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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 10:03

 

Plaidoyer pour une "Alchimie textuelle."

 

 

[ Ce texte est un  prologue destiné à  préciser quelques choix  d'écriture concernant mes articles figurant sous l'intitulé "Alchimie Textuelle". Ce texte est long, mais sa césure n'aurait guère eu de justification que de se conformer à une lecture rapide, laquelle aurait évacué nombre de significations qui seraient restées latentes. ]

  

 Le plus souvent, le langage nous affecte à la manière d'un simple ris de vent, d'un caprice météorologique passager ou d'un accident survenant en quelque coin de la planète sans que nous en percevions l'immédiate portée. Mais le langage n'est rien de "naturel" et l'on se fourvoierait à le considérer  semblable à la feuille, à l'objet domestique ou bien à une chose banale surgissant à tout instant dans le cadre de notre inépuisable vision du monde. Le langage est unique en ce sens qu'il définit l'émergence même de la condition humaine parmi les errements de l'histoire terrestre. Ôter le langage c'est soustraire à  l'homme ce qui l'amène à transcender ce qui croît, git et meurt chaque jour sans que nous en prenions vraiment acte : tous les menus événements qui parsèment l'existence et se dissolvent aussi vite qu'apparus.

  Le tremplin de la conscience ne s'anime que des phrases, des mots, des énonciations qui peuplent les bouches prolixes et créatrices. Nommer les choses consiste à les  amener dans la présence, à les signaler comme pourvues de sens, à les faire s'inscrire dans un horizon  de possibilité dont elles auraient été privées si, d'aventure, la machine à articuler anthropologique ne leur avait donné vie. Seulement le langage est immergé dans une totalité dont, souvent, il ne s'exhausse qu'avec peine, à savoir la complexité constituée par le triple registre du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Bien des mots prononcés ou écrits, bien des signes divers finissent par se fondre dans un maelstrom de sons, d'images, de bavardages multiples aussi bien qu'hasardeux. Sans doute la marche du monde est-elle ainsi faite que son niveau de complexité croissant sans cesse, les hommes finissent par exister dans un bruit de fond assourdissant à défaut d'en percevoir ce qui, par essence, les constitue et les détermine, cette parole à nulle autre pareille que nous devons prendre en charge afin qu'elle puisse être reconduite à ses fondements : permettre l'éclosion des significations et leur déploiement.

  Parfois, abusivement, l'on parle du "langage des abeilles", de celui des arbres ou bien de l'eau. Mais, ici, il faut bien évidemment replacer ces assertions dans le cadre d'une efficacité métaphorique qui ne fait sens que pour rendre palpable un phénomène "naturel", lequel, sans cette médiation, passerait inaperçu. Le langage humain se perçoit dans un empan d'une autre nature, aussi bien quantitativement que qualitativement. C'est lui, le langage humain, qui donne naissance à l'Histoire, à l'Art, à la Culture. Car comment se questionner à leur sujet en l'absence d'une fonction symbolique, non seulement chargée de rendre compte de ces universaux, mais d'en assurer l'apparition, puis la continuité, puis l'expansion. L'œuvre de Léonard de Vinci serait-elle parvenue jusqu'à nous, hommes contemporains, si le langage, l'imprimerie, les livres, la communication verbale avaient déserté les chemins de la civilisation ? Et pourrait-on davantage rendre compte du génie de Picasso, des métamorphoses que le cubisme fit surgir sur la scène de l'art moderne si nos langues étaient soudées à nos palais dans une confondante mutité ? Nous ne pourrions même pas décliner notre propre identité et deviendrions semblables au cheminement incertain et oublieux du crabe déambulant parmi les entrelacs racinaires de la mangrove.

  Mais le constat en forme d'hébétude et d'impuissance qui consiste à se lamenter sur la perte de ce qu'il est convenu de nommer les "valeurs" n'aurait guère plus d'effet que de prêcher, comme Simon, dans le désert. Parler, nous le pouvons toujours. Ecrire, nous le savons aussi. Proférer quelque anathème sur la société, nous nous y employons souvent  mais, pour autant, ces nobles occupations suffisent-elles, d'abord à nous réjouir, ensuite à nous rendre conscients que le langage est un bien précieux, irremplaçable, essentiel ? Faire vivre le langage consiste certainement à user de l'art de la dialectique comme les antiques Grecs, à user de la langue de Racine, à s'inféoder aux sublimes écrits des Lumières, à lire Proust et Giono et plein d'autres merveilleux écrivains.

  Mais il est d'autres formes d'apparition, notamment de l'écrit, plus rares, moins aisément perceptibles, sans doute étranges, cryptées, nécessitant un décodage, ou, à tout le moins une affinité avec des formulations abstraites, parfois ésotériques, alambiquées, ou au contraire ascétiques, géométriques, minimalistes, elliptiques, flamboyantes, allusives, itératives, métaphoriques, semées de néologismes, syntaxiquement chaotiques, lexicalement sophistiquées, étonnantes et subversives, impertinentes et recherchées, toxiques et vénéneuses, arides et désolées pareillement aux surfaces érodées des mesas, luxuriantes comme des oasis dans la touffeur saharienne, plantées dans le limon souple ou bien telluriques, volcaniques, sulfureuses, jaillissantes, fusantes, faisant leurs gerbes"d'aérolithes mentaux" pour paraphraser la folie d'en-haut, celle de l'inimitable Antonin Artaud, celle du très fantastique Lautréamont.

  Le lecteur l'aura perçu, cette littératurecette écritureces signes que nous appelons de nos vœux n'auront pour unique aventure que de  concourir à la sublime métamorphose, laquelle s'appuyant sur les ressources inépuisables du langage, en fera éclater la bogue, livrant au plus près ce merveilleux corail dont nos langues désirantes et irrévérencieuses feront leurs délices avant même que son épuisement n'ait lieu.

  Ecrivant ou tâchant de s'y atteler, il s'agira dès lors, le plus possible, de donner libre cours à ce que l'imaginaire pourrait rencontrer si, d'aventure, plus aucune attache ne le fixait à la quadrature du réel, si, soudain, toute topographie contraignante et terrestre se dissolvait dans l'éther, si les mots assurés de liberté et de plénitude pouvaient déployer leurs étincelantes oriflammes par-delà toute rationalité, bien au-delà de toute logique. Une manière de dire quasiment autistique dont le déploiement serait à lui-même sa propre finalité.

  Etrangeté de ce qui annonce son épiphanie pareillement à une mystérieuse cryptologie. Langage racinaire, entrelacs confus, emmêlements pareils aux luxuriances des sombres forêts pluviales. Enonciations issues de catacombes complexes, lexique taillé dans la gemme opaque des incertitudes, phrasé tantôt syncopé, tel un scalpel ; tantôt longue période semblant se suffire de sa propre persistance à être.

  Beaucoup s'étonneront de ces curiosités langagières, de ces fantaisies glacées évoquant les arêtes des bleus icebergs ou bien l'aridité ferrugineuse des sables désertiques. Le langage en tant que langage, la phrase pour la phrase, le mot pour le mot. Pas d'autre justification que ce pur métabolisme montrant ses rouages, ses cliquetis, ses précisions horlogères, ses mécanismes à l'enchaînement précis et clinique, au rythme obsessionnel. Le dedans-du-langage retournant sa peau afin de se mettre à nu, pour que  se livrent à nous quelques esquisses qui pourraient bien un jour s'actualiser si l'homme, de plus en plus homme, enfin en conformité avec son essence, décidait de se confondre avec cela qui le constitue bien au-delà de toute autre réalité, à savoir de coïncider avec  sa parole, intime, secrète, effervescente, taillée dans le pur saphir.

  Alors, si ceci advenait, en dehors de toute fiction fantastique, à l'abri des tours de passe-passe, des éblouissements et pirouettes des prestidigitateurs de tous ordres, nous connaîtrions ce que la vérité veut dire car nous serions projetés dans les limites mêmes de notre propre entendement, là où surgit la lumière - le langage n'est que cela, n'est-ce pas, un pur jaillissement, un éblouissement de photons, une radicalisation du regard, l'ouverture à la magnifique et étincelante mydriase, c'est-à-dire le saut dans la conscience, la disposition à la lucidité, la parution dans la clairière à partir de laquelle le monde serait définitivement intelligent, clair, lisible, non réductible à ses évanescentes apparitions, si proche des merveilleuses Idées platoniciennes que nous serions comme des enfants comblés, les yeux plein de présents, les mains ouvertes sur le vaste univers - donc nous serions là où, toujours, notre humaine condition aurait dû nous reconduire si nous n'avions été abusés par tous les faux-semblants dont nous sommes, à notre corps consentants, les sublimes et dociles révélateurs.

  Sans doute un tel appel vers un langage assurant, de son intérieur, son ultime assomption vers ce qu'aucune bouche, jamais ne pourrait proférer, résulte-t-il à tout le moins d'un vœu inatteignable, d'une luxuriante utopie, à moins qu'il ne s'agisse simplement de l'excroissance d'une pathologie faisant ses coruscantes ramifications à bas bruit, bien au-dessous de ce que toute conscience éclairée laisserait se manifester. Et pourtant, tous, lecteurs autant qu'auteurs, dissimulons en quelque coin secret - et souhaitant le demeurer -, de tels désirs, selon lesquels la parole emplirait d'elle-même la vacuité dont, consciemment ou non, nous sommes habités jusqu'en une prolixe déraison, jusqu'en une absurdité dont même le néant lui-même ne suffirait pas à rendre compte du fond de son absoluité. 

  Est-ce parce que nous sommes des hommes ordinaires, aveuglés par la quotidienneté, usés par le recours aux lieux communs, que nous finissons toujours par renoncer ? Est-ce par l'effet d'une paresse, d'une incurie ?  Est-ce, tout simplement, parce qu'à l'aventure, nous préférons le confort du poème et de ses rimes, la justesse existentielle de la fable, la fiction rassurante du roman, l'espace circonscrit dela nouvelle, le libre cours de l'argumentation, les réfutations rassurantes de la dialectique ? Ou bien ces rives nous seraient-elles interdites, ou simplement inatteignables, hors de portée, réservées au seul empan du génie ? Et quand bien même le génie se vouerait à cette tâche consistant à faire voler en éclats les pépins carminés de la grenade langagière, ne serait-il pas, par sa condition même, le seul à s'y retrouver avec ce qui, souvent, tutoie la folie parce qu'incompréhensible ?

  Faut-il accepter une part d'aliénation, jouer avec le feu, communiquer avec les esprits pareillement au chaman, comploter avec le diable, vendre son âme à Méphistophélès lui-même ? Ou bien, plus simplement, faut-il demeurer en soi et y chercher ce qui, dissimulé sous les apparences, pourrait s'actualiser selon une mince dramaturgie dont nous serions témoins et acteurs ?  Mais ici il nous faut rétrocéder vers un horizon plus étroit, et essayer de nous livrer à une simple alchimie, à une manipulation comme en font les tout jeunes enfants lorsqu'ils jouent avec leur babil ou bien quand, par isolement, fantaisie ou ennui, ils se livrent, dans l'étroitesse de leur chambre à des manières de pullulations langagières, d'infinis soliloques dont eux-mêmes seraient en peine d'exhiber les significations. Mais parfois, l'exercice cent fois renouvelé trouve-t-il sa raison d'être à seulement assurer sa poursuite.

  Donc, ceux qui s'aventureront dans les arcanes de ces "Alchimies textuelles" auront à y apporter leur propre matériau. Le moyen le plus sûr de résister aux miroitements de l'écriture et de s'y retrouver avec ce qui, le plus souvent, nous habite de l'intérieur, avant même que le monde appose sur le palimpseste que nous sommes son chiffre indélébile.

 

   

 

 

 

    

 

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