fouissent la terre de leur museau étroit, s'enfoncent dans les rainures, rampent le long des bulbes et des rhizomes et deviennent infiniment silencieux, confondus avec leur ombre. Parfois les mots ressortent mais tellement métamorphosés qu'on ne les reconnaît plus, ils sont devenus de longues colonnes erratiques qui glissent le long des dunes, près des cours d'eau, dans les herbes des vastes steppes, près des rivages d'anciennes mers où ne flotte plus que le sel éblouissant, dans les hautes montagnes peuplées de solitude et les mots sont devenus étranges et lointains, ils sont les mots-nomades, les peuples sans terre, les Bakhtiyaris, les Banjaras, les Bhils, les peuples à la langue cousue, les Kiptchaks, les Garamantes; les peuples ignorés, les Jats; les peuples inconnus, les Karakalpaks, les Masaesyles; les peuples soumis, les Moabites; ils sont les peuples réfugiés sous la tente noire en poils de chèvre, les Pachtouns; ils sont les peuples sans frontières, les Toubous, les Tedas, les Dazas; ils sont les peuples-mirages et leurs bouches sont scellées, mais ces peuples nomades, ces peuples de mots qui se cachent vous ne pouvez les ignorer, ils rôdent autour de vous avec de grands cercles comme ceux que décrivent l'aigle royal, le gypaète, le pygargue; ils incisent votre peau, y tracent des signes, y gravent des tatouages, y sculptent des scarifications; ils pénètrent vos yeux et dessinent en arrière de votre front des arabesques de lumière, des pleins et des déliés, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des multitudes de lettres; ils habitent vos oreilles, vrillent vos tympans et votre tête devient une immense caverne, une grotte profonde remplie d'échos et de rumeurs, et les mots ricochent sur les parois, et les mots rebondissent et s'assemblent par groupes de deux ou trois puis s'agglutinent en essaims et, au milieu de l'incessant bourdonnement, vous reconnaîtrez bientôt, quelques bribes de phrases, quelques essais de langage, et puis soudain tout se précise, se met en ordre, devient intelligible, les mots-nomades ont, pour un temps, interrompu leur longue migration, ils ont dressé leurs tentes au milieu d'une aire sûre et accueillante, peut être une oasis, ils ont attaché leurs bêtes à des pieux, ils ont posé des nattes sur le sol de poussière, les femmes pilent le mil, les hommes préparent le thé dans des théières bleues et le peuple nomade assis autour du feu chante une ancienne chanson venue de très loin et vous êtes à nouveau habité par ce langage qui, un instant, vous avait égaré et maintenant oui, c'est cela, venez tout près de moi et soyez tout ouïe, des colonnes du pick-up d'autrefois sortent des paroles que nous écoutons ensemble avec une sorte de recueillement, peut être même de ferveur, comme on écoute un "Crédo" ou un "Confiteor" et alors les paroles coulent en nous à la façon d'une litanie, nous la buvons vraiment comme du petit lait cette mélodie, oui, bien sûr, vous la reconnaissez sans doute; quant à moi, elle ne m'a pas lâché de toute la journée et, du reste, entre nous, je n'ai réellement rien fait pour la chasser. Vous voulez l'entendre jusqu'au bout ma ritournelle ? Vous voulez les déguster jusqu'à la lie les paroles de "Tonton Georges"?

Et, maintenant, nous allons la refermer notre boîte à musique, et je vais le ranger bien sagement le joujou de notre adolescence sur sa lointaine étagère du temps mais avant, nous allons nous accorder un petit répit, juste une mince parenthèse, le temps que le vinyle ait fini de faire tourner ses derniers sillons et qu'il puisse nous délivrer ses ultimes paroles magiques et, après, tout à la fin, le saphir continuera sa course en forme de perpétuelle ellipse et il y aura quelques craquements, ça devra même faire le bruit que devait produire l'étui, en se refermant, lorsque "Tonton" y rangeait sa guitare, eh oui, c'est bien sa voix grave et rocailleuse, sa voix chaude tellement empreinte d'humanité, celle du "Gorille" au grand cœur qui savait si bien chanter l'amitié :

"Des bateaux j'en ai pris beaucoup

Mais le seul qu'ait tenu le coup

Qui n'ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en Père Pénard

Sur la grand-mare des canards

Et s'appelait les copains d'abord

Les copains d'abord".

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Published by Blanc Seing - dans Rediffusion
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