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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 08:51

 

Un lieu où réfugier la peur.

 

ulorlp 

 Œuvre de Marc Bourlier.

 

 (Cette mince histoire en forme d'allégorie, voudrait attirer l'attention sur ces œuvres qui, pour paraître modestes, n'en sont pas moins grandes. C'est bien leur simplicité émouvante qui les rend attachantes. L'art n'est jamais mesurable à sa forme achevée, pas plus qu'à la matière dans laquelle il trouve son accomplissement. Or, si l'a priori était tel, que seule  la matière noble créerait  les conditions de son émergence, l'or des Incas - pour précieux qu'il est -, supplanterait toutes les magnifiques totems sacrificiels africains enduits de sang , bouillies et autres bières communielles, alors que le rite est porté à la vertu d'une cosmologie voulant dire l'ordre du monde. Ici, peut-être, avec ces minuscules Totems de bois, un culte est-il rendu à quelque ancêtre primitif, peut-être cet Arbre millénaire - image archétypique du Temps - , qui lui donna vie en des flux  temporels si éloignés que nous les qualifions "d'immémoriaux". La tentative d'animer ces fétiches revient, en se remémorant leur bien étrange itinéraire, à les doter de l'esprit qui en parcourait les fibres élémentaires pour, aujourd'hui, en retrouver quelques signes. Il ne saurait y avoir guère de définition plus éclairante de ce qu'est, précisément, une signification : la liaison entre un signifiant et un signifié. Du signifiant-Bois au signifié-Esprit qui en constituait le fondement, comme le ciel est au fondement du nuage.)

 

 

    Les Petites Figurines de bois vivaient à l'origine sur l'Île d'Utopie, entourées d'une mer aussi bleue que le céladon, avec quelques reflets verts pareils aux feuilles des nénuphars. Ils étaient de simples planches usées par le vent et le frottement du sable, des écorces tombées au sol, des tenons et mortaises désassemblées par les hasards du destin. Ils vivaient leur vie à l'ombre des palmiers et se mettaient au soleil quand la brise se levait afin de rafraîchir les fibres de leur chair. Ils n'avaient guère d'autre occupation que de méditer, de longues heures durant, comptant les grains de silice et les plumes des goélands qui faisaient dans l'air leur tumulte d'écume. Les plus sages d'entre eux s'adonnaient à l'exercice de la pensée, les plus frivoles à soulever les écailles qui tenaient lieu de jupes, ce dont leurs Compagnes sylvestres ne s'offusquaient point car il ne s'agissait que d'un jeu puéril. Donc sans autre conséquence que celle d'un pur divertissement. L'Île était peuplée de tout un joyeux carrousel d'Habitants pas plus hauts que trois noix de coco. Leur peau était couleur de terre et leurs yeux brillants comme la porcelaine. La plupart des Îliens s'occupaient à la pêche et à la sculpture du bois qui parsemait les plages de corail.  C'est ainsi que ces Petites Dérisions flottées, que la mer rejetait sur la côte étaient devenues, au fil du temps, ces étranges Figurines en tous points semblables à de gentilles marionnettes, trois chutes de bois leur tenant lieu de nez et d'oreilles, alors que trois trous figuraient les yeux et la bouche. Leurs corps étaient uniment droits, comme s'ils s'étaient érigés en haut d'un manche à balai. Autant dire leur apparence commune, dépouillée, faisant plus dans la sobriété que dans l'exubérance. Chacun, sur l'Île, s'accordait à leur reconnaître une beauté ordinaire, sans aucune fioriture, ce qui semblait confirmer l'idée d'une inclination à vivre dans la modestie et de se contenter du sort commun qui est le signe des âmes simples.

  Tout aurait pu durer ainsi jusqu'à la fin des temps si, un jour, n'avait débarqué sur l'Île, une sorte de Robinson Crusoé, cheveux en cascade, barbe hirsute, bonnet à poils, genre d'aventurier à la peau boucanée et au verbe haut. Pour direct et ouvert qu'il était, il n'en semait pas moins une manière de zizanie parmi le peuple des Cocophiles et celui des Boisés. Car cet homme étrange venu de quelque péninsule lointaine - son embarcation munie d'une voile était des plus étonnantes qui fût, avec sa tête de mort et son croisement ossuaire -,  et les histoires qu'il distillait à longueur de journée fascinaient tellement les Petits Personnages qu'on les eût dit atteints de quelque catalepsie. Eux qui avaient coutume de flotter entre deux eaux, de cabrioler sur la crête des vagues, voici qu'ils demeuraient, des heures entières prostrés sur leur monticule de bois comme si d'invasives échardes les avaient cloués sur une étrange cimaise.

  Ils ne s'animaient guère qu'à l'aune des raconteries de l'Aventurier, lequel prétendait que sa Péninsule était le lieu de tous les plaisirs, qu'on y vivait heureux à simplement y respirer l'air et à flâner dans les rues, là où étaient les boutiques bariolées et la foule des badaudsLes Petites Figurines ne comprenaient pas exactement ce que Robinson leur racontait et, c'est bien cette part d'étrangeté qui les saisissait au mitan du bois, les métamorphosant en de vibrants désirs. Un soir de pleine lune, alors que tout le monde flottait dans des rêves célestes, les Boisés montèrent à bord de l'embarcation et, tant bien que mal, firent gonfler la voile qui, déjà, les emmenait vers le Pays des songes. Ils devaient en revenir, mais en revenir vraiment au sens propre, bien  avant que Mathusalem n'atteigne ses 970 ans, mais ceci est une autre histoire. Donc ils naviguèrent au milieu des vagues bleues et des crêtes blanches. Ils croisèrent des dauphins et des bancs de poissons argentés. Ils longèrent des cargos au ventre dodu et échouèrent au pied d'une immense colline de sable, semée, par endroits, de pins à la majestueuse corolle. Ils mirent bâton à terre, firent quelques pas d'unijambistes et, se grattant le liteau se dirent qu'ils avaient bien fait de quitter cette Île où le temps était aussi immobile qu'un mirage au milieu du désert.

   Ils prirent un peu de repos et s'allongèrent sur la plage afin de dégourdir leurs fibres. Une douce chaleur commençait à s'insinuer dans leurs veines lorsqu'ils entendirent, venant du haut de la dune, des bruits de voix. Ils demeurèrent là où ils étaient, curieux de voir à quoi ressemblaient les IndigènesLes Boisés étaient restés assemblés car ils étaient animés d'un instinct grégaire, lequel abritait une chaude amitié et une naturelle disposition à aider son prochain. Bientôt la plage fut envahie d'une bande de joyeux fêtards qui semblaient tout droit sortis de quelque boîte de Pandore. Chacun semblait avoir été investi d'une mission que les Petits Îliens ne pouvaient guère comprendre, eux qui avaient toujours vécu au contact d'une nature immédiate et généreuse qui ne connaissait aucune sophistication. Les Nouveaux Venus, découvrant le Petit Peuple, n'avaient de cesse d'en explorer les étranges facettes. L'un d'entre eux, du bout de son pied chaussé de cuir, envoya quelques Fragments de Bois en direction de l'eau, alors qu'un autre s'ingéniait à agrandir les trous des yeux et de la bouche à l'aide d'un poinçon et qu'un dernier, du bout de sa cigarette commençait à faire brunir la croûte qui menaçait de s'enflammer. Des Curieux et Curieuses sortis d'on ne sait où parcouraient la vaste plaine luisante tapant dans tout ce qu'ils rencontraient : bogue d'oursin, os de seiche, cordages usés, débris de troncs. Décidemment, c'était une bien étrange occupation que celle de ces Déambulants qui semblaient animés d'une rage à l'encontre des choses, fussent-elles les plus inoffensives. Parfois, certains approchaient des Petites Effigies un genre d'œil cyclopéen qui les fixait avec insolence, bientôt suivi d'un éclair aveuglant. Invariablement cette action étrange était-elle suivie d'une bruyante exclamation, comme s'il se fût agi d'un exploit.

  Bientôt les Venus-de-l'Île furent parcourus de bleus et de frissons, d'ecchymoses et de contusions et leurs corps menaçaient de rompre sous les assauts des meutes urbaines. Bientôt la folie mondaine des Hommes-ordinaires mettrait en danger la moindre Petite Eminence Boisée ou bien de branche lisse qui s'aventurerait hors du terrier originel, cette Île qu'ils avaient désertée, croyant trouver dans un ailleurs prometteur les délices qu'ils venaient de délaisser pour un paradis factice. Celui d'une terre où de bizarres comportements trouvaient leur site, où la brusquerie tenait lieu de civilité, l'outrecuidance supplantait toute forme de rencontre. Décidemment, ces Humains qui battaient le sable de leurs empreintes grossières étaient aussi peu fréquentables que l'est le pic-vert pour une famille de vermisseaux ! Il fallait agir sans délai. Il fallait retrouver la conque primitive, celle qui, entourée des Trois-Pieds-de-Coco, leur avait donné la grâce d'exister, l'aisance à être sous des cieux qui n'avaient rien de provisoire alors qu'ici, sous ce monticule de sable fréquenté de Bizarres, ne s'annonçait que l'étroitesse du jour et la mesure de l'ombre compacte, muette, donatrice de mort.   

  D'une vieille tôle qu'abritait une cabane de planches ils firent une embarcation, se blottissant autant qu'ils le pouvaient dans ce cercle étroit qui ressemblait tellement à la félicité de leur Île. Longtemps, de leurs souffles arrondis, ils simulèrent une hypothétique voile sur laquelle ils appuyèrent leur vent subtil afin que pût être atteinte Utopie dont ils sentait le ressac trembler dans l'âme même de ce bois qui les constituait.

 

  Lecteurs, Lectrices qui vous penchez sur leur touchante histoire, lorsque, sur la plage vous trouverez un de leurs minces et modeste coreligionnaires posez-le au creux de votre main, modelez-le en forme d'Ebauche boisée avec trois trous et trois bouts de volige pour le visage, une éclisse droite pour le corps et confiez-le à l'eau limpide. Soyez alors assurés qu'il cinglera vers cette terre originelle qui mit au monde ses semblables pour le bonheur de vos yeux. Car ces modestes Silhouettes, sans doute par une juste intuition, savent établir le profil d'une vérité. Celle-ci qu'ils découvrent toujours auprès de Ceux, Celles qui leur prêtent attention avec tout le respect que l'on doit au Modeste, au Simple, cette si belle effigie de la parution sur Terre  

 

 

 

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