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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 08:14

 

Une esthétique du questionnement.

 

 

ss1-copie-1.JPG

 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

  Nous Contemplons cette photographie et, d'emblée, nous nous questionnons. Nous sommes comme au bord de l'étrange, amenés en des lieux que nous ne connaissons pas : "terra incognita" qui, faisant apparaître, disparaît à nos yeux dans l'espacement d'une vision floue. Comme si une brume s'était interposée entre le monde et le regard que nous portons sur lui. Cette manière d'astigmatisme rend le sujet aussi peu visible que la voilure de l'oiseau dans l'aube grise. Elle procède d'un parti pris esthétique qui joue dans une manière de séduction. L'image est "fardée""grimée", tentant de nous échapper alors que notre hâte de nous en saisir se décuple à l'aune de cette indécision native. Tout ceci induit un patient travail d'approche pareil à celui de l'Amant en direction de l'Aimée. Car nous ne serons délivrés de notre désir qu'à ôter cette pellicule qui subtilise à notre vue l'essence même dont nous voudrions la révélation. Mais, en réalité, ne s'agit-il que de cela, dépouiller la photographie de la gélatine qui la dissimule partiellement à notre curiosité d'Observateurs ? Autrement dit, souhaitons-nous en modifier la nature et la rendre visible, l'extraire du doute premier ? Ou bien préférons-nous demeurer dans ces marges d'incertitude qui assurent à notre imaginaire la possibilité d'un voyage, la remontée vers quelque réminiscence ?

  Car cette image, avant de nous parler du monde, avant de nous remettre à l'Autre dans son unicité, nous renvoie simplement à nous-mêmes. Elle agit comme un miroir pour notre conscience. Butant sur l'illisibilité première de la représentation, c'est du-dedans  de notre intériorité que nous cherchons à éclairer ce qui vient à notre encontre. Ainsi, livrés à notre seul jugement, remis à une appréciation totalement subjective - les indices de réalité étant si rares -, nous glissons d'une vision à l'autre, nous faisons surgir quantité d'esquisses sans nous soucier de quelque jugement, de quelque règle qui viendrait établir ses fondements perceptifs. La courbure de notre œil contre la courbure de l'image. Liberté contre liberté. Rien ne nous incline à nous décider pour telle ou telle perspective à laquelle nous convierait la photographie. C'est donc une pure affinité avec ce qui souhaiterait s'illustrer, dont notre fantaisie cherche à s'emparer.

  À défaut de pouvoir élaborer une thèse précise et étayée du sujet de l'image, nous en sommes réduits aux hypothèses, aux conjectures. Nous percevons des formes humaines, dont certaines paraissent appartenir à des hommes, de haute taille, vraisemblablement des Africains à la peau couleur de nuit, levés sur une aire de terre battue, dans le rayonnement d'une lumière matinale. La figure, au premier plan, semble avoir revêtu quelque habit traditionnel, ce qui fait signe vers une possible cérémonie, à moins qu'il ne s'agisse d'une danse, ou bien d'un rassemblement auquel nous pouvons donner de multiples orientations.  Puis, nous butons vite sur la limite des interprétations à nous assurer de la justesse de nos vues. Cependant, la photographie ne nous laisse pas là, sur ce sol de poussière claire, démunis, ne sachant plus que proférer à son sujet. La graine du doute nous a envahis et, en arrière de nos fronts soucieux, s'animeront quantité d'images convoquées à combler le "vide" de la représentation, ses zones de silence, ses aires blanches par lesquelles elle nous questionne plutôt que de nous résoudre à nous taire.

  Alors, peut-être à notre insu, ou bien avec la clarté des évidences, les choses cachées se présenteront à nous, déroulant les scènes d'une fiction. Ce qui veut dire que la photographie continuera à animer, en nous, un travail souterrain afin qu'une énigme puisse trouver à se résoudre. Se constitueront de nombreuses scènes ayant trait à des notions de spatialité, de temporalité, de modalité selon lesquelles le théâtre de l'existence qui nous est proposé peut trouver à s'actualiser dont, peut-être, aucune ne sera exacte. Mais peu importe, c'est bien de NOTRE perception du monde dont il aura été question, non d'une vision extérieure qui nous en aurait été imposée.

  Or, si nous approfondissons les diverses déclinaisons auxquelles notre entendement se sera exercé au sujet de ce qui apparaît, nous nous rendons rapidement compte que, loin d'avoir été de simples fantaisies, elles nous auront permis d'enrichir le contenu sémantique de la photographie. Nous y aurons découvert un monde que seul le flou de l'image a rendu possible. Car, maintenant, si nous imaginons cette représentation avec clarté, précision, nous aurons éventuellement, devant nous, une rencontre de diverses personnes d'un clan déterminé, disons par exemple, une danse rituelle précédant une cérémonie de mariage. Étant assurés de ceci, notre aire d'appréciation sera circonscrite à cet empan étroit de la réalité avec lequel nous nous arrangerons afin qu'il puisse trouver place dans la catégorie de notre entendement disposée à le recevoir. "La cause aura été entendue" et, la connaissance du contenu ayant été assurée, il n'y aura guère d'autre processus à mobiliser afin de nous emparer de son langage, de sa vérité. Le tout de l'image aura été dit dans l'espace du cadre représentatif et nous passerons à la prochaine figuration en occultant aussitôt ce qu'il nous a été donné de voir.

  Et maintenant, si nous nous posons le problème de savoir comment l'essence de la photographie aura été le mieux révélée, de l'image floue ou bien de son équivalent net, nous dirons simplement qu'il s'agit de deux démarches complémentaires, chacune ayant son vocabulaire propre. C'est, bien évidemment au Photographe de choisir la voie selon laquelle il veut nous proposer sa vision d'une séquence du réel. Ce que nous pouvons dire et qui ne saurait être de l'ordre du paradoxe, c'est la chose suivante : peut-être faut-il faire l'hypothèse que cette photographie-ci, dans son caractère voulu d'indistinction, nous rapproche singulièrement de l'objet qui nous est proposé, de son contenu réel mais aussi bien latent. C'est bien parce que cette proposition picturale était peu "évidente" qu'elle nous a entraînés à nous questionner à son sujet. Ce que n'aurait pas fait la même scène dans le cadre d'une vision précise. Ce qui nous paraît éloigné en raison de son traitement particulier, se rapproche de nous par le simple fait que nous souhaitons en percer l'opercule. Comme on le ferait de la bogue de l'oursin afin d'en savourer le corail. Ainsi l'éloignement appelle-t-il la proximité !

 

 

 

  

 

 

 

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