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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 10:56

 

 

 Sexe peut-il consoner avec Beauté ?

 

 

Ce petit texte est dédié

à Pierre Kahane.

 

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L'origine du monde

Gustave Courbet.

Musée d'Orsay - Paris.

Source : Wikipédia.

 

 

 

"Sa vulve est découverte :

offrande au regard, fière."

 

Pierre Kahane - Luxuriance.

 

  

   

  Et, en guise d'incipit à cet article, nous citerons ce bon Raymond Queneau dont l'humour n'avait d'égal que l'intelligence :

 

"La beauté, pour une femme, c'est d'être aussi belle de fesses que de face."

 

  Et ce n'est pas la Vénus Callipyge qui le contredirait, elle dont on dit qu'elle "soulevait son péplos pour regarder ses fesses, nécessairement superbes." (Wikipédia).

  Mais, pourquoi donc quelque chose d'aussi naturel que le Sexe prend-il cette connotation luxurieuse, sinon luxuriante, c'est-à-dire inévitablement inclinée au péché ? Bien évidemment, comme toujours, il faut redevenir saumons, remonter vers l'origine et confier nos yeux globuleux et un brin céciteux à la Genèse où il est dit, en une langue infiniment poétique, donc tutoyant la beauté :

  "La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea.

Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures.

Alors ils entendirent la voix de l'Éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin.

Mais l'Éternel Dieu appela l'homme, et lui dit : Où es-tu?

10 Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché."

 

Genèse - 3 (Louis Segond)

 

   Or, pour comprendre ce en quoi, déjà, la nudité posait question, il faut se référer à la nouvelle interprétation que Saint Augustin (354 - 430) fait de la Genèse à laquelle il applique l'exigeante grille de lecture du néoplatonisme qui postule l'existence d'un Dieu fort auquel jamais humain ne pourra avoir accès en aucune manière. Car le Dieu de Saint Augustin est investi d'une forte transcendance divine, transcendance par laquelle ses Pensées ne seront jamais celles des hommes. Donc, si l'on se replace dans ce contexte  augustinien, c'est parce que l'homme, se prenant pour Dieu lui-même, mange de l'arbre de la connaissance du bien et du mal qu'il commet le péché originel par excellence. Or, l'arbre, il n'en a mangé qu'à l'instigation de la femme, laquelle cédait aux injonctions du rusé Serpent, donc de la tentation. Dès cet instant, l'inclination peccamineuse de l'homme, sa faiblesse, son incurie, il faut les comprendre comme les facettes d'une faute liée à la sexualité même. Et, corollairement, si la nudité appelle la faute sexuelle, le sexe, il faut donc le cacher !

  Voilà, d'une manière très synthétique, comment peut s'appréhender l'interdit de fait qui touche, de près ou de loin, la sphère de l'intime, laquelle devient le lieu de l'incandescence par excellence. Incandescent, parce que proche de l'Enfer. Pour s'en persuader, il n'est que d'aller vérifier dans les rayons des bibliothèques où "Enfer" renvoie, par un simple jeu de métonymie, aux ouvrages considérés licencieux ou "contraires aux bonnes mœurs". Ainsi y retrouve-t-on érotisme, pornographie et autres bluettes hautement jouissives. Pour les lire ou les consulter, on ne le fait que "sous cape" renouvelant en cela le geste originel de se cacher "loin de la face de l'Éternel Dieu" dont on aura compris, par métonymie inversée, qu'il s'agit de la face de la Connaissance. Ainsi tout accès à l'Intelligence est-il, par avance, promis à la sanction. De là la crainte de beaucoup de se confronter à un savoir. Savoir est pécher puisqu'ici s'ouvre le domaine réservé à Dieu.

  Ainsi, pouvoir assumer de regarder en face, comme l'on dévisagerait un objet du quotidien, la vulve par laquelle le scandale arrive, nécessite soit une belle inconscience, soit d'avoir fait le chemin inverse de la Genèse, seule alternative pour que la Nature reprenne ses droits et puisse se soustraire aux excès et à la puissance d'une Culture trop vite confisquée. Car c'est bien de culture dont il s'agit ici, puisque l'idée de péché ne saurait aucunement découler d'un précepte "naturel". Les animaux sont naturellement nus et il ne viendrait à l'idée de personne que, allant sans vêtures d'aucune sorte, par monts et par vaux, ils commettraient une faute relevant d'un séjour en Enfer. La nudité, les idées la concernant, sa dimension de transgression morale sont donc des faits éminemment humains, sinon sociaux, puisqu'aussi bien la collectivité des hommes amplifie, à la manière d'une caisse de résonance, tous les affects individuels.

  La société habillée résulte donc, davantage, d'une projection d'une idée de faute sur le corps, bien plus que d'une nécessité climatique ou bien hygiénique consistant à le couvrir. Pour s'en convaincre, il n'est que de citer le célèbre vers  de Molière, dans "Tartuffe" :

 "Cachez donc ce sein que je ne saurais voir !"

 Nul besoin d'un long commentaire pour comprendre là où le bât blesse et cette injonction recèle en un seul et même mouvement : l'idée du péché; la tartufferie sociale qui aimerait voir ce qu'elle dénonce; la nature foncièrement "curieuse" de l'Existant, lequel aime à soulever les voiles quels qu'ils soient, dès l'instant où ils s'abritent derrière le sceau du secret : d'état, religieux, policier, judiciaire, familial, le Secret Majuscule, la clé de voûte soutenant l'édifice étant, bien évidemment ce qu'il y a de plus croustillant, à savoir le sexe. L'humaine condition n'a pas attendu l'arrivée de Souchon pour essayer de "regarder sous les jupes des Filles", ceci est évidemment vieux comme le monde, la Genèse en étant le premier facteur d'apparition symbolique.

  Dès l'instant où le péché était consommé ou que l'on en connaissait sa nature, il fallait se prémunir contre les excès qui ne tarderaient pas à se manifester. Ainsi naissait, sous tous les cieux, même les plus équatoriaux, la grande et hypocrite histoire du costume. Ecoutant les paroles de Senghor, ce magnifique poète de la négritude on se prend à rêver d'une époque qu'on croirait immémoriale :

 " Femme nue, femme noire/Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté. "

  Les corps, les corps couleur de nuit, les corps de rutilante obsidienne, aujourd'hui se parent d'un écrin sur lequel ricoche le regard qui se voulait de beauté et se voit contraint d'être de supposée concupiscence. Ainsi l'idée de culture mal comprise conduit à de bien fâcheuses aberrations. Mais qui donc irait prétendre que la femme Peul, mince, élancée, pure effigie de la beauté, est provocante au prétexte qu'elle ne se vêt que de sa peau ? Ceci est une aberration de l'esprit, sinon une pliure de l'âme et il nous faut revenir à de plus justes considérations. Ainsi naissait, par la "faute" d'une simple erreur d'interprétation, la longue cohorte du costume, péplos, tunique, pourpoint, surcot et autres guêpières qui, pour vouloir corseter le corps, ne faisaient qu'emprisonner le libre arbitre. Penser nu était délictueux, médire habillé, vertueux.

  Il eût fallu, dès l'origine, se livrer à l'examen d'une chaîne lexicale à haute valeur sémantique, laquelle, depuis Sexe, Erotisme, Amour, Naissance, Beauté - tous termes équivalents l'on en conviendra -, aurait déployé, en un seul et même empan de la pensée une identique perception d'une bienheureuse esthétique ne se pouvant abstraire d'une éthique lui correspondant. Il aura suffi du grain de sable du péché, ou plutôt de son invention pour que, subitement, cesse l'harmonie initiale. Alors la Beauté devenait orpheline, ne sachant plus à quel Saint - ou bien Sein, évidemment -, se vouer; Amour, Erotisme, Sexe devenant des entités à part portant les stigmates de l'incurie humaine. La trilogie Corps - Vêtement - Péché jouait la même symphonie luxurieuse. Le corps n'était plus regardé comme un en-soi, mais à partir d'autre chose que lui, à savoir le voile l'occultant et, en ceci s'originait la verticale dialectique introduisant l'inévitable paradoxe : c'est par la mutuelle relation de la chair et du colifichet que le naturel érotisme devenait le geste de la perdition.

  Car, à tout bien considérer, avec le recul que nous confère notre soi-disant "modernité" ou même "postmodernité", nous pouvons au moins, nous les Contemporains, nous accorder sur un point : le nu tout seul ne pèche pas; le vêtement tout seul ne pèche pas. Blanc sur blanc ne pèche pas. Noir sur noir ne pèche pas. Noir sur blanc et voici la faute. Blanc sur noir et voici la faute identiquement. Ce jeu alterné et peccamineux des couleurs ne pèche qu'en raison de leur mutuelle relation. Le colifichet - bas résille; porte-jarretelles -, n'est là, présent, qu'à instiller dans notre âme innocente le poison du péché, révélant mieux que la nudité elle-même ce qu'a à nous révéler le plaisir majuscule que nous feignons d'ignorer, pareillement à Tartuffe, et que nous rêvons de commettre à chacune de nos respirations. La Genèse se fût-elle ingéniée à dissimuler la pomme de l'arbre de la connaissance du bien et du mal que nous nous serions hâtés d'en découvrir le sublime arôme, plantant dans cette merveilleuse "chair du milieu" nos incisives acérées. Il ne saurait y avoir d'autre vérité !

 

"C'est la lente blessure des remous ondoyants.

La langue maquille l'orchidée de Cora.

Les murs ballottent de petits cris.

Elle est féline et ses ongles le prouvent

à la nuque tendue.

Quand ses yeux plient derrière sa peau,

les tempes sont dans l'étau.

Sa vulve est découverte :

offrande au regard, fière.

La joue qui remonte la passionne

quand la verge triomphe ou trépigne.

Temps !"

 

                                                                      Pierre Kahane - "Luxuriance"

 

 

Car il ne saurait y avoir plus belle LUXURE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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