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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 10:45

 

Une inquiétude heureuse du savoir.

 

uihds.JPG 

 Livre écrit en Araméen (Serto Syriaque) du monastère

      de Sainte-Catherine, Mont Sinaï - XIe siècle


Source : Antikforever.com.

 

(NB : Pour ceux qui connaissent, les noms de certains lieux ont volontairement été changés.) 

 

 

 

    "Une inquiétude heureuse du savoir". Sans doute le titre constitue-t-il, en lui-même, une manière d'intrigue. Et ceci en raison de l'oxymore qu'induit la proximité de deux mots naturellement antagonistes : "inquiétude" et "heureuse". En effet comment un souci pourrait-il faire signe vers la notion de bonheur ? Ici, l'explication ne sera pas d'ordre langagier, la référence trouvant sa justification dans une posture existentielle. C'est d'un homme dont il faut parler qui s'adonnait au savoir avec une juste "inquiétude" - comment peut-on aborder le domaine complexe des langues sémitiques sans cette part de soi constamment préoccupée par la mise à jour de l'araméen biblique, donc du fondement des langues? -, mais ceci, ces recherches passionnées, il les faisait avec un joie toute empreinte d'émerveillement. Aborder à des rivages si originels ne peut évidemment s'accomplir qu'à l'aune d'un engagement qui transcende la catégorie du réel.

  Donc cet homme, IT (je ne le désignerai que par ses initiales, pour de simples raisons d'universalité. De cette manière empreinte d'abstraction il rejoindra la communauté des savants qui usent leurs yeux sur des tablettes cunéiformes et autres papyrus phéniciens), donc IT faisait partie de ce qu'il faut bien nommer une "élite intellectuelle", (terme qu'il aurait sans doute récusé !), pratiquant grec, latin, syriaque, araméen, hébreu comme d'autres parlent breton ou bien auvergnat. Doué d'une prodigieuse mémoire, d'une intelligence polyphonique, il multipliait les diplômes sans en tirer une quelconque vanité car, d'extraction modeste, il était simple avant tout et promenait parmi les rédacteurs de la Grande Encyclopédie aussi bien son accent gascon que sa brillante érudition. Physionomie ouverte, large front dégarni, sourire illuminant le visage; pour l'adolescent que j'étais, la moindre de ses apparitions était un pur bonheur. Bonheur de l'écouter parler, d'associer à chacun de ses gestes, aussi bien fumer sa pipe en écume de mer, que manifester un tic respiratoire ou lever les yeux au plafond comme s'il méditait quelque belle idée, d'associer donc l'image de l'exception à ce qui, pour lui, constituait un quotidien qui ne l'étonnait guère. Tout  faisait donc sens jusqu'à l'excès. Pour moi, il demeure une figure élevée, un pôle éthique, une référence existentielle, un modèle dont s'inspirer lorsque les nuages assombrissent le ciel de leurs tortueuses contingences. Mais, afin de mieux cerner cette personnalité charismatique, il faut l'évoquer en quelques lieux significatifs.

  IT, je le revois à Beaulieu, un soir d'automne, après le dîner, un livre sous le bras, s'apprêtant à rejoindre sa chambre. L'interrogeant sur l'objet de sa lecture, il me montre "Les Antimémoires" de Malraux. Son air gourmand, comme celui d'un enfant attendant de manger sa friandise, en dit long sur le plaisir anticipateur. Ce même plaisir qui déjà, à cette époque de la fin de l'adolescence, m'habite au seuil de chaque entrée dans une nouvelle œuvre. Cette joie si simple et complexe à la fois, je la dois à mon ancien Maître d'Ecole, au vieux "Souché" qui contenait de si précieuses pépites littéraires. Ensuite au seul Professeur de Lettres qui m'ait donné envie d'approfondir les textes, Michel de B. qui figurera, lui aussi, en bonne lace sur la cimaise de "Figures". C'est comme un réseau d'affinités qui se tisse entre élèves et maîtres, entre chercheurs d'absolu qui vivent de la même passion. Les mailles en sont si serrées que, jamais, elles ne se distendront, tissant entre les hommes les multiples et infinies connivences de la beauté. Ainsi, presque à son insu, se constitue un espace où exister pleinement. C'est comme un écho, une aire de réverbération où se multiplient les phénomènes dont, parfois, on oublie l'origine. Pour moi, les Fondateurs sont toujours là, infiniment présents, infiniment précieux.

  Dans les "Antimémoires", je ne sais ce qui l'intéressait, de Malraux lui-même, de son témoignage sur l'époque. En tout cas je ne doute guère qu'il se soit passionné pour une des phrases qui y figurait, laquelle est devenue un classique du genre : «Ce qui m'intéresse dans un homme quelconque, c'est la condition humaine». Or, c'est cette même condition humaine sur laquelle il se penchait quotidiennement, cherchant dans la Bible les fondements sur lesquels elle reposait.

  IT, je le revois à Baronne dans sa grande maison, me confiant la garde de son bureau-bibliothèque alors qu'il part pour la journée donner des cours à ses Etudiants. Alors que ma Mère et Tante B. évoquaient leurs souvenirs communs dans la cuisine, la seule pièce à vivre en dehors du territoire d'IT, je passai la journée dans ce bureau  entièrement occupé par des milliers de livres. Non seulement les rayonnages étaient investis, mais également un grand coffre métallique qui comptait de nombreux ouvrages bilingues en langue sémitique. Une pure joie que d'être entouré, une journée durant, de telles merveilles. J'avais emporté avec moi un sujet de dissertation, une phrase d'un auteur classique sur le bonheur. Avant de partir, IT m'avait chaudement recommandé de faire quelques recherches dans "Panorama des idées contemporaines" de Gaëtan Picon, source inépuisable d'informations. La dissertation, sans doute inspirée par le cadre littéraire, dévoila une profondeur inhabituelle. Je n'étais guère loin de penser que les murs avaient des pouvoirs cachés !   

  Là, dans cette pièce calme, avec juste ce qu'il faut de clarté pour que les pensées trouvent matière à fleurir, le ruban du fleuve faisant son étirement  de mercure dans les lointains de la plaine, là était le lieu où construire une réelle et pénétrante nervure existentielle. Bien des émotions, des ravissements, des sentiments de plénitude ressentis dans l'intimité des bibliothèques - dans les salles boisées et feutrées de rouge de la BNF, ou bien dans la ruche claire ouverte sur la ville de la BPI -, ont trouvé, leur tremplin signifiant, à tel point que le seul mot de "bibliothèque" se métamorphose, instantanément, en mystérieux sésame capable d'ouvrir bien des mystères. Quelques années plus tard, IT aménageant à Paris dans un appartement aux dimensions modestes, avait réduit sa bibliothèque à l'essentiel, autant dire une peau de chagrin par rapport à l'immense collection de Baronne. Je n'ai jamais osé lui demander ce qu'étaient devenus les milliers d'ouvrages de son bureau. Peut-être les avait-il confiés à quelque ami lettré. Je dois avouer que j'ai eu bien du mal à faire le deuil de ce lieu pareil à l'image réalisée de l'utopie et aux trésors inestimables qui s'y déployaient à profusion !

  IT, je le revois enfin à Paris, d'abord du temps de mon service militaire, ensuite au cours de mes années d'études. Nous n'étions pas si éloignés, lui à République, moi à Bastille et nos rencontres furent fréquentes pendant cette période. Souvenir d'une journée passée à flâner dans Paris, cette merveilleuse ville dont il connaissait si bien les secrets. Visite de la Sainte-Chapelle. Il en admirait l'élégance, les immenses vitraux et, surtout, ces magnifiques piliers torsadés, véritable prouesse artistique aussi bien qu'architecturale. Puis un long détour par le Quartier Latin et la Montagne Sainte-Geneviève. Ici, c'est moins le Panthéon qui retient son attention que l'immense navire de pierre de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, sa façade ornée de hautes fenêtres à arcades, son bandeau de pierre portant, sous des frises, les patronymes d'une partie de ce que l'humanité a produit de savants et de lettrés de tous horizons.  C'est dans cet impressionnant édifice renfermant plus d'un million de volumes qu'il vient travailler très régulièrement, glanant dans l'immense documentation les informations qu'il utilisera pour écrire ses articles. Ce qui est visible, ce jour-là, face à ce magnifique symbole de la culture, c'est sa fascination pour tout ce qui est imprimés, manuscrits, livres anciens, langues cryptées.  L'expérience d'une passion. Comme si "Sainte-Ginette", comme il l'appelle familièrement - cette appellation semble être du cru des potaches qui la fréquentent-, était l'Amante dont il sublimait son quotidien. Merveille de l'intellection quand elle est portée à son acmé !

  Puis, sans transition, après les hauteurs de "La Montagne", le prosaïque du Paris populaire. Les Halles; le quartier de Saint-Denis, réputé pour ses prostituées dont chaque porte cochère, le soir venu, abrite une ou plusieurs de ces Dames de compagnie. Petite anecdote - dont du reste il raffole -, il me livre l'origine du nom de la Rue du Pélican. Cette rue, autrefois intensivement fréquentée par des Demoiselles de "petite vertu", s'appelait "Rue du Poil au con", nom qui par altérations phonétiques successives, était devenue "Rue du Pélican". Où la culture ne fait qu'une, qu'elle concerne Sainte Ginette ou bien les Saintes de la Rue Saint-Denis ! Fin de soirée dans un bar de quartier où nous "dînons" le plus simplement du monde de casse-croûtes qu'accompagnent quelques ballons de Beaujolais. Comme un retour sur des terres originelles. Ces terres qui, parfois, produisent des cuvées de haute volée ! Semblable à l'éditeur de la Grande Encyclopédie à laquelle il participait activement, il avait "semé à tous vents", les graines du savoir à ceux qui voulaient bien s'en emparer. Sans doute quelques unes ont-elles germé. Le plus grand plaisir qu'il eût éprouvé de son vivant eût été de le constater. Jamais la culture ne se perd lorsqu'elle emprunte, en vue de sa diffusion, de si nobles esprits !

 

 

 

  

 

 

 

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