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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 09:43

 

Une esthétique de la disparition.

 

de chirico 

L'homme-cible (1914), par Giorgio de Chirico.

 

 

  C'est comme cela, parfois, nous sommes en polémique avec nous-mêmes. Comme si nous avions, soudain, à regarder ce qui n'est peut-être pas montrable. En-dessous de la ligne de flottaison. La coque est de bois ancien, couverte de patelles gluantes et nous ne savons gère comment parler à ces cônes de chair molle. Y aurait-il, sous la coquille striée, quelque mystère dont nous n'aurions pas pris la mesure ? Ou bien s'agirait-il de nos actions mauvaises, de nos pensées délétères ramassées en forme de bubons ? Car, c'est bien vrai, nous les Hommesles Femmes de bonne volonté, parfois nous ne sommes pas à la hauteur, parfois nous nous dérobons, parfois nous sommes humains à demi et encore !

  "La barbarie à visage humain" disait le Philosophe.

  "Humain trop humain" disait l'Autre.

  "Humain pas encore humain" disait un Dernier, pensant que l'humanisme était, toujours, une voie à construire, une citadelle à édifier, un Radeau de la Méduse dont, jamais, on ne pouvait anticiper la majestueuse dérive sur les flots badigeonnés de vert de la Métaphysique. Et notre étrave ourlée de mousse et de lichens, est-elle la métaphore d'un destin condamné avant que d'arriver au port ?

  Mais combien ces images indigentes sont loin de rendre compte de la réalité ! Mais il faudrait alors parler du bitume qui calfate la moindre de nos fissures, de la poix encore fumante qui s'immisce entre nos planches jointives. La poix, le bitume, comme autant de plaies vives, d'irrésolus enfantements de l'âme, d'éternelles perditions, de reniements sourds. Mais, aura-t-on, un jour, la force de se saisir d'un galet rond et compact et de le projeter dans le phare étroit qui nous fait nous diriger vers le fanal parmi les contractions blanches de la brume ? Car notre lucidité s'étiole, notre conscience pareille au lumignon dans le cachot, vacille, notre esprit se réfugie dans l'antre étroit d'une braise verte : à peine le souffle faiblement levé de la luciole. Et, pourtant nous nous contentons de ceci qui nous atterre, et pourtant nous godillons au milieu des flaques putrides, et pourtant nos bras étiques tiennent la barre avec l'audace d'un Capitaine fier de son embarcation. Ou presque, car nous sentons bien le naufrage proche, la quille grasse retournée dans une mare d'huile, pareillement à notre propre échouage sur les rives étroites de la finitude.

  Mais on relève la visière en carton de sa casquette, mais on visse sa lunette de laiton au bout de son  œil de poulpe et, que voit-on ? Mais on ne voit rien, si ce n'est sa propre effigie de cuir bouilli identique aux ombres chinoises et une vague brume dressée dans le noroît. Des formes, pourtant. On dirait une citadelle et des hommes placés en sentinelles. On dirait une vie emprisonnée dans un aquarium vert, un bocal de verre à la densité de plomb.  Ce sont peut-être des revenants, peut-être des rescapés d'un bien étrange au-delà qui nous hèlent afin que nous entendions leurs suppliques. Mais ils ne semblent pas avoir de bouches, ou alors ce ne sont qu'orifices béants pareils à la gueule des poissons, quelque baudroie abyssale cherchant à nous entraîner par le fond.

  Alors nous appelons mais nos cris sont devenus  à peine plus conséquents que gonflements de bulles au-dessus des tourbières. Alors nous nous essayons aux déplacements mais nos jambes sont laineuses, effilochées, pareilles aux lianes. Alors nous prions mais nos mains sont trop éplorées pour pouvoir se recueillir dans un même geste de piété. Alors nous gémissons mais PERSONNE  n'est là pour nous entendre. Un instant, à la vue de ces silhouettes perdues dans le brouillard, nous avions cru à quelque Farghestan sur le rivage duquel nous aurions pu jeter l'ancre. A condition, évidemment, d'éviter les projectiles de ce peuple étrange, sauvage sans doute, possiblement rompu à l'art de la guerre. Car, voyez-vous, même la sublime guerre possède son art ! Une esthétique de la disparition, si l'on peut prendre la liberté de s'exprimer ainsi.  Mais à côté de notre singulière désolation, la fureur des hommes du Rivage des Syrtes eût été une aimable palinodie, une sotie pour gueux égarés, une farce pour saltimbanques.

  Mais, c'est bien pire et nous n'y pouvons rien. Tout ce qui, jusqu'ici, nous a parlé en termes ombiliqués et en phrases occluses n'est qu'une piètre allégorie de notre errance sur les flaques de mercure qui gonflent sous les horizons. Nous sommes écartelés, un membre au septentrion, un autre en terre australe, un autre occidental, un autre enfin, oriental. Jamais de synthèse qui réunirait le tout en une harmonie vraisemblable. Cela nous le savons depuis au moins notre naissance et, malgré cela, nous continuons à nous accrocher à notre coquille de noix. Les battements sinistres de l'eau contre les flancs de la coque, les grincements des mâts, les déhanchements de la dunette sous les meutes des vagues, rien n'y fait et la cale est envahie d'eau que nous poursuivons notre route, en aveugles, comme si nous étions pris d'une cécité tenace, d'un tel engourdissement de l'esprit que ne persisteraient à l'horizon de notre conscience étroite que de sombres écumes, de pâles obstinations en quête d'elles-mêmes.

  Pareils à Apollinaire-le-trépané de Giorgio de Chirico, nous sombrons continuellement dans les flots glauques de l'absurde. Ceux-ci nous  rappellent d'autres flots de notre enfance, lorsque, avec des camarades, les journées d'été au long cours, afin de tromper la langueur du temps, nous allions au moulin sur la rivière. Nous y actionnions une sorte de treuil afin de faire remonter la lourde plaque de fer qui retenait les eaux. Une cataracte de liquide lourd, sombre, aux reflets métalliques de cuivre éteint se mettait à bouillonner, emportant avec lui des poissons aux yeux globuleux, sans doute pris de cataracte. Cette image nous a toujours incliné à penser que le Néant avait cette couleur terrible, compassée, en quelque sorte innommable. Nous  ne savions pas encore, dans la fleur de l'âge, que cette impression de basculer dans la chute sans moyen d'y pouvoir rien faire, plus tard nous la  découvririons chez CamusSartreNietzsche. Nous  vivions les premières atteintes du nihilisme par procuration. Sans doute cette introduction bien involontaire à un existentialisme abrupt nous orienta, très tôt, à faire de "La nausée" notre livre de chevet. Depuis, l'existentialisme - dont il est de bon ton de dire aujourd'hui qu'il est dépassé - n'a cessé de nous accompagner, nous aidant, souvent, à entretenir dans les moments inexacts, une juste rébellion.

  Cette belle œuvre de de Chirico en était le pendant violemment métaphysique. Elle contenait, en une économie de moyens, une palette étroite comme la tragédie peut l'être, dans une gamme chromatique à proprement parler ontologique - comment ne pas convoquer toutes les ressources de l'être lorsque celui-ci se cerne de si funestes projets ? - tout ce qui pouvait, déjà, chez un préadolescent, s'illustrer comme la figure de la disparition, de l'occultation de la mémoire, de la condamnation de l'essence de l'homme, à savoir le langage. Car si Guillaume Apollinaire payait de sa vie la folie meurtrière des hommes, en même temps que le Poète, c'était le Langage qui était mis en demeure de survivre, de réparer cette cicatrice faite à l'intelligence. Une double blessure, une double ignominie : celle du mépris de l'homme d'abord, celle de la relégation de la poésie à ce que, jamais elle ne saurait être, une cible dans laquelle précipiter la première mitraille.

  Mais, pour conclure la parole revient de droit au Poète Giuseppe Ungaretti qui écrivait dans "Innocence et mémoire", ces magnifiques phrases qui, bien évidemment, se passeront d'un long commentaire :

      "Le XIXe siècle, épuisé par son effort démesuré de mémoire (ici s’impose l’image du naufragé qui, sur le point d’être englouti, revoit toute sa vie en un éclair et, même athée, se recommande à Dieu), son illusion d’avoir embrassé le temps infini dissipée, s’est retrouvé devant le vide; avec le sentiment, puisque la Providence n’est pas une fable, que des ailes lui poussaient."

  " L’horreur de l’éternité ne nous a pas été cachée. L’instinct seul régnait. La familiarité avec la mort était telle que le naufrage était sans fin. En réalité notre vie n’était plus rien qu’un objet. Le premier objet venu. "

  Ce, qu'évidemment la poésie ne saurait être. A moins qu'elle ne soit "l'objet par excellence" 

 

 

 

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