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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 15:29
Luminescence, nitescence, iridescence

 Un matin...côté sud...plage des Coussoules

 Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

Comment dire la beauté des choses ?

Comment dire la diffusion de la lumière ?

Comment dire la présence immédiate d’une image ?

 

   Il faut avoir recours au lexique, la seule ressource qui nous soit octroyée depuis le seuil de notre naissance. Certes il n’y a nulle équivalence entre le mot et la représentation qu’il veut signifier, entre les sons du langage et les grains de lumière qui essaiment la photographie. Pourtant nous n’avons aucune autre alternative que de proférer intérieurement une poésie ou bien de parler à haute voix, cependant dans la retenue, fleurs sur le bord des lèvres qui déplient doucement le tulle de leur corolle. Les mots sont de sublimes effervescences qui courent d’un horizon à l’autre et s’effacent au gré de leur profération. Les images, elles, sont stables, fixes, seulement animées depuis l’effectivité médiale de leur être. Ce que l’image dit en ombres et clartés, en noirs et blancs, en clairs-obscurs, les mots l’expriment au rythme de leur mélodie, à la hauteur de leurs césures, à l’aune de leurs souples vocalisations.

   Quoique distanciées, toutes ces choses, du registre iconique ou langagier, trouvent des correspondances. Interrogeons la morphologie et rapportons-là à la scène qui nous est offerte. « Soie » fera signe en direction du lisse de l’eau, « flocon » appellera l’essaim des nuages, « argent », la ligne claire du rivage, « métal » sera le nom pour l’étendue immobile de la plaque d’eau. Aussi, nous récitant les yeux fermés quelque ode que nous aurions inventée au gré de notre imaginaire sur ce tableau, et voici que sur l’écran de notre rêverie surgiraient les éléments d’un paysage qu’aurait façonné notre esprit. Evoquer est toujours faire venir en présence. Souvenance est toujours ouvrir la scène de ce qui fut qui, durablement, s’imprima dans les feuillets toujours disponibles de notre psyché. Merveilleuse faculté du langage qui nous restitue telle vision dont nous pensions qu’elle était perdue à tout jamais, alors qu’elle n’attendait que le lieu de sa singulière résurgence.

   « Luminescence, nitescence, iridescence », voici le titre attribué à cette illusion qui nous visite et paraît si irréelle qu’elle ne serait constituée que des productions d’un rêve, serait-il éveillé ou bien pris dans les mailles des puissances nocturnes. Ici, plus que la valeur propre du suffixe « escence », lequel indique l’état, la propriété, la qualité, convient-il mieux de se laisser porter par la musicalité des sifflantes qui glissent tel un alizé portant avec lui cette intime douceur dont Pierre Loti nous disait dans son récit « Mon frère Yves » :

   « …nous naviguions encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à respirer ; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond ... »

   Oui, cette photographie est, à l’instar de la belle évocation de Loti, poésie du souffle, elle vient de loin, elle va loin emportée par sa propre cadence qui est celle de la respiration, un inspir, un expir et ainsi de suite jusqu’aux confins d’une possible éternité. Une respiration de Yogi, en quelque sorte, une mise en relation avec le monde fluide des états de conscience extralucides, avec la musique stellaire de la spiritualité, cette douce onction qui, nous arrachant aux pesanteurs terrestres, nous rend libres et fait de nos corps de simples ballons, de simples cerfs-volants dans le lac infini de l’azur. Nous pourrions même croire, un instant, n’avoir d’anatomie que les voiles des cirrus, la floculation des cirrocumulus, un genre d’ennuagement qui nous porterait hors de nous dans le domaine d’une nouvelle et étonnante autonomie.

   Comment tracer l’esquisse de ceci qui semble n’avoir d’existence que dans un univers chimérique, fabuleux, peut-être l’illustration délicate d’un album pour enfants que traverserait la sérénité d’un conte de fées ? De l’indicible, du silence, on ne peut jamais tenter qu’une approche, s’aventurer dans les coulisses et regarder la scène s’éclairer dans un jour qui miroite et ne se donne que sur le mode du mirage. Tout en haut, dans la réserve inépuisable de la sublimité, est le ciel avec sa frange de fumée grise et noire. Puis, plus bas, la teinte s’éclaircit que tutoient les nuages aux doigts si fins, si agiles, à peine une dentelle à l’orée des choses.

   Puis c’est le vif argent, domaine éblouissant dont nos yeux ne pourraient longtemps soutenir la vue. Un long cap noir traverse la presque totalité de l’image comme s’il voulait indiquer le domaine inaccessible des dieux en regard de celui, à portée de main, du peuple des humains. L’immense dalle d’eau est une infinie réverbération qui pourrait connaître aussi bien les temps futurs que les anciens, là où la belle statuaire antique brillait de tous ses éclats réunis. L’eau s’appuie sur la terre, caresse le sable d’une lame blanche cernée d’une bande grise pareille à une cendre. Enfin un triangle de clarté se pose sur la plage comme pour dire la limite de toute magie, l’inévitable clôture qu’en décide le réel. Alors nous clignons des paupières, nous défroissons nos yeux et retournons sur l’agora des hommes : là nous attend notre plus probable destin. 

 

 

 

 

 

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