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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 11:38

 

La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

 db1

 Photographie : Zhang Qi.

 

(Sur une page de Dominique Bertrand).

 

 

"Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte."

 

Verlaine.

  Poèmes saturniens.

 

 

 

 

  C'est ainsi, dès que se révèle à nous, dans une manière d'étrange beauté, la poésie du monde, nous sommes dépossédés du pouvoir de coïncider avec nous-mêmes. Contemplant, nous sommes déjà livrés à cette Nature, nous nous y immergeons, nous sommes tout affinité, symbiose absolue. Comment, en effet, distraire notre regard de ce qui témoigne avec autant d'évidence d'une harmonie, du caractère somptueux des choses lorsqu'elles sont éclairées d'une juste lumière ? Car c'est de cela dont il nous faut nous saisir, d'une exactitude à signifier de tout ce qui rayonne devant notre regard ébloui. Nul ne saurait faire effraction dans le paysage - pas même l'aigrette dans son vol d'écume - sans en détruire la subtile apparition. Tout joue dans les limites d'une mutuelle réverbération. Tout se destine à tout dans la plus pure des élégances qui soit.

  Devant nous, dans un même empan du regard, les teintes lumineuses dissolvent l'apparaître dans une unité que rien ne saurait troubler. Osmose au sein de laquelle nous ne sommes plus que cet arbre vibrant de ses teintes d'or et de safran, cette brume inaperçue pareille aux météores de l'esprit, cette simple buée dont l'âme, cette belle inconnue, serait porteuse dans son étrange destinée. Car, si nous pouvons porter nos mains au devant de nous et cueillir tout ce qui fait phénomène à l'aune d'une matérialité, notre essence - notre âme - nous échappe constamment. Jamais nous ne pouvons l'affubler des vêtures du langage simplement du fait qu'elle ne saurait être symbolisable. Pas plus que nous ne pourrions l'enfermer dans le cercle signifiant de la métaphore : elle est en-deçà et au-delà, dans un rayonnement aux mille ressources. Inaccessible autant que peut l'être cette pluie diaphane noyant les choses dans une commune mesure.

  Nous regardons et nous sommes fascinés. Jusqu'où les choses du monde peuvent entrer en nous ? Jusqu'où pouvons-nous nous confier aux choses jusqu'à y disparaître ? Nous sommes, nous, êtres de langage, privés soudain de parole. Tout dans l'inaudible, l'imperceptible, le non-dit, le murmure dépassant à peine du silence avec la discrétion de cette nuée verte assourdie des feuillaisons, cette couleur d'à peine argile tellement semblable au flou de la savane, cette lumière intérieure des céladons sur les flancs des céramiques japonaises, cette consistance de papier translucide des maisons de thé. Nous regardons et, déjà, nous ne sommes plus à nous, et déjà nous flottons dans un espace infiniment ouvert, ductile, s'éployant aux limites de l'exister, et déjà le temps n'est plus qu'un voile, celui de l'instant électif, celui qui nous métamorphose en chrysalide ontologique. C'est d'une réelle mue imaginale dont nous sommes atteints, tout se replie sur notre germe initial, tout fusionne dans une manière de sentiment plénier, de sensation douce, onctueuse, de compréhension en abyme de tout ce qui vient à nous et que nous occultons faute de pouvoir en dresser l'inventaire langagier. Toujours nous attendons notre propre déploiement, papillon aux ailes repliées le temps nécessaire à sa future efflorescence.

  Car, ici, nous approchons de nos fondements et nos jugements sont suspendus, nos humeurs se dissolvent, nos perceptions sont à elles-mêmes leur propres fin, comme si, de l'indécision du paysage devait naître un chant, une symphonie nous livrant le chiffre éblouissant du monde. Nous le sentons bien, nous sommes au bord d'une révélation, non seulement esthétique - ceci est de l'ordre d'une immédiateté -, mais existentielle, forant loin sur les terres de notre appartenance au socle de la terre, à la courbure infinie du ciel. Nous sommes justement placés à l'intersection d'une lutte immémoriale des mortels et des divins, nous sommes le maillon signifiant reliant toute chose à la grande arche du monde. Ôtons la conscience et nous n'aurons plus que quelques nervures étiques, quelques lignes selon lesquelles les arbres  auraient à témoigner dans un dépouillement ossuaire, le ciel dans une blancheur livide, la terre dans un éparpillement de cendres.

  Ici sont les couleurs de l'automne, cette saison de calme avant le long repos. Constamment, sous la poussée souple du vent, sous le dire simple de la pluie, sous les premiers frimas, les feuilles tombent une à une, inutiles papillons allant rejoindre un sol qui leur ressemble. Puis le temps laisse agir son alchimie, puis tout se métabolise dans un même creuset et l'homme assiste, impuissant, à cette lente disparition de l'épiphanie des choses qui, pour lui, tenaient le langage d'un inépuisable ressourcement. Tout se fond et se corrompt, tout se délite, comme si la parole des feuilles s'éteignait en même temps que s'étiolaient leurs dernières nervures. Là apparaît, d'une manière visible, ce qu'il est convenu de nommer "l'éternel retour du même", les choses retournant à leur singulière contingence, mourant afin que quelque chose puisse enfin renaître. Le cycle palingénésique tel qu'en lui-même et l'homme l'observant à l'aune de son exclusion. La "re-naissance" n'est pas pour lui et l'habile métempsychose ne saurait le sauver des rigueurs métaphysiques du réel. Car ce réel qui constamment fait ses voltes autour de nos édifices de chair, ne les fait qu'à installer autour de nous les mailles serrées par lesquelles nous serons rappelés à ce rien dont nous sommes issus et auquel nous retournerons puisque notre nature mortelle en a fixé les irréfragables règles.

  "Les sanglots longs des violons de l’automne" ne sont jamais ceux de la saison aux teintes de boue et de rouille, mais seulement les nôtres, nous les hommes que "le vent mauvais emporte deçà delà" car nous sommes une feuille morte dont le destin est de disparaître pour ne plus figurer parmi les saisons qu'à titre de souvenir. Notre condition est d'être saturniens, tout comme les poèmes de Verlaine, attachés mélancoliquement à la "fauve planète", car "Tels les Saturniens doivent souffrir et tels Mourir", nous ne regardons la chute des feuilles tristement qu'au regard de notre propre chute. Pourtant celle-ci nous sauve d'une question qui, notre vie durant, nous taraude, que notre finitude vient combler. La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by - dans Tentations Herméneutiques.

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