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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 08:17

 

Sommes-nous source de l'énigme ?

 

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 Crayon sur papier

George Androutsos

 

 

"Et qui interroger sur ce que je suis venu faire en ce monde ?" 

                                                        Milou Margot.

                                                   

 Tout commence toujours par un signe. D'abord, il y a le silence. D'abord il y a le vide. D'abord la page blanche. Et, au-dessus de la falaise sans nom, un regard qui interroge. Un regard qui se regarde dans le miroir de l'étrange. Le crayon est suspendu et la mine dépasse à peine l'hébétude du bois. La craie aussi, livide, à peine assurée d'elle-même, si friable qu'un acide subtil pourrait la réduire à l'espace du non-espace, à une affinité élective proche de quelque élémentaire confusion. Comme si rien de sûr ne pouvait s'inscrire à la face du monde. Comme si le vide absolu était à même de nous dire l'abîme, le sans-fond dans lequel toute chose s'absente. Car rien ne paraît vraiment. Car rien ne respire, ne bouge, ne profère. Rien ne se distrait jamais de soi. L'étendue est immense qui pose sa taie sur l'infinie courbure des choses. Et les battements du ciel se fondent dans les mutités de la terre. Et le murmure de l'eau se plie sous la meute silencieuse du feu. Lutte élémentaire qui voudrait dire la courbure de ce qui vit, l'espacement du monde, l'effraction par laquelle témoigner, fût-ce dans l'éphémère, fût-ce dans les nervures de l'indicible.

  Tout commence toujours par un signe. Et la douleur est grande car elle n'a pas de nom où figurer. Blancs sont les signes de l'inquiétude. Grises les hachures de l'exister. Un essai, du moins. Un à peine exhaussement de la ligne, une fuite horizontale. Une géométrie du doute. Car, a-t-on seulement commencé à parler ? Haleine livide devançant la bouche, son amorce de voix. Blanche. Blanc sur blanc. Comme une fermeture de la parole, une spirale pliée sur son germe initial. Volutes et arcatures de l'impensé. Il n'y a pas d'idée encore et les mots sont de minuscules grains de silice faisant leur écoulement sans bruit contre la toile exiguë du ciel. Tout est tendu. Tout est dans la profondeur native de l'irréel. Tout dans la feuillaison du songe. La blancheur du papier appelle l'incision du graphite, sa ligne maculée de signifiance. Mais tout glisse et se dérobe dans un continuel effacement. Chaque trait est une démesure, une mince faille de la raison, une irisation de la folie. Les bruits sont si bas et les tympans se déchirent à l'aune du silence. Les mailles blanchies du cortex demandent le gris, appellent la médiation. Il faut sortir de l'étroitesse huileuse des cerneaux. Il faut faire sa poix et la déposer sur le bord du monde. Un fanal, un signe, un appel et que la surdité s'étoile en longue polyphonie et que la cécité connaisse enfin sa mydriase, cette longue déchirure de la conscience !

  Tout commence toujours par un signe. La main porte-crayon s'abîme sur la plage de papier et le dire se résout à n'être que galet lisse sous la poussée de la lumière. Tout glisse et dérive infiniment comme pour signifier le bord de l'ultime que jamais on n'atteint. Les bras battent l'air de leur confondante perdition. Mais, jamais ne saisissent. Les yeux sondent l'aire libre du temps sans aspérité où s'accrocher, où glisser le moindre relief qui sauverait, établirait un lieu. Les yeux appellent le miroir, le troublant reflet, l'esquisse, le tremplin duquel on tirerait sa propre ascension. Mais les miroirs mentent, mais les miroirs ne renvoient que leur propre image, illusion en abyme, en abyme, en abyme. Les angles vifs des images spéculaires enfoncent leurs dards aigus dans la moindre surface de chair disponible. La peau devient écorce rugueuse. Les os craquent sous la déflagration. La moelle s'écoule par le trop-plein de l'esprit. L'âme fait ses coulures de plomb et l'on s'étonne de la voir enfin. Nulle, comme en chute d'elle-même. La vue se ramifie en peuples épars, soumise à une étrange diaspora. L'ouïe siffle de ne pas entendre le murmure de l'univers.

 Tout commence toujours par un signe. Le désert blanc qui était seulement habité de vent fait voir ses premiers hiéroglyphes. C'est tellement discret, mystérieux, tout au bord d'un possible évanouissement. Alors les pupilles se durcissent d'obsidienne étroite, têtue, messagères commises à la connaissance. Alors les pupilles forent le réel jusqu'à la folie. Les pupilles veulent savoir. Cela s'éclaire si peu sur la plaine cendrée des choses. Un fusain. Une estompe. Une aquarelle à peine posée sur l'aile songeuse du papier. Et voici que les premiers signes apparaissent. De simples traits d'aube, des effleurements de jour, des incisions dans le cuivre lisse des perceptions. On ne voit pas. On devine, on lit à l'aveuglette. On écarte les pans de sa cécité. Des traits. Des lignes confuses. Des percussions. Des diffusions. Des étoilements. Des ruptures. Des retraits. Des recouvrements. Des irisations. Des glissements. Des écarts. Des arêtes. Puis des regroupements pareils à des confusions de chiffres, à des déflagrations de lettres, à des collisions. Puis des zones ombrées, celles des fosses, des ravines, des goulets dans lesquels se perd la lumière. On croît reconnaître l'effigie humaine, sa probable hypothèse. On accommode, on visse des lentilles au bout de ses yeux de caméléon, on sonde l'espace. Oui, c'est bien cela, c'est l'homme, c'est son hallucinant relief, c'est cette érosion, cette suite de dolines et de dykes anguleux, cette aire géologique en voie de constitution, cette élévation semblable aux motifs aériens des cairns pris de brume parmi les lenteurs de la tourbe. Il y a comme des signes qui appellent, mais depuis d'équivoques marais et alors on en perd la trace, on en perçoit seulement l'écho affaibli, la trame parmi les fils emmêlés d'un étrange métier à tisser. C'est tellement semblable au mythe, cela imite si bien la fable, cela s'inscrit de si troublante manière dans les mailles souples de la légende. Une dernière fois, avant qu'il ne soit trop tard, on s'essaie à déchiffrer ce qui apparaît comme l'inconcevable lui-même. C'est alors que la vue se brouille, que les traits se mêlent, que l'épiphanie dont, un moment, nous avions pu établir l'étonnante figure, se retire sur la pointe des pieds. Comme pour dire l'impossible effraction. On reste là, hagards, étonnés d'être. On demeure en soi. On regagne sa coquille - mais l'avait-on jamais quittée ? -, et, à l'intérieur de la conque close, parmi les touffeurs de la réassurance, une voix résonne à nos oreilles qui nous dit : "Peut-on jamais apercevoir l'homme ?". Cette voix qui résonne de si étrange manière, nous la reconnaissons pour être nôtre. Entend-on jamais une voix différente ?

 

  


 

 

 

 

 

 

 

   

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