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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 08:10

 

Vision intérieure.

 

perfection2

    Sur une page de : Marie P. Zimmer.

 

  La vision de cette image nous fascine et, plus nous nous appliquons à regarder, plus nous nous immergeons en elle sans bien comprendre pourquoi. Comme un mystère qui planerait longuement, une énigme à résoudre, le tracé de surprenants hiéroglyphes. Pourtant, nous cherchons, pourtant nos sens sont en alerte. Mais rien ne s'y imprime qui permettrait à notre vue oblitérée de se libérer soudain, dans le genre d'une révélation.  C'est clos, replié dans une spirale, inclus dans un bouton non encore parvenu à sa propre germination. Cela ne parle ni à nos sensations, ni à notre intellect, cela demeure à distance, cela se dissimule derrière le mur compact d'une vitre, cela se dissout.

  Mais pourquoi donc sommes-nous tenus à distance ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à nous inscrire dans la photographie et à y repérer quelque trace, quelque linéament qui, déjà, serait un début d'explication avec elle ? Pourquoi cette sensation d'éloignement, de rive non atteignable au seul empan de notre regard. C'est donc qu'il s'agit d'un problème d'une autre nature que celui d'une pure et simple perception. C'est donc qu'il nous faut mobiliser de nouvelles ressources, nous envisager dans notre rapport à l'image selon d'autres perspectives. Nous appliquant à un début d'interprétation, nous saisirons bientôt quelque chose de l'ordre d'une évidence.

  La figure féminine dont il est question émerge à peine d'une ombre compacte, enveloppante. Seul un cerne de lumière détoure le massif symétrique des épaules, fait quelques reflets sur le lisse des cheveux, se diffuse sur l'aire ouverte des jambes. Les mains, elles aussi, sont effleurées par une vague clarté. La proposition est si minimale qu'on la dirait presque située à la limite d'une parole, inaudible; une esquisse circonscrite à son propre tremblement. Et le visage, qu'en est-il du visage ? Mais nous ne nous étions même pas posé la question. L'épiphanie humaine est tellement identifiée à cette parution du regard, à cette effusion des lèvres, à la douce courbure du front, à l'aplat des joues, à l'éminence terminale du menton, à la fuite vers l'aval du corps. En un mot à ce qui, parce qu'unique, singulier, nous appartenant en propre, nous différencie, définit les contours les plus identitaires de notre être.

  Privés de visage, nous sommes comme dépossédés, renvoyés à notre tremblante effigie, à notre récurrent sentiment de solitude. Car, alors, comment ne pas se sentir exilés, hors-jeu, acculés à n'être que des objets sans vis-à-vis, des formes erratiques, sans boussole, sans cap vers lequel se diriger ? Le regard de l'Autre, pointe avancée de la conscience joue en écho, se réverbère sur le miroir que nous lui tendons. Or, ici, non seulement le visage s'absente, mais le corps également, tellement fondu en lui-même, fluide, inapparent, commis à une disparition qui se dessine en filigrane. Le corps glisse infiniment vers le domaine terrestre, cerné de finitude, ombré, si peu lisible. Seules les mains réalisent une manière de triangle en élévation qui voudrait dire l'ascension encore possible, le projet, l'accession à une hypothétique  liberté. Mais ceci ne suffit pas.

  L'Existante, non seulement se dissimule à nos yeux inquiets, mais assure les conditions mêmes d'une impossibilité que quelque chose  surgisse de l'extérieur, que du différent fasse signe, que l'Autre  se dispose à se manifester de quelconque manière. Rapport d'exclusion qui projette le monde des Voyeurs de l'œuvre dans une parfaite mutité. C'est pour cette raison que nous sommes habités de sidération, d'étonnement, c'est pour cela que nous demeurons, face à ce qui se dévoile tout en se voilant, dans l'attitude de l'égaré.  

  Autour de Celle qui apparaît avec retenue, les choses sont figées, reconduites à une nullité confondante. Le monde alentour se retire, se prive d'une indispensable présence, alors que la Figurante ne s'assigne qu'à sa propre visibilité intérieure. Rien ne compte plus que cette aire de nidification, ce retour à l'origine, ce ressourcement, cette longue contemplation  occupée d'elle-même. La partition qui se joue est un vertige qui se répercute en abyme, et ainsi jusqu'à l'infini : le Sujet regardé exclut l'Autre qui exclut le monde à son tour. Car il en est toujours ainsi, nous ne  voyons l'univers qu'à la mesure de cet Autre qui nous donne sens et possibilité de diriger notre regard vers lui, d'abord, vers les objets dont il nous fait l'offrande,  ensuite.

  Une autre manière d'aborder l'image aurait sans doute consisté à la doter d'une charge esthétique si forte que cette dernière aurait suffi à expliquer notre fascination.  Bien évidemment cette hypothèse aurait trouvé quelque raison d'exister. Cependant, ne mettant en exergue qu'une manière de beauté, elle serait demeurée en-deçà de ce qui cherchait à se dire, à savoir une vérité. Toute considération esthétique s'attache d'abord à établir un coefficient vraisemblable de réalité, alors que la dimension sous jacente à l'épiphanie d'un visage, d'un regard, donc d'une conscience emprunte la voie exigeante d'une éthique.

   Sous la beauté apparente, du reste indéniable de l'image, progresse à bas bruit, comme d'une façon subliminale, cette perspective creusant jusqu'aux fondements, à la racine même de ce qui se met en scène. Or, ici, il ne s'agit nullement d'une posture chorégraphique dont on aurait isolé l'instant dans une succession temporelle. Il y est question, d'une manière plus originaire, de méditation, peut-être de religion, de prosternation devant quelque idole. Si l'esthétique nous faisait entrer de plain-pied dans un exhaussement du profane, la prise en compte de cette magnifique posture hiératique nous projette dans la sphère du sacré. Nous ne saurions nous y soustraire qu'à l'aune d'une insouciante distraction.

 

 

 

 

                                                                

 

 

 

     

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