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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 07:41

 

Temps suspendu.

 

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Photographie : Reza Deghati. 

 

Cette photographie a été exposée à Toulouse en 2012

Dans le cadre de l'événement : "Reza  entre guerres et paix".

 

Précisions sur l'image :[ Photographie prise à Tora Bora où se trouvait la maison d'Oussama Ben Laden. Le regard dans les yeux de cette petite fille incarne le traumatisme et la défiance régnant dans la région. L'image, dont la force évocatrice est évidente, traverse les frontières, abolissant ainsi langues, préjugés et cultures. Langage universel imprimant dans l'humain l'urgence à se tenir éveillés face aux problèmes du monde.]

 

  

 Rêve d'humanité : Un paysage en Afghanistan.   

 

  Les collines sont des moutonnements de cendre levés dans un ciel uni, lisse, comme au premier jour du monde. Tout en bas, à la lisière de l'argile claire, des rectangles de terre où habitent les hommes. Des empilements d'herbe coiffent des greniers au-dessus de poutres fichées dans les murs. Plus loin, se détachant d'un cône d'ombre, des bouleaux rythment le paysage de leurs flagelles étroits. Des silhouettes humaines, taches à peine frémissantes, dressent leurs oriflammes rouge et safran près d'une échelle de branches. Des moutons couleur de neige broutent une végétation rare, mousses et lichens. Tout paraît immobile, tout semble accordé au rythme des choses, à la cadence souple des eaux, à l'écoulement lent du ciel. Comme une éternité en voie d'accomplissement. Seulement, encore, nous n'avons rien vu de ce qui bouscule l'ordre de l'existant. Seulement nous n'avons pas porté notre regard en direction de ce qui, bientôt, nous interpellera.

 

 Le miroir d'une enfant :

 

  Cette tout jeune enfant, dont nous ne savons rien, nommons-là "Mawiya", ce qui veut dire "Miroir" et cherchons à savoir ce qu'elle a à nous dire. A peine l'avons-nous approchée et, déjà, nous pressentons que quelque chose s'inscrit dans ce visage, de l'ordre de la rupture, du conflit, de la douleur. Et ce qui nous questionne d'abord, c'est bien cette manière d'incohérence qui surgit de la vision heurtée d'une temporalité dont nous ne pouvons appréhender la "logique". Ce portrait est l'image même de ce que nous nommerons une "femme-enfant". Etrange confluence d'une naïveté encore à l'œuvre et des premiers linéaments de ce qui orientera vers la maturité, vers "l'âge de raison". La polémique est patente en même temps qu'inquiétante.  La broussaille des cheveux s'illumine du feu du henné; les cils sont maquillés, soulignés de deux traits de charbon; l'arc des lèvres est une braise vive; les oreilles sont percées d'anneaux; le cou entouré d'une parure de perles; le poignet cerclé de plusieurs anneaux de couleur. Tout ceci comme si Mawiya voulait nous dire son âge nubile, sa disposition à devenir épouse, son inclination à tenir le foyer et à offrir son bassin à l'accueil d'une généalogie plurielle. Poursuite de la lignée, floraison de l'existence, germination de l'humain sur la courbure du monde.

  

 Force du réel :

 

  Cependant, nous ne saurions nous satisfaire de cette vision trop rapide des choses. Il y a davantage à voir. Si les traits empruntant à l'âge accompli sont bien réels, l'enfance est là qui fait encore ses bruissements de marelle et ses girations de moulin parmi les eaux puériles. Le hochet n'est pas loin qui grésille et fait jouer ses grains de sable. La peau porte sur la plaine des joues les stigmates des soins qu'on prodigue aux tout-petits et le mucus est une stalactite suspendue au-dessus du bourrelet labial. Etrange mariage de ce qui, encore, parle en langage primesautier et de ce qui s'élabore en énonciations réfléchies, accomplies. Mais, alors, d'où vient ce genre d'incohérence qui nous laisse sans voix ? Y aurait-il quelque secret, un mystère, dissimulant à notre intellect d'évidentes clés de compréhension ? Existerait-il un rituel dont nous n'aurions perçu la nécessité de le déchiffrer afin d'accéder à un possible sens ? Non, les choses sont plus simples et plus complexes à la fois. Plus simples parce que inscrites dans les contingences d'une incontournable réalité; plus complexes en raison d'une difficulté foncière à comprendre les arcanes de l'âme humaine, les chemins conduisant aux comportements, aux errances, souvent aux apories. Ce que Reza Deghati veut nous montrer par le médium de sa photographie, c'est tout simplement le dénuement auquel est confronté l'Existant dès l'instant où l'incompréhension saisit les hommes. Toute guerre porte en elle les germes de sa propre finitude en même temps qu'elle affecte ceux qui la servent, ceux qui la subissent. Faire la guerre, si cela peut apparaître comme un choix, apporte en soi les justifications d'un acte jugé nécessaire, mais être exposé à ses excès réduit l'homme, la femme, l'enfant à un état de soumission insoutenable, toute liberté étant bannie irrémédiablement des populations prises en otage. Or l'enfant, fragile, en pleine construction, est le premier à subir les assauts de la barbarie, à entériner malgré lui les termes d'une violence qui le dépasse et le plonge dans les remous d'une histoire absurde.

 

 Temps suspendu :

 

 Ce que la guerre pervertit, avant toute chose, c'est l'expérience intime qu'un sujet fait du temps en général, de sa propre temporalité ensuite. Car, si Mawiya est "miroir", elles est d'abord miroir d'une injustice, reflet d'un définitif nihilisme. L'espace s'étrécit aux dimensions du conflit, le lieu existentiel est un ombilic refermé sur sa propre genèse. Il n'y a plus de destin possible, plus de durée selon laquelle bâtir projets et s'assurer d'un exhaussement vers plus large que soi. Il n'y a plus de temps et l'instant est simplement une bogue où sifflent imprécations mortelles et voix d'outre-vie. Temps ramené à l'empan de chaque souffle, chaque respiration étant une victoire sur le champ clos de Thanatos. Vivre consiste à ne pas mourir, exister à regarder devant soi, juste à l'orée de ses pieds les gerbes de poussière, les jets de gravier sous l'assaut des meutes commises à tuer. Alors les yeux se transforment en puits insondables à partir desquels, même l'âme ne saurait être atteinte - elle est déjà absente à elle-même -, les pupilles se durcissent comme le pieu chauffé à blanc afin que la réalité ricoche à sa surface, alors les cernes envahissent les orbes de la vue comme des nuées volcaniques, alors les lèvres se soudent sur un langage devenu mutique. Soudain, on est devenu vieux avant d'avoir vécu. Soudain on redevient cet enfant innocent, cette forme à peine advenue, ce bourgeon avant le dépliement que le combat stupide contraint à se refermer sur sa promesse non encore réalisée. Car la guerre, c'est cela, la confusion du temps dans un maelstrom incompréhensible, c'est la chute dans le chaos alors que le cosmos venait à peine d'être obtenu par l'intelligence des hommes, leur volonté à faire émerger de la terre la croissance de ce qui sauve. Tout enfant qui, comme Mawiya est prise dans le tourbillon sans fin d'un conflit, devient par la force des choses, cet être étrangement hybride, dont la maturité n'est que le miroir d'une existence vide alors que la jarre humaine ne demandait qu'à être remplie, à être fécondée par le sens du monde. C'est pour de telles raisons que, parfois, les plus beaux paysages, ces témoins d'une sagesse immémoriale, disparaissent sous les coups de boutoir d'une rage de détruire inscrite dans la chair même de l'humanité. Le sachant, nous les hommes, il nous reste la tâche immense de rendre le temps à sa dimension ontologique originaire, ouvrir le monde à la beauté !

 

 

 

 

 

 

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Published by - dans PHOTOSYNTHESES

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