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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 09:25

 

*** Enfin Rabelais, le très génial et drolatique Rabelais, le génie de la langue Française.

 

  Lisant, écrivant, jamais on ne peut faire l'économie de ce bel Humaniste qui a porté le langage bien au-delà de ses contrées, fussent-elles extraordinaires. Fusion totale, osmose jusqu'à la quintessence de François et de sa verve à nulle autre pareille. Jamais, avant lui, on n'avait écrit comme, lui ; jamais après lui, l'on n'a pu porter l'écriture à une telle démesure. Mais le "rabelaisien", s'il évoque tant ce chaos souvent thématisé à l'époque de la Renaissance, ne saurait flotter dans un genre d'indétermination, laquelle ne serait que le signe d'une vacuité. La prose de Rabelais prend appui sur lui, le chaos apparent,  afin d'en faire un cosmos, une terre littéraire flottant dans le ciel de l'esprit. Lisant Rabelais on est à proprement parler hissé en dehors de ses propres frontières, on est directement placé dans l'athanor rubescent à partir duquel quelque chose comme une lave littéraire assemble son énergie avant d'être expulsée en millions de prodigieuses explosions aux quatre coins de l'espace. On est au milieu de la soupe de quarks, au centre de la révolution des protons. On est dans le mystère atomique de la langue. Constamment déplacés de l'infiniment petit à l'infiniment grand, perpétuellement expulsés du microcosme pour surgir dans l'immensité du macrocosme. Si une expression telle que "Littérature-Univers" pouvait trouver son sens en dehors de la flatterie de la formule, alors Rabelais en serait l'inventeur en même temps que le porte-drapeau. Plongés au sein du Tiers-Livre ou du Quart-Livre, on est dans l'atelier du forgeron qui sculpte les mots et les tord selon sa volonté et sa fantaisie, soit en dentelles florales, soit en boulets ronds comme la guigne, soit encore en hallebardes destinées à trancher la tête de ceux qui, encore, seraient rétifs à ce nouvel usage de la langue. Car, si ce bon François nous intime l'ordre de prendre les mots au pied de la lettre, il nous indique le plus souvent le chemin de la liberté.

  S'il est un Écrivain qui a usé et "abusé" de l'hyperbole, c'est bien le célèbre Humaniste tourangeau, lequel, par son excellente "fiction gigantale" installe non seulement des Personnages d'exception, mais trace la voie au langage comme littérature. A partir de la logorrhée et de la verve rabelaisienne les mots deviennent, de leur intérieur même, les moteurs de l'œuvre. L'histoire n'est que secondaire. C'est elle, l'histoire, qui donne prétexte au langage de dérouler ses fastes et de transcender la réalité. Du-dedans de la langue, le dire rayonne afin d'essaimer toutes les beautés, mais aussi toutes les douleurs du monde. Rendre compte du réel, pour Rabelais, c'est se glisser à l'intérieur même des situations et en faire le site à partir duquel une littérature sera possible. Si l'on ne comprend pas cette exigence rabelaisienne, on ne peut lire adéquatement l'Auteur de Gargantua. Le recours aux géants et à leur infinie boulimie devient le véhicule qui dira l'insatiable faim de l'humanisme, sa soif inextinguible de découvertes, de connaissances, de culture, de langage. Et comment mieux dire cela que par le recours à cette magnifique disposition gigantale qui, en terme de banquet, de bonne chère et de généreuse goinfrerie assimile tout ce qui, du monde, devient comestible par la grâce de l'écriture ? De même que l'éclatement de la panse est la condition d'un bonheur immédiat, de même l'ingurgitation de livres volumineux et denses est le moyen d'accéder à la plénitude de l'existence. Dès lors l'incontinence verbale devient non seulement une esthétique - le texte est constamment beau -, mais le texte appelle une éthique : on ne saurait s'affranchir des règles de l'humanisme dont le paradigme essentiel est l'ouverture, la connaissance, la disposition de soi au monde. Car tout doit être "humanités", tout doit être culture. A ce sujet, Rabelais parlera des "lettres humaines" afin de distinguer la connaissance profane de celle, sacrée sur laquelle repose l'exercice de la théologie.

  L'alimentation, la très copieuse chère figureront  donc cet appétit de savoir, lequel, correctement métabolisé, deviendra éducation et apprentissage de la vie. Mangeaille, paillardise seront les thèmes grâce auxquels rendre hautement visible aux Lecteurs submergés par la gouaille rabelaisienne, ce qui devient une règle de vie, à savoir une manducation de toutes les nourritures dont le monde assure l'éternelle profusion. Rabelais aura recours aux longues litanies lexicales, aux énumérations sans fin - identique à la giration d'un mouvement perpétuel, à la circularité d'une vis sans fin -, cet effet cumulatif produisant un effet de vertige, tout comme le foisonnement des arts à cette époque d'intense bouillonnement intellectuel. Dès lors l'acte de nomination, la production lexicale itérative apparaîtront comme la dilatation d'un langage censé coloniser l'homme du-dedans de son corps afin que son esprit, son intellect s'en imprègnent.

  Bien évidemment, ici, l'on ne peut faire l'économie de la rusticité délirante des convives en même temps que se laisse apercevoir un lyrisme comme figure de proue de ce langage dont nous sommes tissés jusqu'en la moindre de nos cellules. Mais le thème de la nourriture et de sa copieuse ingestion ne se limite pas aux arts de la cuisine et de la bonne chère, mais concerne toutes les expériences au cours desquelles un enfant devient adolescent, puis homme -"homme" : même racine que "humanisme". La nourriture en ses excès concerne aussi bien l'usage du sexe. Nulle exception à cette règle, surtout dans une complexion "gigantale". Ainsi de Gargantua qui, dans le chapitre consacré à son adolescence, se livre avec autant de naïveté que d'entrain à la bonne chère dont son corps réclame la satisfaction, à corps et à cris. Voilà donc qu'apparaissent, dans un même élan de la grâce en direction des plaisirs adultes, les plaisirs de la table que ceux du sexe, pour autant, ne feront pas oublier. Tout est bon qui contribue à l'éducation. Bien évidemment ici l'on ne peut faire l'économie de ce morceau de bravoure rabelaisien - mais ils sont nombreux - qui décide des voies par lesquelles le bon Gargantua passera obligatoirement, afin que ses "humanités" soient pleines et entières. Ci-dessous, "De l'adolescence de Gargantua", texte délivré par les bons soins de François Bon :

   Il faut citer quelques extraits de la préface que François Bon réserve à la présentation de ce Gargantua mal taillé, grossier qui précède l'abouti, le terminé. Mais c'est toujours dans les fondations qu'il faut chercher l'œuvre, avant même que la finesse intellectuelle et la bienséance n'aient gommé quelques traits qui définissaient les protagonistes dans leur spontanéité originelle. Chez Rabelais la langue est éjaculatoire. C'est bien cette force qu'il faut conserver en elle afin que nous soyons au plus près du foyer de la création.

 

"Une foudre soudain dans la langue. Le Gargantua est le livre le plus lourd de Rabelais, le moins

réussi, et brûlé: le plus chargé de rhétoriques que le travail n'a pas eu le temps de gommer. Machine

un peu brute, à la structure épaissement ternaire.

Mais ça râpe aux angles: les rhétoriques se figent et cassent, renvoyant alors dans une phrase si

étrange diffraction de couleurs que rien d'égal ne s'est vu depuis, même chez Rabelais quand lui l'a

cherché. […] Nous avons choisi de publier l'édition originale et maladroite du Gargantua. […]

On a souligné toujours l'invention, l'audace, la joie: le Gargantua est des quatre livres celui qui

incarne le mieux tous leurs contraires. […] On prend le Gargantua à contrepoil quand on prime ses beautés raisonnables: dans le fond brassé de la satire du tousseux, des phrases mettent le bonhomme tout nu, d'une nostalgie à pleurer. La littérature et notre langue s'inventent ici parce qu'on touche de la peau nue et toute une faiblesse sous les mots. Tréfonds méprisé de notre langue, qui ici fait ciel. Un livre d'émotion, comme s'il fallait aujourd'hui se justifier de l'essentiel même, prendre rire et pleurer avec des pincettes."

 

 De l'adolescence de Gargantua.  Cha. x.

 

"Gargantua depuys les troys iusques à cinq ans feut nourry et institué en toute

discipline convenente par le commandement de son père, et celluy son temps passa

comme les petitz enfans du pais, c'est assavoir à boyre/ manger/ & dormir, à

manger/ dormir/ & boyre, & dormir/ boyre/ & manger. Tousiours se vaultroyt par

les fanges, se mascaroyt le nez, se chaffouroyt le visage. Et aculoyt ses souliers &

baisloit souvent aux mousches & couroyt voulentiers après les parpaillons, desquelz

son père tenoyt l'empire. Il pissoyt sus ses souliers, il chyoit en sa chemise, il

morvoyt dedans sa soupe. Et patrouilloit par tout. Les petitz chiens de son père

mangeoyent en son escuelle. Luy de mesmes mengeoit avecques eulx: Ils luy

leschoyent les badigoinces. Et sabez quey hillotz, que mau de pie vous vyre, ce petit

paillard tousiours tastonnoyt ses gouvernantes cen dessus dessoubz, cen devant

derrière, harry bourriquet: et desià commenczoit exercer sa braguette. Laquelle en

chascun iour ses gouvernantes ornoyent de beaux boucques, de beaux rubans, de

belles fleurs, de beaux flocquars: & passoyent leur temps à la fayre revenir entre

leurs mains, comme la paste dedans la met. Puys s'esclaffoyent de ryre quant elle

levoyt les aureilles, comme si le ieu leur eust pleu. L'une la nommoit ma petite dille,

l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon,

mon vibrequin, mon possouer, ma terière, ma petite andouille vermeille, ma petite

couille bredouille. Elle est à moy disoyt l'une. C'est la mienne, disoyt l'aultre. Moy,

(disoyt l'aultre) n'y auray ie rien: par ma say ie la couperay doncques. Ha couper,

(disoyt l'aultre) vous luy feriez mal ma dame, coupez vous la choses aux enfans?

Et pour s'esbatre comme les petitz enfans de nostre pays luy feirent un beau virollet

des aesles d'un moulin à vent de Myrebalais."

 

 

 

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